Ce qu’on ne nous a pas dit sur les Roms

Par Lucie Renard

Satu Mare, ville moyenne du Nord-Ouest de la Roumanie. La foule s’agglutine devant le cinéma. Dracula Untold, le dernier blockbuster américain, vient de sortir et rencontre un franc succès dans la région d’origine du vampire. Je séjourne à ce moment-là dans une association visant à la réinsertion des Roms de la ville. Nous avons décidé d’organiser à cette occasion une sortie avec un groupe de bénéficiaires de l’association, enchantés de découvrir cette nouvelle version de la légende roumaine. Notre arrivée devant le cinéma provoque des regards désapprobateurs, le départ de certains et surtout l’arrivée immédiate de la sécurité. Rien d’étonnant si l’on se réfère à la réputation avilissante des Roms en Europe et particulièrement en Roumanie.

« Comme un manouche », « les Roumains sont des voleurs » …. Nombreux sont les amalgames concernant les habitants de la Roumanie, ou les Tsiganes, ou les gens du voyages, ou les Roms ou encore les Romanichels. Notre ignorance nous fait tomber dans les clichés et dire des énormités sans vraiment savoir à qui l’on fait allusion.

Pourquoi ne pas aller un peu plus loin que les stéréotypes et chercher à comprendre ce que signifie être un Rom ?

Pour dépasser les clichés

Tout d’abord, il est nécessaire de savoir de qui l’on parle. Le terme Rom est aujourd’hui utilisé à tort et à travers, englobant toute la population tsigane voire l’ensemble de la population roumaine sans distinction aucune. Lançons-nous dans une définition des termes du sujet.

  • L’appellation « Tsigane » désigne l’ensemble des populations originaires du Nord de l’Inde qui ont émigré vers l’Europe occidentale au Xème siècle. Ce nom signifie « intouchable » en Grec médiéval.
  • En rejet de ce terme dégradant, certaines de ces populations ont décidé de se réunir sous le nom de « Rom », soit « homme » en langue romani1, lors du premier Congrès international Romani en 1971.
  • Au sein de la population tsigane, on trouve donc les Roms, qui représentent 85% des Tsiganes européens, mais aussi les Manouches, les Gitans, les Yéniches ou encore les Sintis, qui forment tous des communautés distinctes.
  • L’expression « gens du voyage » désigne une catégorie administrative sans lien avec les Roms, regroupant simplement les individus menant une vie nomade.

Maintenant que les présentations sont faites, il est temps de mettre à mal les préjugés établis de longue date à l’égard des Roms. Dans l’imaginaire collectif, être un Rom c’est être un mendiant voire un voleur, arpentant le métro parisien ou les abords des terrasses de café. Être un Rom c’est mener une vie de nomade. Être un Rom c’est être Roumain. La réalité est plus complexe.

Non, tous les Roms ne vivent pas dans des bidonvilles.

Non, tous les Roms ne vivent pas dans des bidonvilles et ne sont pas réduits à la mendicité pour survivre. En Roumanie, 40% des Roms ont réussi leur intégration socio-économique et nombre d’entre eux appartiennent à un milieu social privilégié. Cependant, si ce stéréotype est autant ancré dans nos esprits, c’est parce qu’une bonne partie de la population Rom souffre effectivement de conditions de vie misérables. L’extrême précarité de certains ne leur laisse pas entrevoir d’autre issue que la mendicité ou le vol pour subsister. D’autre part, la structure quasiment féodale de la communauté Rom influe sur les choix de vie de nombre de ses membres. Celle-ci est organisée en sous-ethnies au sein desquelles les chefs de clans ont une autorité conséquente sur tous les membres de la communauté. Contre la promesse de sécurité que procure l’appartenance à un clan – elle-même souvent fondée sur des liens de parenté — chaque famille se trouve soumise à un fort contrôle social. Cependant ces clans constituent une base pour les réseaux criminels. Ainsi certains chefs de clan n’hésitent pas à jouer de leur influence prépondérante pour exploiter les plus faibles : mendicité et prostitution forcées sont malheureusement chose courante au sein des communautés roms et ce au profit des membres les mieux placés dans la hiérarchie clanique. L’origine de la criminalité organisée au sein de la communauté rom est donc moins culturelle que structurelle, son organisation clanique et hiérarchique offrant un terreau particulièrement propice aux malfaiteurs.

Non, être un Rom ce n’est pas mener une vie nomade.

Non, être un Rom ce n’est pas mener une vie nomade. 80% des Roms n’ont pas changé de territoire depuis le XVIe siècle. Dès lors, il est évident que les Roms et les « gens du voyage » sont deux entités strictement différentes. En 2009, l’Union Romani Internationale déclarait, à propos de cette appelation : « Nous ne nous reconnaissons pas nous-mêmes sous cette appellation d’un point de vue humain, culturel et identitaire ». Les seuls Roms menant volontairement une vie nomade sont ceux qui exercent la profession de forains. Ils ne représentent qu’une minorité du peuple Rom.

Alors pourquoi autant de Roms arrivent-ils en France, en Espagne ou en Italie depuis quelques années ?  Les conditions de vie difficiles et la discrimination qu’ils subissent dans leurs pays d’origine (Bulgarie, Roumanie, Hongrie), suffisent à expliquer ces flux migratoires conséquents. Jusqu’en 2006, les Roms bénéficiaient par exemple en France d’un statut de réfugié. Contrairement aux idées reçues, ils nourrissent autant que nous le désir de mener une vie stable et sédentaire. Mais la vie en a décidé autrement.

Non, être un Rom ce n’est pas forcément être roumain.

Non, être un Rom ce n’est pas forcément être roumain. Si la Roumanie est le premier pays de résidence des Roms avec la Turquie, un million de Roms vivent aussi dans tous les pays d’ex Yougoslavie et environ un million et demi en France et en Espagne. Par ailleurs, l’histoire commune des Roms et des Roumains indique une profonde division plutôt qu’une identité commune. Pendant cinq siècles et jusqu’en 1856, les Roumains ont réduit les Roms en esclavage, et aujourd’hui encore, le racisme anti-tsigane fait rage, en Roumanie plus que dans tout autre pays. La confusion entre Roms et Roumains n’est donc pas seulement le résultat d’un amalgame géographique, mais une dangereuse maladresse qui met le doigt sur des tensions historiques entre les deux populations.

Rien de nouveau à l’horizon 

En aucun cas le racisme anti-tsigane n’est un phénomène nouveau. Depuis le Moyen-Âge, ce peuple souffre d’exclusion systématique dans nombre de pays d’Europe.

Inutile de dresser la liste (désespérément longue) des discriminations subies par les Roms depuis leur arrivée en Europe mais pour bien comprendre l’histoire et la culture de ce peuple, il est nécessaire d’avoir quelques exemples en tête.

En 1682, Louis XIV a condamné tous les Tsiganes aux galèressans autre forme de procès. Au XVIIIème siècle, l’entrée des villages était interdite aux Roms en Suisse et aux Pays Bas sous  peine de pendaison. Au Danemark en 1835, a été organisée une chasse à l’homme officielle mettant à mort 260 Tsiganes.

Vous l’aurez compris, le racisme anti-tsigane s’étend à toute l’Europe et ce depuis plusieurs siècles. Le XXème siècle a néanmoins marqué un tournant pour les Roms, qui ont dû faire face à un racisme grandissant et toujours plus radical. Le génocide Tsigane perpétué par le régime nazi a entraîné la disparition de 90% des familles tsiganes vivant sur le territoire du Grand Reich. Le régime soviétique a lui aussi promulgué plusieurs lois anti-tsiganes dans les années 1960.  Il semble régner en Europe une animosité  permanente à l’encontre des Roms. Aujourd’hui, le parti politique d’extrême droite Jobbik (Hongrie) réclame la création de « zones de criminalité » pour les Tsiganes, considérés comme responsables du malheur des Hongrois, tandis qu’un parti d’extrême droit tchèque a diffusé en 2009 un clip électoral préconisant « une solution finale pour la question tsigane ».

C’est dans les pays où ils sont le plus nombreux que les Roms sont le plus exclus. En me rendant plusieurs fois en Transylvanie (Roumanie) pour travailler auprès de communautés roms défavorisées, j’ai pu constater à quel point les inégalités entre les Roumains « latins » et les Roumains d’origine rom étaient exacerbées. J’ai vu des Roumains esquisser un mouvement de recul, ou même changer de trottoir à l’approche d’un Rom. J’ai entendu l’histoire d’une jeune Tsigane renvoyée de son salon de coiffure parce que les Roumains ne voulaient pas qu’elle les coiffe. J’ai vu une mère de famille ulcérée parce que son fils avait osé jouer au foot avec des petits Roms. Mais surtout, j’ai découvert la souffrance d’un peuple stigmatisé dans le plus grand silence de la communauté internationale. On comprend alors aisément pourquoi beaucoup de Roms des pays de l’Est cherchent un nouveau foyer dans des pays européens qu’ils pensent plus accueillants.

L’engrenage de la marginalisation

Vous pourriez rétorquer que l’on a essayé d’accueillir les Roms en France et que depuis les années 1990 se posent de gros problèmes d’intégration. Vous pourriez faire remarquer que c’est un Rom qui a volé votre IPhone tout neuf la semaine dernière dans une rame de métro bondée. Et vous n’auriez pas tort. Mais réfléchissons. Pourquoi les Roms fraîchement arrivés en France ne s’intègrent-ils pas tous à la société française comme l’ont fait leurs prédécesseurs ? Je ne prétends certainement pas avoir la réponse à une question aussi complexe mais il est possible de dégager quelques pistes.

Il faut d’abord garder en tête que tous les Roms ne sont pas en marge de la société. Tous les étudiants, salariés, cadres et entrepreneurs roms passent souvent inaperçus. Contrairement aux apparences, le « problème » d’insertion des Roms  est en fait relativement marginal. Les politiques et les médias mettent en lumière la frange de la population rom immigrée qui est tombée dans des pratiques délinquantes, construisant et renforçant ainsi  un stéréotype du Rom « misérable et déviant ». Tous les Roms immigrés en France ne peinent donc pas forcément à s’intégrer dans la société française.

Venons-en maintenant à ceux que certains accusent de criminalité, de communautarisme et d’assistanat et tâchons de comprendre comment nous en sommes arrivés là.

Beaucoup de Roms vivent dans une précarité grandissante du fait des discriminations qu’ils subissent dans de nombreux pays. L’anthropologue Alain Reyniers estime même que la population Tsigane  d’Europe de l’Est a toutes les caractéristiques d’une population du Tiers Monde. C’est pourquoi certains, attirés par les promesses d’un nouveau départ en France ou ailleurs, décident de quitter leur pays d’origine. C’est alors que se met en marche le terrible engrenage de la marginalisation dans leur pays d’accueil. Ils arrivent en effet dans l’eldorado tant fantasmé riches de leur seule misère et sont immédiatement confrontés aux aléas des procédures longues complexes de l’administration publique. En France par exemple, tout individu originaire de Roumanie et de Bulgarie, soit les deux premiers pays d’origine des Roms, ne peut demeurer plus de trois mois sans travail sur le territoire. Sauf que les procédures administratives sont longues et coûteuses pour employer des individus qui ne sont pas citoyens de l’UE à part entière du fait du statut de membre transitoire de la Roumanie et la Bulgarie. Un Rom bulgare ou roumain récemment arrivé en territoire français a donc peu de chances de régulariser sa situation en moins de trois mois. Comment trouver ensuite un emploi si l’on réside dans un pays en toute illégalité ? S’enclenche alors le processus tristement classique de la descente aux enfers : pas d’emploi, pas de salaire ni d’aides d’Etat,  pas de logement et aucune ressource. La misère, sans en être forcément un élément déclencheur, peut  alors pousser à la mendicité, au vol ou à la prostitution.

Cette précarité participe à expliquer le puissant lien communautaire qui unit la communauté tsigane. La sociologue Alexandra Nacu explique en effet que les regroupements collectifs se forment en réaction aux attaques et aux rackets, plus courants que la moyenne lorsque l’on vit dans la précarité.  Les migrants roms, en se regroupant face à l’adversité, trouvent des repères dans les difficultés qu’ils traversent,  ce qui entraîne immanquablement une forme de communautarisme. Ce schéma, certes généraliste, peut constituer un élément explicatif parmi d’autres des récentes difficultés d’intégration des Roms.

Enfin, expliquer les problèmes d’intégration des migrants roms par leur appartenance communautaire pourrait constituer une piste, mais il est indispensable de prendre en compte les difficultés vécues par les migrants en général. Les migrants roms sont en effet confrontés aux mêmes tourments que la plupart des migrants défavorisés, et ont recours à des activités informelles et à l’assistance sociale, comme d’autres migrants dans le besoin peuvent y avoir recours.

La marginalisation des Roms en France pourrait donc s’expliquer par la précarité dans laquelle vivent certains migrants récemment arrivés, celle-ci étant à même d’inciter à la petite criminalité, et poussant au communautarisme.

Bien sûr, accueillir plusieurs milliers de Roms défavorisés chez nous n’est pas un jeu d’enfant, et il serait stupide de prétendre le contraire.  Si l’accueil  des Roms discriminés n’est pas une solution viable à long terme, il faudrait en revanche  prendre le problème à la racine dans leurs pays d’origine. Prendre le problème à la racine, cela signifie investir dans l’éducation et mener des politiques contre la discrimination. Il s’agit d’éviter le départ des Roms plutôt que d’être confronté aux difficultés inhérentes leur arrivée. Cela veut dire mettre en place des mesures concrètes  favorisant l’intégration et éviter que les fonds alloués par la Commission Européenne à cet effet ne soient détournés par la corruption. Cela demande d’accorder des logements sociaux aux familles roms pour les sortir de la précarité et surtout permettre aux enfants de poursuivre des études. Cela implique, en résumé, de mettre un frein à la stigmatisation des Roms dans leurs pays d’origine et de favoriser leur inclusion dans la société. 

NOTES

1 Le romani est une langue indo-aryenne originaire du Nord de l’Inde, parlée par la plupart des communautés dont les ancêtres ont migré d’Inde vers l’Ouest au début du IIème millénaire après J.-C.
2La condamnation aux galères était la réponse de Louis XIV aux comportements considérés comme déviants. Les galériens étaient enchaînés et forcés à ramer dans la flotte royale.

BIBLIOGRAPHIE

« Petit lexique des Tsiganes, Roms et gens du voyage » LeMonde.fr 17/10/2012
« Qui sont les Roms ? »  Lydie Fournier dans Sciences Humaines, 12/10/2010
Les Tsiganes. Une destinée européenneHenriette Asséo, Gallimard, 1994.
Roms et Tsiganes, Jean-Pierre Liégeois, La Découverte, 2009.
« Roms de Roumanie. 
La diversité méconnue », Études tsiganes, n° 38, 2009.
Eternels étrangers
de l’intérieur ? Les groupes tsiganes 
en France, Christophe Robert, Broché, 2007.
« Étude et propositions 
sur la situation
 des roms et des Gens
 du voyage en France »Commission nationale consultative des Droits de l’homme, 2008.
Les Tsiganes en France. Un sort à part. 1939-1946, Emmanuel Filhol et Marie-Christine Hubert, Perrin, 2009.
Tsiganes et Voyageurs, conférence d’Alain Reyniers.
« Les Roms migrants en région parisienne : les dispositifs d’une marginalisation », Alexandra Nacu dans Revue européenne des migrations internationales, n° 26, 2010.

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