Ce que vous ne savez pas sur le Nouvel An chinois

 

Exit le menu spécial de votre cantine préférée comprenant des classiques tels que les samoussas pas très racoleurs, le beignet d’ananas avec un fat content supérieur au taux de fructose ou encore l’inimitable et douteux riz cantonais, aujourd’hui nous vous parlons du Nouvel An Chinois.

Enfin … ce serait assez réducteur d’assimiler les autres pays d’Asie à la Chine (tous les mêmes askip) parce que la célébration du Nouvel An Chinois concorde aussi avec le Têt Nguyên Dán et le Seollal ; leur équivalent vietnamien et coréen. Ceci s’explique simplement par le fait que ces trois pays fonctionnent traditionnellement sur un calendrier lunaire différent de notre calendrier grégorien. En ce qui concerne d’autres pays d’Asie du Sud-Est comme le Cambodge et la Thaïlande, la célébration de la nouvelle année est fêtée aux alentours de mi-avril, le premier jour du 5ème mois lunaire. Ceci n’est qu’affaire de calendrier, mais ça a son importance …

Je vais essayer de vous parler de ce que je connais à peu près, le nouvel an chinois (bien que, je sois sûr et certain, les pratiques pour le Têt ou le Seollal sont tout aussi intéressantes).

Mais alors ? Se met-on des cuites au saké pendant le Nouvel An Chinois ?

Pour les communautés issues de la diaspora d’Asie du Sud-Est et de Chine, c’est comme vous vous en doutez l’occasion de se retrouver en famille et de partager un moment de convivialité. Evidemment, certaines pratiques propres au Nouvel An se retrouvent dans une grande partie de la diaspora et celle-ci ne vous est peut-être pas inconnue : l’enveloppe rouge. Aussi appelée hóng bāo en chinois ou encore lì xì en vietnamien, sa distribution lors du Nouvel An est une pratique répandue dans la plupart des pays d’Asie de l’Est, comme la Corée ou le Japon, dans des enveloppes blanches, mais aussi en Thaïlande sous une forme similaire. C’est donc avec un grand sourire qu’on accepte ces enveloppes au montant variable. Ce montant étant synonyme d’un rapport de force car il confère un rang social au donneur, rapport symbolique qui n’est pas sans nous rappeler la théorie du don et du contre-don que Mauss explique dans son texte le plus célèbre, l’Essai sur le Don.

 

Avec ça tu peux te mettre mal au Q,
mais t’as toujours pas de quoi payer ton redoublement en stats

 

L’argent c’est bien mais c’est pas le plus important (hein quoi ?) : parlons « graille », parlons « bouffe » ou plutôt, « gastronomie ».

Comme dans les pays d’Occident, il y a une certaine constante quant aux repas du nouvel an Chinois en France. On peut voir sur les tables de la rôtisserie comme du canard laqué, du porc laqué (cha siu pour les connaisseurs) ou encore du porc croustillant (pour ceux qui ne sont pas contraints face au porc, c’est une chose à goûter avant de mourir). Ainsi, les familles de la diaspora font exploser le C.A et le cash-flow de Tang Frères (les vrais savent) ou Paris Store. D’autres familles plus téméraires le font elles-mêmes, mais ça reste assez rare. Le reste du repas demeure assez traditionnel, des nouilles (symbole de longévité), du riz et des soupes (aux légumes, aux œufs ou au requin parfois …). En ce qui concerne le dessert, les corbeilles à fruits restent très répandues mais aussi le tang yuan, un dessert fait de boules à base de farine de riz gluant et remplies d’une pâte de haricot ou de sésame (certains mettent du chocolat …) et baignées dans un sirop sucré au gingembre et/ou dans du lait de coco. Les boules sont sensées représenter l’unification de la famille, la convivialité en somme.

Il y a donc beaucoup de facteurs symboliques à prendre en compte dans la célébration du Nouvel An car elle est avant tout une fête religieuse. Pour la symbolique, le foyer doit être nettoyé de fond en comble, une sorte de ménage de Printemps, pour accueillir comme il se doit la nouvelle année. Ensuite, la nourriture est placée sur un autel, destiné à la prière. De même qu’il existe parmi la diaspora des pratiquants bouddhistes qui, conformément aux préceptes, mangent végétarien en allant prier au temple (on peut citer les célèbres pagodes de Vincennes ou de Bussy-Saint-Georges). D’ailleurs, c’est l’occasion pour de nombreuses personnes d’y aller pour la première fois de l’année, la 2ème génération issue de l’immigration pratiquant un bouddhisme plus culturel que religieux.

 

C’est aussi l’occasion pour la diaspora de communier et de célébrer la culture chinoise, formidable démonstration de soft-power minutieusement exécutée sous les ordres de Pékin (la sinoïsation soon askip). On peut le remarquer en tentant de s’aventurer dans les rues bondées du 13ème lors du célèbre défilé. C’est le grand moment de l’année pour les pratiquant.e.s de la danse du lion ou de la danse du dragon. Par 2 (pour le lion) ou par 12, leur impressionnante danse, respectivement synonyme de chance et de bonheur, mène la parade. Sous ces créatures animées on retrouve surtout des jeunes hommes et des jeunes femmes d’origine chinoise ou indochinoise mais aussi des personnes sans lien familial avec l’Extrême-Orient. Puisse leur danse vous apporter bonheur et chance pour cette année du chien !

C’est ainsi que nous vous invitons à célébrer à votre façon vous aussi la nouvelle année, culinairement pour les plus gourmands ou en vous rendant dimanche par exemple dans le 13ème (mais pas que), vous ne serez pas déçus.

 

p.s : les nems c’est vietnamien.

Le changement, tant désiré, si peu réalisé

« Le changement c’est maintenant » disait un certain candidat à l’élection présidentielle de 2012. Les politiciens l’ont compris, le changement est vendeur. Chacun de nous est sensible à cet appel tant notre société peut sembler insatisfaisante. Néanmoins, les réalisations peinent à suivre, alors même que certains sujets font consensus.

           La grande majorité d’entre nous ne serait pas contre une société plus juste, plus démocratique et plus respectueuse de l’environnement. De même, nombreux sont ceux qui souhaiteraient plus d’égalité, ou plutôt moins d’inégalités, car ils ne comprennent pas comment il se peut que certains accumulent des millions pendant que d’autres vivent misérablement. Il ne s’agit pas forcément de désirer des changements radicaux mais simplement d’espérer atteindre un écart de richesse -et donc de pouvoir- raisonnable. Alors pourquoi toutes ces colères n’ont elles pas motivé des actions concrètes ? Certainement parce que nous participons tous de près ou de loin à cette situation, et que nous ne sommes pas forcément prêts à changer nos façons de faire. Ainsi, œuvrer pour la préservation de l’environnement exigerait de nous beaucoup de choses, à commencer par une consommation plus responsable : acheter moins mais mieux, ce qui en plus d’être pénible à première vue, n’est pas à la portée de tous. Il faudrait en effet se tourner vers des produits qui ont occasionné peu de nuisances pour l’environnement, c’est-à-dire vers des produits à faible consommation énergétique, faits en France afin de limiter la pollution générée par le transport ou encore vers des produits dont la production mobilise peu de ressources. Il faudrait aussi revoir notre style de vie en mangeant moins de viandes ou en limitant nos déchets par exemple. Autant de choses difficiles à réaliser, étant donné que tout nous incite à faire autrement. Surtout, nous avons tendance à éprouver ce sentiment que notre action reste négligeable et qu’il ne revient pas à nous seul de faire ces efforts. Prenons un autre exemple significatif, celui du secteur du spectacle et plus précisément du football. Qu’il s’agisse des salaires des joueurs de football, des sommes mises en jeu par les clubs ou de la corruption au sein de la FIFA, beaucoup de choses sont révoltantes, y compris pour les premiers passionnés de ce sport.

                Mais, encore une fois, comment faire pour limiter tous ces excès ? Finalement, notre seul pouvoir serait de ne pas participer à cette entreprise : ne pas aller au stade, ne pas acheter de maillots de foot, ne pas acheter FIFA 18, ne pas s’abonner à BeIN. Autrement dit, demander presque l’impossible à un vrai passionné de foot. C’est pour cela que le changement est si difficile à réaliser : il nous oblige à faire des sacrifices que nous ne sommes pas forcément prêts à assumer, surtout si aucun changement n’est garanti à la clef. Enfin, par notre consommation uniforme, nous contribuons au développement sans fin des plus grandes entreprises dont nous pouvons douter de la philanthropie. Ces entreprises ont acquis un pouvoir tel qu’elles peuvent se permettre d’avoir des pratiques abusives, ce qui accentue encore plus leur domination. Parmi ces pratiques répandues, il y a notamment la fraude fiscale. Même si nous ne serons jamais tous d’accord sur le taux d’imposition idéal, nous serons presque unanimes pour dénoncer la fraude fiscale, estimant qu’il est légitime qu’une entreprise qui exerce ses activités dans un pays paie les impôts de ce pays. On connaît tous le cas d’Apple qui a profité d’un traitement favorable par l’Irlande en ce qui concerne son imposition. Ainsi, pendant de longues années Apple n’a presque pas payé d’impôts en Europe. Ce n’est que récemment, avec la pression exercée par la Commission Européenne que l’Irlande a mis fin à ce montage financier et qu’Apple s’est mise à payer des impôts – même si l’entreprise continue à avoir recours à l’optimisation fiscale. La fraude fiscale n’est pas la seule pratique abusive : on aurait pu parler de l’obsolescence programmé ou du lobbying. Si nous dénonçons ces pratiques, cela ne nous a pas empêché de continuer à acheter le dernier Iphone ou le dernier Mac book. Nous gardons nos habitudes de consommation certainement parce que ces pratiques abusives sont rarement clairement avérées. En effet, la plupart du temps nous n’avons que des soupçons. Ainsi, nous accordons à ces informations moins de crédit qu’il en faudrait et nous avons tendance à penser que la situation est moins grave qu’on nous l’a présenté. Surtout, il est difficile de se passer des produits de ces grandes entreprises tant elles sont bien ancrées dans le paysage. Finalement avons-nous vraiment intérêt à changer les choses si cela demande tant de sacrifices ? Cela nous fait aboutir à ce paradoxe : si nous sommes désireux de changement, nous sommes aussi conservateurs par nos actes.

                Ainsi, Léon Tolstoï, auteur russe, écrivait : « tout le monde pense le changement, mais personne ne pense à se changer soi-même ». Nous optons pour une position attentiste car nous avons tendance à concevoir le changement au regard de ses coûts plutôt qu’au regard de l’objectif atteint. Pourtant, il serait illusoire de penser que le changement viendrait de lui-même : il a besoin d’acteurs. Cela suppose de mesurer notre volonté car, comme nous l’avons vu, le changement implique des sacrifices – plus ou moins grands selon son avancement – si bien qu’il ne peut pas être motivé par un intérêt mais par des valeurs. Ainsi, vouloir le changement, c’est agir conformément à ses valeurs, aussi difficile que cela puisse être. Alors, ce changement ne sera plus un vague désir mais un espoir au coin de sa tête, et qui sait, peut-être qu’il finira par devenir une réalité.

ENTRE LES LIGNES: ce qui vous a échappé dans la conférence de Manuel Valls

Macron – Valls : Un échec mal digéré, une animosité mal dissimulée

 

L’ancien Premier Ministre, alors même qu’il était encore une des personnalités politiques françaises les plus appréciées il y a un an et demi, s’est-il fait doubler par l’ancien banquier inexpérimenté en politique. Féru de la langue de bois, il nous faut lire entre les lignes pour mieux comprendre la relation qui lie Manuel Valls à Emmanuel Macron.

 

Manuel Valls analyse sa défaite face à l’actuel Président avec une grille de lecture partiellement inexacte.

Dans un premier temps, il souligne la bonne communication d’Emmanuel Macron durant la campagne, ainsi que sa possibilité d’incarner une figure de rupture tout en constituant une alternative à l’extrémisme. C’est juste. Pour ce faire, Emmanuel Macron a porté avec habileté une rhétorique qu’on qualifie « d’extrême centre », caractérisée par l’apologie du libéralisme économique, le rejet équivalent des populismes de gauche comme de droite, la mise à l’écart du pouvoir populaire au profit d’un gouvernement de « technocrates » (William Henry Smyth, 1919). Cette rhétorique consensuelle s’est révélée efficace mais est loin d’être nouvelle. Elle remonte à l’année 1794, date où les partisans de Robespierre ont été exécutés et remplacés à la tête de l’État par les Thermidoriens. « Il s’agissait alors de mettre un terme à la radicalité de la Révolution de 1789 sans pour autant revenir à l’Ancien Régime ; aux orties le pouvoir populaire et le pouvoir monarchique, les sans-culottes et les culottes dorées : place aux modérés. » (Gauthier Boucly, LVSL)

 

Si Manuel Valls souligne avec raison la stratégie audacieuse d’Emmanuel Macron et un contexte favorable avec la chute de François Fillon, il justifie également son échec de manière plus discutable.

« Macron n’était pas soumis à l’usure du pouvoir. » Faux prétexte : l’usure du pouvoir ne dépend pas du temps passé au sommet des institutions – comme semble l’entendre Manuel Valls – mais des engagements non tenus, des promesses reniées, des égarements malhabiles. Sinon, comment expliquer les 12 ans de Jacques Chirac à l’Élysée, ou les 36 années de Christian Poncelet au Sénat ? L’usure du pouvoir n’est pas une altération nécessaire de la popularité en fonction du temps, mais une mémoire collective des erreurs individuelles des politiques.

« Le PS me tirait vers le bas, et la primaire a été organisée pour me faire perdre. » Dans ce cas, pourquoi avoir signé la charte éthique de ces primaires ? Question d’autant plus intéressante quand on sait que Manuel Valls a renié un des engagements qu’elle contenait, à savoir soutenir le candidat sortant par la suite. Des reniements… qui provoquent justement l’usure du pouvoir précédemment abordée, Monsieur Valls.

 

La défaite de Manuel Valls face à Emmanuel Macron s’explique donc par les actes de ce premier, ce que le maire d’Évry sait mais peine à avouer. Plus généralement, on constate une ambiguïté certaine dans le regard que porte Manuel Valls au Président. Comment ne pas éprouver d’animosité envers celui qui réalise, à votre place, votre vœu le plus cher ?

 

En 1980, déjà, Manuel Valls déclarait vouloir créer une grande « maison des progressistes ». Plus récemment, il n’excluait pas une coalition entre le Parti Socialiste et Les Républicains pour l’élection présidentielle de 2017. Fasciné par Tony Blair, proche idéologiquement de Matteo Renzi, l’ancien Premier Ministre est comme eux un partisan d’une collaboration entre les forces du « cercle de la raison », pour reprendre les termes du politologue Fabien Escalona. À l’évidence, c’est bien Emmanuel Macron qui a exaucé ce vœu, et en quelques mois seulement.

 

Si Manuel Valls reconnaît « l’audace » de son meilleur ennemi, certains détails trahissent une vision plus acerbe. « Le quinquennat est un échec, à moins qu’on se dise ‘Génial, on a fait élire Macron’ » finit par lâcher l’ancien Premier Ministre, non sans ironie. D’ailleurs, il souhaite le succès « de son pays » et non celui de l’énarque. On perçoit le cynisme de ses propos, justement relevé par l’intervieweuse Marie Giard. Alors, admiration subie ou animosité envieuse ? Et si les deux ne s’excluaient pas ? « Il n’y a pas d’amour sans jalousie » disait Georges Sand…

 

 

Valls : une personnalité meurtrie

 

Auparavant en tête des personnalités politiques les plus appréciées (ou les moins détestées) des français, promis à un avenir politique brillant, Manuel Valls ne semble plus n’être que l’ombre de lui-même depuis sa défaite face à Benoît Hamon. Lisons entre les lignes pour découvrir comment le natif de Barcelone vit vraiment cette situation.

 

Les difficultés de Manuel Valls à se remettre en question étaient déjà perceptibles, nous l’avons vu, au moment d’expliquer les raisons de son échec face à Emmanuel Macron. Il attribuait en effet cet échec à plusieurs causes externes alors qu’elles sont à chercher dans son action même à la tête du gouvernement. D’autres détails pendant la conférence montrent la difficulté de l’ancien Premier Ministre à avouer ses fautes, à l’image de son analyse sur l’utilisation du 49-3 pour faire passer en force la loi El-Khomri. « Les français étaient pour la réforme, mais la communication fut mauvaise. »  C’est faux. Selon un sondage Odoxa – Le Parisien publié le 24 mars 2016, 71% des français étaient opposés à la loi travail. Pire encore, Manuel Valls était au courant de ce rejet massif puisqu’il déclarait 2 mois plus tard au même journal que son rôle « n’est pas de suivre les sondages » mais de mener la réforme à son terme. On vérifie ici une théorie politique bien connue : se référer à une mauvaise communication – plutôt qu’à une erreur plus grave sur l’action menée même – est une astuce classique des dirigeants pour expliquer l’échec de leur projet.

 

Plus tard, Manuel Valls se décharge de sa responsabilité en attribuant une nouvelle fois à un facteur externe les raisons de son échec. Et en s’arrangeant, ici aussi, avec la réalité. « Je fus entravé par les Frondeurs, qui étaient présents avant mon arrivée ». C’est partiellement faux. S’il est indéniable que la soixantaine de députés socialistes s’opposant à la politique du gouvernement ait pu nuire à l’efficacité des réformes engagées, il est inexact de dire qu’ils étaient présents avant sa prise de fonctions. En réalité, les Frondeurs se regroupent réellement autour d’un texte baptisé l’Appel des 100 en juin 2014, soit après le discours de politique générale de Manuel Valls. Si son action fut donc rendue plus difficile, ce n’est pas due à une cause externe (les Frondeurs), mais bien car la politique qu’il a menée était différente de celle annoncée par François Hollande lors du discours phare du Bourget, en 2012.

 

Au-delà de sa difficile remise en question, on perçoit dans la personnalité de Manuel Valls une blessure d’égo. C’est un homme meurtri, qui exige qu’on change une description de l’événement qui le taquine un peu trop. Un homme sans doute marqué, aussi, par les deux agressions, certes symboliques, dont il fut victime pendant la campagne (un jet de farine à Strasbourg et une gifle pendant un déplacement à Lamballe). Il se vexe qu’on n’envisage pas de lui demander s’il a encore de l’ambition : « vous ne m’avez pas posé la question, donc je la pose. Et la réponse est oui. » Souvent moqué, l’ancien Premier Ministre assure « prendre pour tout le monde ». « Mais j’aime ça », dit-il avec amertume.

À la réflexion, toutefois, on ne peut lui enlever son abnégation. Il faut se rapprocher de l’homme, remarquer ses traits appuyés, croiser son regard déterminé, écouter sa voix rauque pour comprendre que derrière le personnage public modéré se cache une hargne rare et une détermination sans faille, propres aux grands politiciens. Cette volonté, il l’exprime notamment en rappelant une phrase de Clémenceau : « Je suis aujourd’hui ce que j’étais hier, ce que je serai demain : un républicain de bataille au premier rang pour recevoir les coups et pour en donner. »

 

 

Valls : une obsession identitaire mal dissimulée

 

Nous éviterons de traiter cette question de manière caricaturale, comme l’a fait un étudiant de l’ESCP pendant la séance des questions-réponses avec le public. Cédant à une agressivité facile, il a interpellé l’ancien Premier Ministre en lui demandant « un tuto en 6 points sur la manière d’être un bon musulman ». Le fond de la question est intéressant, la forme témoigne d’une position bornée qui rend le débat difficile. Manuel Valls a su réagir calmement, nouvelle preuve de ses qualités de politicien.

 

Il est vrai que la question identitaire suscite des tensions, d’autant plus quand elle tourne à l’obsession chez une personnalité pourtant de gauche. Pour preuve, quand il est interrogé sur la question des frondeurs, Manuel Valls parvient à répondre en parlant du départ de 30 personnes pour faire le djihad en Syrie en 2012. Ce qu’on lui reproche souvent, c’est l’asymétrie entre son engagement contre l’antisémitisme et contre l’islamophobie. Il déclare en 2012 faire de la lutte contre les agressions antisémites un « combat personnel », s’engage publiquement contre Dieudonné, présente un projet de loi contre l’antisémitisme en 2015 (bien qu’il contienne aussi des dispositions sur le racisme en général). Pourtant, il s’est engagé plusieurs fois en faveur de la cause palestinienne avant 2010, en dénonçant notamment « la colonisation qui viole le droit international ». Certains voient dans ce revirement l’influence de sa femme juive, Anne Gravoin, avec qui il s’est marié la même année. Dans tous les cas, on perçoit désormais chez Manuel Valls la même préoccupation disproportionnée pour la question juive que chez Yann Moix. Ce qui pose problème, c’est que là où le chroniqueur équilibre cette position par un souci marqué pour les discriminations à l’égard des musulmans, l’ancien Ministre de l’Intérieur concentre ses attaques sur les atteintes à la laïcité de cette religion.

 

Si la forme est donc discutable, on ne peut que reconnaître la cohérence de son discours sur le fond. « L’Islam est confronté à des convulsions profondes au niveau mondial, qui ne sont pas conjoncturelles mais inhérentes à l’idéologie de cette religion. Si nous sommes très exigeants à l’égard de l’Islam, c’est car on lui demande de faire le travail que les autres religions ont accompli en plusieurs décennies. » Une analyse pertinente, qui souligne à juste titre que dans leur interprétation littérale, toutes les religions monothéistes (et pas seulement l’Islam) ont une propension dominatrice incompatible avec les lois de la République.

 

Quoiqu’il en soit, la question identitaire chez Manuel Valls reste ambivalente. S’il s’élève contre la republication brute des propos antisémites de Louis-Ferdinand Céline, pourquoi accepte-t-il sans broncher la publication d’ouvrages et de unes ouvertement islamophobes ? Il serait plus logique que tout soit publiable (et publié), y compris les livres les plus polémiques de l’Histoire – l’exemple à placer ici est connu de tous. Libre à chacun de se faire son propre avis à partir de son propre esprit critique. S’opposer à cela, Monsieur Valls, n’est-ce pas remettre en cause l’intelligence de vos concitoyens ?

 

 

EN BREF

 

Le(s) tacle(s) : Le changement par rapport au quinquennat précédent n’est pas dans la politique menée, similaire, mais « dans l’incarnation, la restauration de la fonction présidentielle ». François fafu Hollande appréciera. Ce quinquennat n’a pas non plus commencé, comme le précédent, par deux années « désastreuses ». François fafu Hollande appréciera (bis).

 

Le moment de faiblesse : Questionné sur son refus de soutenir Benoît Hamon malgré l’engagement qu’il avait pris, il demande : « Essayons de ne pas s’en tenir aux phrases que j’ai prononcées… ». Surréaliste.

 

La confidence : « On va mettre pépère sur l’étagère » aurait dit Arnaud Montebourg en parlant de François Hollande.

 

La citation : « Je n’ai pas une goutte de sang français, mais la France coule dans mes veines. »

 

Le portrait : particulièrement bien écrit, avec quelques piques savoureuses de Pierre… enfin pardon Nicolas (« Vous n’oubliez pas d’augmenter la pression fiscale sur les ménages », « Vous serez dépassé par Benoît Hamon, sacré performance »). On espère juste que notre portraitiste talentueux a réussi à reprendre son souffle après cet exercice éprouvant.

 

Les questions : « On aimerait des journalistes comme vous » selon Valls. On a effectivement apprécié les « j’aimerai rebondir » d’Amaury et la spontanéité de Marie (notamment son « Sans cynisme… »).

 

La veste : elle est tombée quand il a fallu parler de l’indépendantisme.

 

Le style : Manuel valse avec les questions pour mieux les contourner. Chaque réponse commence par une grande circonvolution sur un thème général et abstrait, pour éviter de répondre précisément, et termine par… Ne termine pas en fait. La concision n’est clairement pas le fort de cet invité. Finalement, c’est une langue de bois comme une autre.

 

La ponctualité : Manu avait autant de retard qu’à la primaire de la gauche. C’est dire.

 

Compte-rendu de conférence Tribunes: le Général Castres

C’est « un honneur » pour Tribunes d’accueillir au sein de l’ESCP le Général cinq étoiles Castres, Saint-Cyrien aux états de services impressionnants, autrefois Marsouin émérite et aujourd’hui conseiller de l’Élysée.

Le Général, pour qui un chef doit être « une éponge à incertitudes » à la clarté sans failles, livre systématiquement des exposés à la structure impeccable – à commencer par celui des forces de l’armée française.   « Quatre maillons » les caractérisent : une armée polyvalente à haut niveau technologique capable d’intervenir là où aucune autre ne pourrait la suivre, une « culture expéditionnaire » qui nous offre une capacité d’initiative rare, une « maîtrise de la force employée » – dont nous reparleront plus tard, et une plus grande facilité à aller au contact des populations. Ce sont les reliquats de notre histoire et de nos « habitudes » militaires.

Mais la situation n’est pas rose pour autant. Qui monterait par exemple dans une voiture ou un avion de plus de 40 ans ? C’est ce que font quotidiennement nos soldats, qui combinent des outils de pointe et des armes obsolètes. Assez contre intuitivement, l’absence de la France dans la seconde guerre d’Irak fut un autre handicap. Elle l’a mise en retard dans sa compréhension de la guerre moderne, celle contre des groupes terroristes, contre un ennemi diffus qui se cache dans la population sur des territoires immenses. D’autant que la France a du mal à travailler en coalition. C’est là une conséquence des habitudes interventionnistes françaises dans ce qui fut considéré comme son « pré carré » anciennement colonial. C’est un choix politique constant : maintenir l’autonomie de l’armée française. Mais ce choix a un prix économique et opérationnel.

Evidemment, une interview donnée par les organisateurs de la « journée de l’Europe » ne peut s’éloigner trop longtemps de ce thème. Le général acquiesce lorsqu’on lui demande si la France possède la première armée d’Europe. C’est selon lui une « puissance globale », qui rassemble trois capacités rares : « willing, fighting, funding ». Dans ce contexte, une Europe de la défense paraît improbable. La structure existe certes déjà depuis Lisbonne, mais les obstacles à son utilisation sont trop nombreux. Ne se sentant pas concernés par les mêmes enjeux stratégiques, les pays européens n’ont pas de « peur commune » suffisamment forte pour les unir. Tirant les « dividendes de la paix », l’union pacifiste préfère jouir du bouclier américain plutôt que de gaspiller de l’argent dans le développement de ses armées.

Il faut dire qu’une armée coûte cher. Le simple rétablissement de l’ancien service militaire – opérationnellement inutile selon le Général – coûterait 45 milliards d’euros ne serait-ce que pour reconvertir les infrastructures. Mais le budget n’est pas la seule « tyrannie » à prendre en compte. La nécessité d’une industrie de l’armement autonome et performante oblige parfois à certains choix douloureux. Demeurent aussi les conservatismes militaires : « on préfère construire l’armée du 14 juillet que l’armée de Chamal ou de Barkhane », avoue le général. L’état-major refuse toutefois de réduire ses cibles : il faut faire plus avec moins.

Il est parfois difficile pour un civil de comprendre ce qui peut pousser un soldat à s’engager, ou ce qui peut lui plaire dans l’armée. Le Général fut d’abord motivé par l’amour de la camaraderie, puis par la passion du commandement. Le récit de ses missions illustre l’admiration qu’il porte à ses hommes, mais aussi les vertus qu’il attribue à l’institution : on y apprend à vivre, on y apprend à se commander soi-même et à commander les autres. Si le général affirme « qu’il n’y a pas une seule année qu’[il] regrette », sa passion n’est pas partagée par tous ses soldats – en particulier ceux de Sentinelle. Il rejette, à vrai dire, cet emploi de l’armée : selon lui « nous ne sommes pas en guerre », et il s’agit là « d’une réponse politique et non opérationnelle ». Sentinelle « modifie l’ADN de l’armée », car les profils recrutés ne sont plus les mêmes, et les tâches qu’on lui attribue ne correspondent pas à sa fonction.

D’ailleurs le général affirme que « l’armée a la côte ». Certes, chaque faute est relayée massivement et « il y en a plein les blogs ». Mais le général attribue cette critique à une minorité de commentateurs qui chercheraient à véhiculer un message idéologique. Il nie même le conflit entre politiques et militaires : selon lui les deux corps ont des natures différentes, parfois contradictoires – le premier ayant toujours le pouvoir décisionnaire.

Pourtant l’armée aussi peut véhiculer une idéologie. Les tribunards soulèvent un détail intéressant : pourquoi appelle-t-on aujourd’hui la « guerre » de la « gestion de crise » ? Le Général justifie ce vocabulaire par son aspect juridique. Une guerre ça se vote, et ça se déclare contre un État. Le terme fut selon lui dévoyé, utilisé à toutes les sauces, et il a perdu de son sens. Or avec les Nations Unies est apparue une nouvelle utopie : celle-ci serait une institution de maintien de la paix – de règlement des conflits. C’est-à-dire qu’aujourd’hui une intervention militaire n’est plus une guerre, c’est « une opération de police internationale ». DAESH illustre une forme de « mondialisation des conflits », dont l’enjeu fondamental demeure la violence, alimentée par des problèmes « de gouvernance, de justice, de développement ou de frustration ». Alors, « ce sont des crises qu’il faut résoudre plutôt que des guerres qu’il faut remporter ».

Ajoutons à cela que de nouveaux champs de bataille ont vu le jour : l’espace, le cyber espace, et la sphère informationnelle. Il s’agit de paralyser l’ennemi et ses satellites, d’éliminer « le DRH de DAESH » qui recrute sur le web, et de convaincre les populations de la légitimité de l’action conduite et de la paix. « Aujourd’hui, il n’est plus nécessaire d’envahir un pays pour le priver de sa souveraineté » affirme le général cinq étoiles.

Sharks invétérés de la seule vraie école parisienne, nos sympathiques tribunards ne perdent pas le nord et demandent en conclusion quelques conseils pour les managers de demain que nous sommes. « Nous on ne manage pas, on commande » rappelle froidement le général. Fidèle à ses habitudes, il va définir le concept de chef en trois formules. « Le chef, c’est un producteur de clarté sur les objectifs à atteindre », qui, « éponge à incertitudes », « gère l’incertitude » : c’est celui qui a la vision la plus large des problématiques et des enjeux. Il est ensuite « libérateur de créativité et d’innovation », mais surtout il est « celui qui décide vite et est capable de prendre des risques », car « sans risque, on ne perd pas mais on ne gagne jamais ».

Après la brève séquence du « fast and curious », dont l’intérêt ne fut pas réellement compris par notre invité de marque, viennent les questions du public. Nous sommes « des somnambules qui ne veulent pas voir », affirme le général lorsque l’on compare la France d’aujourd’hui et celle de 1914 ou de 1939. Nous sacrifions nos budgets de défense alors que le monde entier fait l’inverse. La raison est que nous n’avons pas assez peur, car nous nous savons protégés par l’interventionnisme et la volonté hégémonique américaine. Cette confiance est une erreur, si l’on en croit le Général.

Des remèdes peuvent être apportés à la grande muette. Dans des zones d’intervention très grandes, dans lesquelles l’ennemi se cache, il s’agit de développer une capacité d’ubiquité. Mieux, une capacité de « foudroyance » : frapper dès que l’ennemi commet une faute. Alors, nous pourrons inverser le rapport de force avec celui qui a pour le moment toujours un temps d’avance sur nous. Cela vaut pour les interventions sur le terrain, mais aussi, et c’est là un des grands chantiers actuels, pour tous les conflits immatériels que l’armée mène.

Arrive finalement la question ultime que tout civil pose à tout militaire : « avez-vous déjà eu à obéir à un ordre contraire à vos convictions » ? Celui qui nous affirmait tout à l’heure que la France maîtrisait sa force, cite maintenant quelques massacres inutiles, comme les bombardements massifs qui ont fait suite aux attentats du Bataclan. Néanmoins il l’affirme : « on a tous la liberté de dire non : ça ne correspond pas aux règes et à mes convictions ». Or selon lui ces « règles d’engagement » sont particulièrement strictes en France. L’armée procède par évaluation des « Dommages Collatéraux Potentiels » : plus ceux-ci sont élevés, plus la décision de frapper revient à un échelon supérieur de la hiérarchie. Beau système, mais qui ne répond pas à la question posée : qu’en est-il du soldat qui se doit d’exécuter un ordre extrêmement risqué, avec lequel il est personnellement en désaccord ? Après tout, c’est lui qui a le doigt sur la détente, or si l’ordre est conforme aux règles il n’a plus le choix. Il faut croire que diluer la responsabilité parvient encore de nos jours à résoudre les cas de conscience.

 

Quand la morale s’immisce en politique

Tous se sont attirés les foudres de l’opinion publique. Nicolas Sarkozy fustigé suite à l’affaire Bygmalion impliquant de fausses factures réalisées par l’UMP, François Fillon critiqué face à l’emploi de son épouse comme assistante parlementaire, Richard Ferrand contraint à démissionner pour avoir profité d’un montage immobilier ou encore Edouard Philippe raillé pour l’utilisation d’un vol privé à un prix démesuré. Nombreuses sont les affaires morales qui se sont récemment immiscées dans la sphère politique, faisant hurler au scandale les médias et commérer les Français. Alors que Machiavel séparait les sphères politiques et morales en estimant que l’homme de pouvoir ne doit pas nécessairement posséder la vertu mais seulement feindre de l’avoir afin de trouver sa légitimité auprès du peuple, nous avons emprunté le chemin opposé en fusionnant ces deux éléments au point d’institutionnaliser l’exemplarité et l’éthique des hommes de pouvoir dans une loi de moralisation de la vie publique.

D’où vient une telle obsession pour l’éthique de nos représentants ? Comment expliquer que celle-ci se soit intensifiée ces dernières années jusqu’à être cristallisée dans une loi ? Une première réponse réside dans l’illisibilité des débats politiques, souvent jugés trop complexes pour un public non-initié. Le champ de réflexion des français porte alors davantage sur l’Homme que sur le projet et pour se construire une opinion, la collecte d’informations repose principalement sur l’investigation du passé, du mode de vie et du degré d’exemplarité de ce dernier. Le succès d’Emmanuel Macron en est une preuve éloquente. Malgré l’absence manifeste de programme un mois avant les élections, les français n’ont pas hésité à le suivre dans sa mystérieuse marche vers le renouveau politique. Plus que le programme, c’est l’idéal incarné par le personnage qui a séduit, « macron la figure du renouveau, du rassemblement, de l’abolition des barrières traditionnelles », de quoi faire rêver dans une période de désenchantement politique. On pourrait également mettre en cause la proximité grandissante entre politiciens et électeurs induite par les réseaux sociaux. Pouvant s’exprimer à tout moment sur tous types de sujets, aussi bien professionnels que privés, les hommes politiques tentent d’adoucir leur image, de la rendre sympathique et de créer un lien d’affection avec le public. Engagés dans une relation presque affective avec leurs élus, il est compréhensible que la sensibilité des français soit heurtée en cas de manque de probité de l’un deux. Enfin, il faudrait évoquer le traumatisme des citoyens lié à l’accumulation de scandales ces dernières années. Se sentant manipulés par ceux en qui ils avaient placé leur confiance, beaucoup ont adopté une profonde défiance envers les motivations des prétendants au pouvoir, s’ils n’étaient pas déjà résignés, si bien que ce qui était toléré hier est désormais condamné. Si à l’époque personne n’a blâmé l’accès au poste de conseiller à l’Elysée pour les affaires africaines du fils de Mitterrand, majoritaires sont ceux qui ont renié Fillon suite aux révélations quant au poste d’assistante parlementaire de Penelope.

Mais ces scandales moraux heurtent-ils réellement nos convictions politiques ou représentent-ils de simples divertissements dignes de Closer dont nous, citoyens désabusés et lassés de débats interminables, sommes avides ? En effet, la manière dont les « affaires » sont exposées au grand public frôle bien souvent le scénario de NCIS, où chaque jour un nouvel épisode est diffusé, dévoilant une information supplémentaire au niveau d’importance et de fiabilité discutable – Après s’être fait offrir des costumes pour 48 500 euros, ne faudrait-il pas également s’intéresser aux montres de monsieur Fillon ? – dont la quête du buzz dépasse bien souvent l’information – En direct, Dominique Strauss-Kahn sortant du commissariat de Harlem, menotté et escorté par des policiers, mitraillé par les flashs d’une cinquantaine de photographes – et dont le remaniement par la prospérité en recherche d’extraordinaire touche parfois le ridicule – et si Mitterrand avait lui-même commandité son attentat en 1959 aux jardins de l’observatoire afin de rehausser sa cote de popularité ? A l’exposition théâtrale de ces scandales se conjugue le rire qu’ils déclenchent grâce à des émissions telles que les guignols de l’info, touche pas à mon poste ou morandini!, exaltant un public toujours plus friand de ces « affaires » croustillantes. Corriger les mœurs par le rire ou faire monter l’audience par l’exploitation de la curiosité malsaine du public, telle est la question.

Face à une telle évolution de la mentalité des électeurs, la question est de savoir si trop de moralisation ne risque pas de tuer la moralisation au sens propre. En inscrivant des règles éthiques dans une loi, on s’écarte de la morale qui se veut être une quête intérieure de la vertu, au profit d’une contrainte imposée de l’extérieure. Cela revient à pallier les défaillances morales des politiques par l’appareil législatif. Certes, cela empêche nos élus de manquer d’honnêteté, mais cela dissimule également leurs motivations profondes et nous rend inaptes à distinguer l’Homme dont les intentions sont pures, dont l’exemplarité est sincère, et celui pour qui elle est contrainte. Si l’on considère avec cette loi que seul le résultat compte, c’est-à-dire la soumission des politiques à la loi, et que l’intégrité réelle des acteurs passe au second plan, alors notre mode de pensée n’a finalement pas abandonné tout machiavélisme. Par ailleurs, la poursuite d’un idéal de transparence nous engouffre dans un voyeurisme outrancier et dans une « course au plus vertueux » comme la publication des déclarations du patrimoine de nos ministres a pu en témoigner. « Demain j’enlève le bas » a affirmé Gilbert Collard pour pointer du doigt la mise à nu imposée aux ministres par cet exercice. Revendiqué comme un droit fondamental, l’accès à l’information repousse chaque jour ses limites, appuyé par les réseaux sociaux qui contribuent à nous submerger de données plus ou moins fiables et bénéfiques à l’ordre public. Pour ne pas que transparence devienne synonyme d’exhibitionnisme, et que morale devienne synonyme d’oppression, la moralisation doit donc être maniée avec beaucoup de précaution.

Alors faut-il laisser la morale s’immiscer en politique, faut-il l’en empêcher ?
Je pense qu’une distinction entre « faute morale » et « infraction à la loi » doit être tracée. La morale est une notion relative aux valeurs de chacun, qu’il faut laisser à la libre appréciation de chacun. L’unique chose que la société est en mesure d’exiger des élus, c’est le respect de la loi. Si l’infraction à la loi est condamnable, le défaut moral est seulement critiquable. S’il est du ressort des tribunaux de juger l’infraction à la loi, c’est en revanche aux électeurs qu’il revient de juger de l’importance de la faute morale d’un candidat, qu’ils peuvent décider de sanctionner par leur vote. Dès lors, un élu peut accumuler les maîtresses et dissimuler ses fils cachés obtenus avec chacune d’elles s’il assume correctement son devoir en œuvrant efficacement pour la France, mais il est inacceptable qu’il fasse acte de corruption, trafic d’influence, détournement de fonds, ou tout autre fait contrevenant à la législation. Alors non, à mon sens la morale ne doit pas s’immiscer en politique et l’intitulé de la récente loi de « moralisation de la vie publique », qui en réalité ne traite pas de morale mais codifie des sujets sensibles tels que les emplois familiaux ou les réserves parlementaires, devrait être transformé en loi « d’encadrement des fonctions politiques ». Seule la loi et la déontologie le peuvent, car dans une période de discrédit général, où beaucoup pensent utopique la perspective de trouver des candidats à la fois doués, dévoués pour leur pays et honnêtes, il est indispensable de briser l’image de l’homme politique intouchable en assurant une réglementation lisible, de laquelle aucun homme politique ne peut être exempté et dont les sanctions en cas d’infraction sont clairement définies.

Sale histoire

Par Alix Letalenet

Qui n’a jamais entendu parler de la Belle au Bois dormant, cette princesse aussi belle qu’impersonnelle, stéréotypée au possible mais dont les boucles blondes, les dons de « beauté et d’intelligence » ont ravi des générations de petits et de grands ? L’histoire, qui plane dans un univers manichéen fait de cueillettes de fleurs et de murailles de ronces, avait tout, à l’époque, pour indiquer sans ambiguité aux enfants que nous étions les chemins du Bien et du Mal. Remercions monsieur Walt Disney qui, sans le savoir peut-être, a largement contribué à notre passage de l’enfance à une adolescence, voire à un âge adulte « en bonne et due forme ». À une époque où l’identité se trouve confrontée à une redéfinition sans précédent, la non-identité de la charmante princesse (toujours perçue au travers d’attributs extérieurs tels que la beauté, la voix, la jeunesse) était peut-être une dernière et douce illusion de simplicité (de simplisme ?), avant la douloureuse déconstruction de nos idéaux sur l’amour, sur l’amitié, sur la marche du monde en général. Car les parents ne s’aiment pas toujours, et les bougies n’arrêtent pas les Méchants.

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Ce qu’on ne nous a pas dit sur les Roms

Par Lucie Renard

Satu Mare, ville moyenne du Nord-Ouest de la Roumanie. La foule s’agglutine devant le cinéma. Dracula Untold, le dernier blockbuster américain, vient de sortir et rencontre un franc succès dans la région d’origine du vampire. Je séjourne à ce moment-là dans une association visant à la réinsertion des Roms de la ville. Nous avons décidé d’organiser à cette occasion une sortie avec un groupe de bénéficiaires de l’association, enchantés de découvrir cette nouvelle version de la légende roumaine. Notre arrivée devant le cinéma provoque des regards désapprobateurs, le départ de certains et surtout l’arrivée immédiate de la sécurité. Rien d’étonnant si l’on se réfère à la réputation avilissante des Roms en Europe et particulièrement en Roumanie.

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Le divertissement comme enseignement de la sagesse

Par Rémi Curly

À la doxa l’on concède volontiers comme définition du divertissement une activité visant à l’amusement et au plaisir permettant de se détourner de préoccupations quelconques. Le divertissement, en l’occurrence, n’est semble-t-il pas une préoccupation pour les philosophes. Hormis Pascal, peu ont évoqué dans leurs écrits ce sujet certes convenu mais couvrant des enjeux dignes d’intérêt.

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Le supermarché de la rencontre

Alors que la ménagère des années 60 était exaltée à l’idée d’arpenter les rayons des grands magasins pour choisir son liquide vaisselle parmi un éventail de produits chaque jour plus vaste et renouvelé, l’étudiant.e du 21e siècle semble déjà blasé de faire défiler des profils Tinder à courtiser depuis son canapé parmi un éventail de produits chaque jour plus photoshopé et conformisé. Plus rien n’échappe à la loi de l’offre et de la demande, pas même la rencontre amoureuse, « la marchandisation gagnant tout, jusqu’à l’homme lui-même » comme le souligne Jacques Attali dans La voie humaine. Regardons comment la génération 4.0 fait de l’amour un bien de consommation comme un autre avec la théorie microéconomique standard.

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L’Emoji : non-sens ou perte d’intérêt ?

Par Kévin Tran

« Emoji couteau, hashtag tass-pé, nude sur le darknet, emoji abricot, emoji gouttes d’eau, hashtag tar-pé ».
Bien qu’aucun emoji n’ait pas été utilisé, nous venons tous de nous les projeter mentalement. Nul besoin de rappeler que l’émoji a pris depuis ces dernières années une importance considérable sur notre manière de converser.

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