La peur du rat parisien

Par Angélique Massiani 

L’autre jour dans le métro, j’étais tranquillement assise. Un SDF s’est posté en face de moi, il demandait de l’argent. Jusque-là: situation normale. Tout à coup je le vois fouiller dans son sac et là je le vois sortir un rat et le poser sur son épaule tranquillement. Ça s’est mal passé.

Combien de fois n’avons-nous pas étranglé un cri en apercevant une de ces petites bêtes nous couper la route à deux heures du matin dans les sombres rues de Paris ? Le rat est un animal qui repousse, voire dégoûte. Mais pourquoi ? A l’ESCP, de charmantes petites souris traversent la cour à longueur de soirée. On les regarde avec amusement. Les rats prendraient leur place, on s’enfuirait vite fait bien fait. Pourquoi discriminer les rats aux dépens des souris ? Pourquoi le gouvernement s’est-il mis en tête d’organiser une dératisation massive ? A cause de cette longue queue rose impressionnante ? Ou bien s’agit-il d’une peur collective plus enfouie ?

L’emprise que prend sur nous l’imaginaire collectif est impressionnante. L’imaginaire collectif est lui-même modelé par notre héritage historique. Le rat est symbole de maladie, de ce qui grouille sous nos pieds, de ce qui mène une vie active la nuit pendant que nous dormons tranquillement. Le rat est celui qui se nourrit de nos ordures, celui qui mord s’il se sent agressé. Kafka nous comparait à « un nid à rats peuplé d’arrière-pensées ». Autant dire qu’il ne complimente pas la merveilleuse nature de l’homme. Au contraire il souligne le manque de clarté dans les pensées de l’homme et d’authenticité dans ce qu’il accomplit puisqu’il est toujours mû par des désirs inavouables. Le rat est alors toujours l’emblême de ce qui grouille et cache quelque chose. Il incarne le bazar de nos arrière-pensées, plus sombres que ce que nous en dévoilons et « si sales ».

Le rat a longtemps été accusé d’être le facteur principal de la peste, notamment de la grande peste noire au quatorzième siècle. La peste noire ou bubonique (autrement appelée bacille de Yersin) se serait transmise par l’intermédiaire des puces de rats qui grouillaient dans les cales des bateaux. La peste a été importée d’Asie, c’est le commerce intense avec cette partie du monde qui l’a amenée aux portes de l’Europe, à Marseille. La peste noire a décimé la moitié de la population européenne ce qui représentait à l’époque 25 millions de personnes. La maladie s’est ensuite installée jusqu’au dix-neuvième siècle où elle a connu sa dernière recrudescence. Nombreuses ont été les hypothèses formulées sur l’origine de la peste, il aurait pu s’agir de la colère de Dieu. Cependant le rat a été assimilé à cette terrible maladie. Sûr que son image en a pâti ! Il est devenu un animal assassin qu’il ne fait pas bon croiser tandis que la petite puce qui se cachait dans ses poils restait, elle, innocente.

Une autre raison essentielle de notre dégoût pour le rat des villes est qu’il vit dans la rue, pullule dans les égouts et se nourrit de nos ordures. Il est assimilé à la saleté. Les rats disputent la ville aux hommes: ils sont maintenant trois millions. Pourtant, presque aucun autre animal n’est aussi propre et ne contribue autant à la propreté de notre ville. Ils mangent en effet plus de 800 tonnes de déchets par an dans les égoûts. Ils sont adeptes de la propreté et consacrent une grande partie de leur temps à leur nettoyage. Enfin le rat est un animal intelligent capable de défier toutes les précautions de l’homme. Selon Cathy qui supervise le site Rat-a-touille et compagnie, ils pensent à se faire la courte-échelle pour dérober un appétissant saucisson.

Malgré tout, un plan de dératisation massif a été lancé en décembre 2016 qui comprend notamment la fermeture de squares parisiens tels que celui de la tour Saint-Jacques. Des pétitions ont été signées afin de demander son abandon ce qui sous-entend que l’homme est le seul à pouvoir gérer l’espace urbain comme il l’entend. Le désagrément visuel et psychologique qu’entraîne la vue d’un rat est un prétexte suffisant pour ordonner leur extermination. Dans le compte rendu du séminaire de la mairie de Paris sur les « Stratégies de gestion des rats en milieu urbain », il est explicité qu’il s’agit de « rassurer les parisiens sur les sujets liés à la faune ». En revanche contribuer à leur prolifération n’est pas non plus conseillé. Ils peuvent être la cause de dégâts dans les habitations. Remplacer les sacs poubelle en plastique par des poubelles solides, ne pas jeter la nourriture n’importe où constitueraient une manière plus durable de réfréner la prolifération des rats que d’employer des anticoagulants qui provoquent leur hémorragie interne, technique quelque peu barbare.

Peut-être faudrait-il alors que nous revoyions notre jugement sur cet animal. Des études menées par des chercheurs américains en 2015 l’ont innocenté quant à son rôle de premier plan dans la transmission de la peste. Les gerbilles seraient les véritables coupables, elles qui pourtant ne provoquent aucune répulsion chez l’humain. En effet, la peste semble revenir en Europe lorsqu’un printemps pluvieux est suivi d’un été chaud en Asie, ce qui constitue un climat défavorable pour les rats mais idéal pour les gerbilles. Les petites gerbilles accourant sur les routes de la Soie vers l’Europe seraient les coupables.

A Deshnok au Rajasthan dans le temple de Karni-Mata vivent plus de vingt mille rats issus de la résurrection de conteurs et poètes. Karni Mata, une ermite, aurait demandé au dieu de la mort Yama de ressusciter le fils d’un conteur. Yama le ressuscita mais sous la forme d’un rat. Cela ne plut pas à Karni Mata qui enragée vola les âmes de sa caste (les Charan, la caste des pasteurs et des gardiens de la culture) au dieu des morts. Toutes les âmes se réincarnèrent en rats. Ces animaux sont donc désormais considérés comme des quasi divinités et les hommes viennent même lécher les bols de lait bus par les rats. Pourtant aucune épidémie ne s’est répandue dans la ville. Comme quoi la croyance populaire façonne notre manière d’appréhender le rat.

Blek le Rat nous emmène plus loin. Il nous force à voir ce que l’on se refuse à voir. Ce graffeur des années 80 dessinait des rats au pochoir sur les murs de Paris. Cet animal que l’on n’a pas envie de croiser s’impose alors à nous sans qu’on n’ait rien demandé. Et voilà que Blek affirme: « le rat est le seul animal libre dans la ville » et que cet animal est celui qui « diffuse la peste partout tout comme le street art ». Rapport peut-être aux autorités qui n’appréciaient pas tant que ça l’art urbain et étaient prêtes à le comparer à la peste qui ronge une ville…

Certes, l’acronyme de rat donne art mais est-ce un argument suffisant pour qu’on l’élève en artiste de notre ville ?

 

Médias privés, médias publics, quels enjeux ? (2)

Deuxième volet d’une série d’articles consacrés à la crise des médias. Par Pauline Deydier.

« La culture n’est qu’une longue interrogation, les médias ont une réponse rapide à tout ; la culture est la gardienne de la mémoire, les médias sont les chasseurs de l’actualité. »

C’est en ces termes que s’exprimait Milan Kundera en février 1984, à l’occasion d’un entretien avec le journaliste Antoine de Gaudemar. Il est frappant de trouver chez le romancier tchèque, comme chez tant d’autres hommes de lettres, une telle opposition entre la culture, temple de la réflexion, et l’information, nécessairement fuyante. On retrouve les craintes de l’auteur de La lenteur : à l’ère de l’accélération des échanges, comment retrouver ce temps de la méditation ? L’information est partout : sur les vitrines, sur nos écrans, elle défile, clignote, disparaît, évolue. On fait dans le sensationnel, au double-sens du terme. Le temps de l’étude a laissé place au culte de l’instant. Il suffit pour s’en convaincre d’allumer BFM TV ou W9 : il est loin le temps où l’on pouvait parler littérature autour de Bernard Pivot, à une heure de grande antenne…

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Médias privés, médias publics, quels enjeux ? (1)

Premier volet d’une série d’articles consacrés à la crise des médias. Par Pauline Deydier.

Le 3 mars dernier, le célébrissime Grand Journal de Canal+ présentait sa toute dernière émission. Au même moment, sur France 2, l’émission AcTualiTy tirait elle aussi sa révérence. Deux programmes pensés comme des petits OVNIs du paysage audiovisuel français, dont le projet se heurtait depuis plusieurs mois à une baisse d’audience régulière. Si cet arrêt – prévisible – fait montre de la difficulté de l’infotainment à s’imposer à un public large, il interroge aussi, plus globalement, l’état de l’offre médiatique française aujourd’hui. À l’ère de la numérisation et de la surcharge informationnelle, le moins que l’on puisse dire est que les médias traditionnels n’ont pas bonne presse. Quelles sont les origines de cette crise ? Est-elle immuable ?

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Non, François Fillon ne cèdera pas… et Nuit Debout non plus !

Par Pauline Deydier

En cette période d’élections, les dimanches après-midi sont décidemment bien mouvementés. Il y a pile un mois, Streams allait à la rencontre des militants de « La France insoumise », à l’occasion du meeting de Jean-Luc Mélenchon, à Aubervilliers. Cette semaine, c’était au tour de François Fillon de rassembler les foules sur la place du Trocadéro, à Paris. Une manifestation inédite pour le candidat de la droite, qui tenait à réaffirmer sa détermination… tandis qu’au même moment, place de la République, des militants « anti-corruption » décidaient eux aussi de donner de la voix. Treize arrêts de métros séparaient ces deux fiefs d’irréductibles, que tout semblait opposer, et pourtant… N’y a-t-il vraiment rien qui les rapproche ?

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L’ère des séries, du streaming et du binge-watching

Par Alexandre Glaser

« Le Journal » du CNRS consacre toute une section à l’étude scientifique et sociologique des séries TV[1]. Le phénomène est largement admis comme pratique sociale : personne ne conteste l’essor généralisé des séries. Son impact est transgénérationnel et outrepasse aisément les frontières sociales (Obama avait admis être fan de House of Cards). Pour autant, le mode de consommation de la série mérite que l’on s’y intéresse : il ne va pas de soi. L’on ne regarde pas une série dans la même disposition et avec les mêmes attentes qu’un film : celui-ci, tout en étant par essence reproductible, ne l’est pas sur le même mode qu’une série. Celle-ci modifie tout à la fois notre rapport au temps artistique, notre attente esthétique et dans son ensemble le paysage culturel. S’interroger dès lors sur le sens de ce nouvel ordre de la production cinématographique c’est au fond se demander si, dans notre quotidienneté de spectateur, notre rapport aux images, sous l’influence des séries, a changé, s’il a pour ainsi dire supplanté un mode outdated de consommation des représentations visuelles ou si au contraire il s’est adjoint à lui, proposant non de le remplacer mais de s’y superposer.

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Paulette Zoute

Le trio Paulette Zoute : Pauline Foussat , Alix Veilhan, Jenna Renouard

Par Anne-Charlotte Peltier

Paulette Zoute, c’est une marque d’accessoires brodés main très cool créée par trois copines de lycée, le tout made in France. Au-delà de l’image d’un collectif fun et décalé qui projette son univers sur les réseaux sociaux, nous sommes allés à leur rencontre pour comprendre leur projet. Comment ça marche, d’avoir sa propre marque à 20 ans ?

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Phénomène JuL : un OVNI dans le rapjeu

Par Pauline Deydier & Alban Malherbe

Si Roland Barthes avait écrit ses Mythologies en 2016, il est fort probable qu’entre le chapitre sur le selfie stick et celui sur Pokemon Go, la part belle aurait été faite à JuL, véritable mythe du XXIème siècle. Alors que le rappeur marseillais réalise un démarrage exceptionnel avec son nouvel album, « L’Ovni », sorti le 2 décembre dernier, Streams a souhaité mener l’enquête pour mieux comprendre les raisons de son succès.

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Is the Flore toujours the Flore ?

Par Alexandre Glaser et Anne-Charlotte Peltier

Dessins de Louise Hourcade

Lieu mythique qu’on ne présente plus , le Café de Flore fêtera, d’après Wikipedia, ses 140 printemps cette année, et reste l’un des clichés les plus carte postale de la ville lumière. En plein cœur de Saint-Germain, il a été le lieu de rendez-vous de grands noms de la littérature qui y avaient leurs habitudes. Le couple le plus emblématique et le plus fascinant reste sans doute Simone et Jean-Paul, qui s’y sentaient à la maison.

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Le crime féminin

Par Anne-Charlotte Peltier

     L’exposition « Présumées coupables » aux Archives Nationales retrace l’histoire des procès-verbaux intentés aux femmes, du Moyen-âge à la Libération. C’est l’occasion de s’interroger sur la femme et l’évolution de sa représentation tant dans l’imaginaire collectif que dans la réalité juridique, et surtout de relire six siècles d’histoire avec un œil différent.

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