Procès de la finance

Si jamais quelqu’un vous demandait s’il existe un domaine où l’on peut gagner des sommes astronomiques au dépend de millions de personnes, et parfois sans avoir à en craindre personnellement les conséquences monétaires ou judiciaires, que répondriez-vous ? Bon d’accord, sûrement la finance ; déformation d’étudiants en école de commerce. Le bon sens lui, nous rirait au nez.

 

Oui, sauf que les marchés financiers n’ont que faire du bon sens, l’argent règne seul. En théorie, cela ne pose pas problème. Une main invisible devrait faire converger intérêt particulier et intérêt du plus grand nombre. Si bien que certains devraientpo gagner des millions tout en faisant gagner les autres. Mais, si les théories économiques décrivaient parfaitement la réalité, le monde serait bien ennuyant…

Prenons par exemple le cas d’Enron, au cœur d’un des plus grands scandales financiers de l’histoire en 2001. Grâce à d’habiles manipulations comptables Enron a, pendant de long mois, réussi à faire croire à des bénéfices en anticipant des revenus futurs hypothétiques qui s’avéraient inventés ou bien largement surestimés… De plus, pour augmenter leur chiffre d’affaire, ils ont profité d’une dérégulation du marché de l’électricité et n’ont pas hésité à couper l’électricité de milliers de foyers californiens. Par ce procédé ils diminuaient l’offre et créaient un pic de demande (on observe ainsi entre mai et décembre 2000 une augmentation de 800% des prix de l’électricité). Ils revendaient alors l’électricité qu’ils avaient précédemment acquis à bas coût lors de ces pics.

Bien que conscient des manipulations sur les profits, le PDG d’Enron encourageait ses employés à placer leur épargne dans des actions du groupe prétendant que la diminution récente du cours en bourse ne serait que passagère.  Lui a préféré quitter le navire avant qu’il ne s’échoue, vendant ses actions et quittant son poste tout en bénéficiant d’un énorme bonus. Une fois le pot aux roses découvert, 27 000 des 28 000 employés d’Enron ont perdu leur travail ainsi que les économies de toute une vie (1,2 milliards de dollars au total). De même, des milliers d’Américains ayant investi via des fonds de pension ont perdu près de 2 milliards de dollars. Les dirigeants ont été condamné à plusieurs années de prison, mais cela ne se passe pas tout le temps comme ça…

Nul besoin de vous refaire l’histoire de la crise de 2008 et des conséquences désastreuses engendrées par des manipulations financières qui ont plongé des millions de personnes dans la pauvreté. Eh bien, quasiment aucune personne n’a été inculpé pour leurs manipulations frauduleuses. De nombreuses banques ont certes reçu d’énormes amendes pour leur rôle dans la crise. Cependant, ces dernières sont absolument ridicules quand on les compare aux pertes qu’aurait générées la crise financière. Il semble que lors de cette crise la justice ait fait le choix d’attaquer des personnes morales plutôt que des personnes physiques. Mais cela encourage les individus à exploiter la moindre faille dans les réglementations pour réaliser un maximum de profit, toucher d’importants bonus et cela bien trop souvent en se moquant ou en ignorant les conséquences de leurs actes. Par exemple, les anciens dirigeants de Lehman Brothers voulaient en 2018 se réunir pour « fêter » les dix ans de la fin de « leur époque Lehman ». Ainsi le pire des cas pour un dirigeant serait de se faire renvoyer, mais quand on a précédemment gagné des millions cette menace paraît dérisoire. D’autant plus que les dirigeants en poste en 2008 ont pour la plupart rapidement repris du service à Wall-Street…

L’idée n’est pas ici de pointer la finance du doigt comme créatrice de tous nos maux. Il est bon de rappeler que la finance est un domaine essentiel à toute activité économique, à la bonne allocation de l’épargne, à la rencontre optimale entre demandeur et apporteur de fonds… Mais pour que les activités financières ne s’accompagnent pas de crises de plus en plus graves et récurrentes, comme c’est le cas depuis la dérégulation des années 80, il faut encadrer les activités financières et ne pas attendre qu’une crise plonge le monde dans une récession pour ensuite songer à mettre en place des réglementations. Et ce, d’autant plus que le risque pour une banque de ne pas être sauvée en cas d’insolvabilité est quasiment inexistant. Comme l’a montré la crise de 2008, les prêts interbancaires sont aujourd’hui d’une telle importance que l’on ne peut laisser une banque faire faillite sans menacer l’ensemble du système financier. Se pose alors un vrai problème puisque cela peut encourager les banques à prendre des risques excessifs.

Mais donc que faire ? Mettre en place des régulations très contraignantes ? Même cela ne semble pas être la bonne solution. Ainsi, les leçons tirées de la crise de 2008 et les réglementations mises en place suite à cette crise ne semblent toujours pas être suffisantes. Les stress test et les institutions (mécanisme de résolution unique, mécanisme de supervision unique…) mises en place à l’échelle européenne ont une efficacité douteuse. Ainsi en 2017, une banque toscane ainsi que deux banques vénitiennes ont fait faillite et sont sauvées en grande partie grâce à l’État italien (grâce à environ 24 milliards d’euros) alors qu’elles avaient réussi les stress test. Dans le même temps les banques américaines continuent de prêter à des agents insolvables et à créer des nouvelles bulles (prêts étudiants, prêts automobiles…). On observe même le retour de la titrisation de prêts hypothécaires à des agents à la solvabilité douteuse. Les réglementations mises en place ne semblent donc pas assez dissuasives et les agences de notations continuent d’accorder de très bonnes notes à ces titres…  Cela n’est pas nouveau, historiquement la finance a toujours trouvé un moyen de contourner les réglementations. Que ce soit par exemple pour s’affranchir des restrictions imposées par les États-Unis sur l’émission de dollars à l’étranger avec les euros-dollars ou bien encore avec la titrisation qui a permis aux banques de contourner les ratios micro-prudentiels de Bâle II… Tout se passe comme si toute innovation financière n’était finalement rien d’autre que le contournement d’une réglementation existante.

Une fois établi que les crises font partie inhérente de l’activité financière et que les réglementations sont d’une utilité discutable, il semble que l’une des solutions serait de responsabiliser davantage les entreprises financières ainsi que leurs dirigeants. Et ce, pour que les États et les contribuables ne soient pas les seuls à supporter les coûts engendrés par les prises de risques de ces établissements. De plus, pour limiter les asymétries d’informations, qui rendent opaques l’activité des grandes banques, on devrait pouvoir compter sur les agences de notations. Cependant, elles sont clientes des institutions qu’elles notent et pourraient ainsi hésiter à leur accorder de mauvaises notes. Si l’on rajoute un conflit d’intérêt à une évaluation déjà très difficile, il semble alors impossible pour les pouvoirs publics de disposer des bonnes informations pour limiter les conséquences d’une crise. Il faudrait donc songer à des systèmes d’évaluations alternatifs où celui qui note n’est pas financièrement dépendant de celui qui est noté.

 

On pourrait proposer de nombreuses autres réformes et réglementations, mais l’évaluation des risques étant si difficile à réaliser, les réglementations étant sans cesse contournées et parce qu’il semble impossible de couvrir tous les risques liés à l’activité financière, il faut plutôt compter sur une « moralisation », une responsabilisation de la finance. Car, en effet, il semble que toute crise financière soit aussi une crise morale durant laquelle l’éthique et la déontologie ne prennent que trop peu de place.

 

 

Cet article vous est proposé par Victor Nouvel, membre de Streams.

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