Interview Stéphane Distinguin, président des alumni de ESCP

Stéphan Distinguin, est créateur de nombreuses start-ups et dirigeant de FaberNovel, entreprise en conseil en stratégie numérique et de plus en transition énergétique. Elève de l’ESCP de la promotion 1997, il est élu alumni de l’année en 2014 et élu président de l’association des Alumni en 2018.

Vous qui êtes passionné par l’éducation, qu’avez-vous pensé de votre scolarité à l’ESCP ? Quel souvenir en avez-vous ?

L’Ecole vous choisit et vous finissez par la choisir aussi. Votre question me ramène vers de bons souvenirs mais aussi à une responsabilité du fait de la crise sanitaire, les frais sont beaucoup plus élevés que ce que j’ai pu avoir.

Certains souvenirs d’éducation m’ont beaucoup marqués. Les cours de Patrice Stern sur la négociation me servent encore. La finance, la compta servent vraiment à avoir des bases pour débuter une carrière. L’Ecole apporte une capacité à apprendre, le principal est de toujours continuer à se former.

Vous avez été élu alumni de l’année en 2014, président de l’association des Alumni en 2018, quel est l’objectif de cette association ? Quelle est l’utilité du site pour les étudiants qui sont encore dans leur cursus master ?

Le réseau alumni est une composante importante dans une Ecole. L’enjeu est de se rencontrer et de maintenir le lien. Je le dis fermement, ce n’est pas un réseau fermé, nous avons aussi un devoir de solidarité avec des personnes hors ESCP.

Je le dis fermement, ce n’est pas un réseau fermé, nous avons aussi un devoir de solidarité avec des personnes hors ESCP.

Les promos ont énormément évolué. A mon époque c’était les tout débuts de l’alternance. Avec les multicampus, les durées d’études variables, les stages, cela devient moins évident de créer un sentiment d’appartenance. C’est le premier des enjeux de l’association : nourrir et utiliser pour le bien de chacun, par le réseau, ce sentiment d’appartenance. C’est un peu un SAV.

Les alumni sont ceux qui sont dans la vie active, ils sont dans les entreprises et doivent créer le lien entre les étudiants et l’Ecole de façon à permettre l’insertion dans la vie active. Permettre à l’Ecole d’être la plus pertinente dans la formation dans l’optique d’être familier avec le monde de l’entreprise. Les étudiants d’écoles de commerce sont intéressés par des structures de plus en plus diverses. A mon époque il y avait les premiers à décider de s’investir dans des ONG, à décider d’entreprendre. La carrière en très grande entreprise est moins une évidence qu’avant. Ce qui renforce la nécessité d’avoir un réseau d’alumni impliqués, qui représente cette diversité pour que les étudiants puissent trouver les débouchés qui les intéressent le plus. Quel que soit le métier qui vous intéresse, vous trouverez probablement quelqu’un qui peut vous apporter quelque chose dans le réseau des anciens. Fabien Nury, scénariste de la série Paris Police, le plus gros budget jamais vu en France vient de l’ESCP. Frédéric Salat-Baroux, secrétaire général de l’Elysée, vient de l’ESCP. Je ne dis pas qu’ils vous répondront mais on peut toujours essayer.

L’association pèse aussi sur la gouvernance de l’Ecole. Je siège au CA. Je participe à toutes les instances pour s’assurer que les mesures prises sont respectées.

Vous venez d’une famille d’enseignants, vous n’avez pas forcément eu accès directement à un réseau avantageux pour se faire une place dans le monde des affaires. Quel conseil donneriez-vous aux étudiants dans la même situation que vous aviez eue, LinkedIn ? Le site alumni ?

D’abord je vais vous dire un truc un peu vieux jeu : il faut être curieux et poli, inspirer confiance. Les personnes qui s’adressent à moi poliment qui me demandent quelque chose, quand il y a de la curiosité et un projet, je considère qu’il faut répondre, que la personne vienne ou non de l’ESCP. La confiance c’est des choses simples : répondre aux emails, être là à l’heure. Le deuxième point, c’est les convictions. Qu’est-ce qui vous donne envie de vous lever le matin tous les jours ? Le réseau ça vient en troisième point. Les gens nous aident seulement si on est convaincu et qu’on inspire confiance.

Pour former un réseau il faut sortir, aujourd’hui ça n’est pas possible. Donc il faut identifier les têtes de réseaux qui permettent d’identifier les contacts dont vous avez besoin, d’étendre votre réseau.

Donc il faut identifier les têtes de réseaux qui permettent d’identifier les contacts dont vous avez besoin, d’étendre votre réseau.

Comment un étudiant de l’ESCP peut-il utiliser le réseau des alumni pour trouver un stage, et plus généralement pour avoir une communauté sur laquelle s’appuyer ?

On a prévu une campagne d’appels des anciens vers les étudiants, particulièrement ceux en dernière année dont on considère qu’ils ont eu une expérience particulièrement dégradée. Ils s’apprêtent à être diplômés, il faut voir comment ils vont, et avoir d’autant plus ce sentiment d’appartenance et de solidarité. Plus de 1000 anciens élèves ont répondu volontaires pour appeler les étudiants actuels de l’ESCP. Les gens ont envie de vous aider, ne soyez pas timides et ça se passera bien.

Plus de 1000 anciens élèves ont répondu volontaires pour appeler les étudiants actuels de l’ESCP.

Questions carrière

En 1997 vous êtes diplômé de l’ESCP et vous rejoignez Deloitte. Pourquoi un cabinet d’audit ? Pourquoi avez-vous arrêté ?

C’étaient les stages les mieux payés. Ceux dont les parents étaient déjà dans le business se sont tournés souvent plus vers les banques d’affaires, le conseil stratégique qui permet plus rapidement d’accéder aux plus hauts postes. Mais peut-être que si j’avais fait ce choix je n’aurais pas eu ensuite l’opportunité de faire de l’entrepreneuriat. Internet est arrivé et il est devenu possible de créer des choses.

Vous êtes le fondateur de FaberNovel, une entreprise de conseil et d’investissement dans le numérique. Je trouve que vous vous êtes lancé très tôt dans ce projet, en 2003 ? On vous a aidé financièrement, on vous a conseillé ? 

J’avais une vocation, celle de créer, plutôt créer une entreprise qu’être artiste. J’ai investi très tôt dans des start-ups, j’en ai créées. Une entreprise c’est assez simple, pendant longtemps ça ressemble beaucoup à des finances personnelles . Il faut comprendre que la facturation est clé : gagner de l’argent et recouvrir ses créances le plus vite possible. C’est aussi important d’avoir des clients fiables. J’ai toujours cherché à avoir des très gros clients très solvables.

Il faut être clair sur le fait qu’entreprendre est un acte très solitaire, surtout dans les années 2000. Aujourd’hui les réseaux sont constitués, des start-ups sont spécialisées, tout ce qu’on appelle l’écosystème s’est très bien développé et organisé. Mais ça demeure un acte solitaire.

Entreprendre est un acte solidaire.

Quand on demande à Elon Musk ce qu’il dirait à quelqu’un qui a besoin d’être motivé, il répond “rien”, ceux qui entreprennent n’ont pas besoin des autres pour être encouragés.

Que diriez-vous à un étudiant qui a une idée innovante, qui voudrait monter un projet ? L’ESCP peut-elle lui être utile ? La Blue-factory ?

Entreprendre c’est une forme d’obsession, c’est un peu comme l’amour. C’est plus que d’avoir une idée. C’est plus que se dire “je veux être chef d’entreprise”. C’est un chemin intérieur, c’est des choses qu’on finit par sentir.

Alors une fois qu’on en est là, il y a les enseignants, l’idée de Google a été initialement pitchée dans un amphi devant quatre enseignants.

Il y a des outils à l’ESCP, notamment la Blue-factory, qui a tout un réseau autour de lui qui permet d’accompagner les idées des projets.

Dans le réseau des anciens il y a forcément quelqu’un qui a entrepris, qui est dans votre région, qui parle votre langue. Je trouve que les étudiants ne se servent pas beaucoup du réseau alumni. Je passe mes journées en tant que chef d’entreprise à recevoir des emails de personnes qui veulent me rencontrer, me vendre des trucs. J’ai plus d’autres choix que de ne plus répondre. Un étudiant qui me demanderait je répondrais oui comme je l’ai fait avec vous.

En 2018 vous avez été chargé avec d’autres de la mission « aide à l’innovation » par Bruno le Maire. Vous avez été membre du conseil national du numérique. Comment répartissez-vous votre quotidien entre vos activités publiques et vos activités privées ? Envisagez-vous de vous investir plus encore dans des activités d’intérêt public comme cela ?

Ce qui m’a porté dans ma carrière c’est le rythme et le sens de l’information. J’ai été préparé au télétravail et à ce nouveau monde. J’ai pas l’impression de travailler parce que j’adore ce que je fais.

Je pense que ma responsabilité est beaucoup dans le rythme des choses. Il faut que je sois en capacité de tenir le rythme et parfois d’accélérer le rythme.

Tu vois les gymnastes chinois qui font tourner des assiettes sur leurs doigts ? Ma journée ça ressemble à ça, je les vois tourner, quand j’en vois une qui a l’air de moins bien tourner je la relance. Parfois je casse des assiettes parfois je les remplace. C’est un muscle qu’il faut développer. C’est plus ça que quelque chose de très linéaire.

Dans une interview du journal de l’ESCP vous vous dites “militant dans le domaine de l’industrie numérique”, que voulez-vous dire par là ?

Il y a des causes où le bien commun est bien plus impacté que d’autres. J’ai commencé ma carrière d’entrepreneur dans les années 2000. On n’existait pas en France, tout se passait en Californie, en Israël. On n’était pas sur cette carte-là. Comment expliquer que Paris n’est pas seulement un bon endroit pour visiter de beaux musées et faire un week-end romantique ?

Je pense qu’en France il faut qu’on réussisse à créer des catégories d’entreprises et de sujets d’entrepreneuriat liées à la culture et au patrimoine. Vivendi et Canal+ s’en sortent plutôt bien mais on a peut-être perdu la possibilité de faire un Netflix français. Ça serait vertueux parce qu’on a de la demande dans ces domaines et les amener dans le domaine de l’innovation serait une façon puissante de produire une nouvelle catégorie d’entreprises. Cela produirait de l’émulation, il faut qu’on trouve notre compétition.

En France, il faut qu’on réussisse à créer des catégories d’entreprises et de sujets d’entrepreneuriat liées à la culture et au patrimoine.

Il faut faire attention avec les start-ups telles qu’on les pratique aujourd’hui. Les meilleures sont à 90% des cas produits par la Silicon Valley. Et je pense que ça sera encore le cas longtemps. C’est important qu’on trouve notre catégorie. Par exemple Spotify est suédois.

Cette interview vous est proposée par Antonin Carbiener, membre de Streams.

Voyage textuel au Chili

Avez-vous déjà ressenti un picotement au bout des doigts face à une beauté d’une telle splendeur que vous ne pouviez plus respirer ? Avez-vous déjà eu les larmes aux yeux alors que les étoiles planaient au-dessus de votre tête, brillantes telles un mirage ? Ces moments sont rares. Ils sont éphémères. Fabuleux.

Fabuleux. Ce n’est là pas un terme choisi au hasard. Car « fabuleux » tient son origine du latin ; il s’agit de ce qui « tient de la fable » et qui est « légendaire » (selon le CNRTL). Dans notre monde actuel, où tout paraît si noir et terrible, entre épidémie, masques, distanciel et souffrances multiples, n’oublions pas qu’il existe de belles choses. Ces choses sont tout autour de nous ; on les voit au quotidien, on les voit en voyageant.

 

Demain peut-être, lorsque nous pourrons de nouveau voyager et vivre, vous irez au Chili. Ou en tout cas, c’est tout le bien que je vous souhaite. Pourquoi le Chili, plutôt que le Pérou, l’Argentine ou le Mexique ? Parce que le Chili, c’est une longue bande où, à chaque pas que l’on fait, on tombe sur un nouveau paysage. Bon. C’est peut-être une exagération. Plutôt qu’à chaque pas fait, c’est à chaque centaine de kilomètres.

Au sud, la Patagonie vous tend les bras. Au nord, le désert d’Atacama étincelle avec ses geysers, ses volcans et ses lagunes à perte de vue. Et si cela ne suffit pas, et qu’explorer le reste des régions plus reculées, avec l’île de Chiloe par exemple, petit archipel aux maisons multicolores, vous ennuie, il vous reste l’île de Pâques.

Rapa Nui, plus communément appelée l’île de Pâques, est située à 3 500 kilomètres du Chili. Cette île fait beaucoup parler d’elle, et ce, pour de multiples raisons. Elle fut découverte en 1722 par un explorateur néerlandais, Jakob Roggeveen. Mais plus que cette découverte tardive au milieu de l’océan Pacifique, c’est le mystère porté par Rapa Nui qui est intrigant. Des statues parsèment son territoire : les Moaï. Or, personne ne connaît leur origine : elle est inconnue. Pourquoi ont-elles été construites ? Que symbolisent-elles ? Comment ont-elles pu être bâties alors qu’elles datent vraisemblablement du XVI° ou XVII° siècles environ ? Au début de l’année 2019, une recherche avançait l’idée que les Moaï avaient pour mission d’indiquer les sources d’eau de l’île. Ces impressionnants spécimens seraient presque réduits à des panneaux de signalisation…

Mais depuis, une nouvelle recherche est présentée au Journal of Archeological Science. Selon ces scientifiques, les Moaï étaient dotés d’une importance fondamentale pour les Rapanuis, les habitants de l’île. Les 1000 statues auraient pour mission de permettre une fertilité accrue des sols, menant à une agriculture dont les fruits seraient toujours plus nombreux. Dès lors, c’est à nourrir les hommes que les Moaï servaient, même si cela peut nous sembler comme un mythe, à nous qui sommes bien sceptiques. Car comment des statues pourraient-elles favoriser une meilleure agriculture, aux rendements foisonnants ?

Aller au Chili, c’est découvrir une histoire aux rites multiples, aux dessous mystérieux et enchanteurs. Mais outre cela, c’est voir un autre monde. Le désert d’Atacama en particulier, est l’un des lieux les plus incroyables de la planète. Certes, votre auteure est biaisée par ses propres sentiments, car c’est l’un de ses lieux préférés… Mais qu’importe ! Des volcans bordent cet endroit ; ce sont eux qui séparent le Chili de ses voisins que sont la Bolivie et l’Argentine. Les minerais abondent dans la région, et entre or, cuivre, fer ou argent, d’aucuns ne savent plus où donner de la tête. Même le Fonds Mondial pour la Nature s’intéresse à ce désert : les animaux qui vivent là doivent braver des conditions toujours plus difficiles. Leur préservation en devient un enjeu fondamental pour ce Fonds Mondial pour la Nature, qui tente de protéger ces espèces, à l’instar des flamants roses. Mais plus que tout, c’est pour les étoiles que le désert d’Atacama est aussi fameux, plus que pour ses dunes sablées qui s’étendent à perte de vue. La pollution étant extrêmement faible, et le ciel très clair, ce désert est l’un des endroits où vous verrez le mieux les étoiles. Ces points lumineux à distance ne pourront que vous enchanter ; les scientifiques en ont profité pour installer la plus grande station d’observation astronomique du monde : le centre Alma.

Enfin, peut-être est-il possible de faire un zoom sur la Patagonie. Cette région est partagée par le Chili et l’Argentine. C’est là que se situe le cinquième plus beau lieu du monde, tel que le Parc national Torres del Paine est considéré par le National Geographic (depuis 2013). Le nord de la Patagonie est aussi intéressant que le sud. Là se trouve la route Australe, qui traverse la région des Lacs, en partant de la ville de Puerto Montt. Des volcans sont visibles tout du long ; certains lacs proches de Puerto Montt sont dotés d’un sable noir. Le sable blanc s’y fait rare, tandis que la cendre due aux diverses éruptions volcaniques qu’a pu connaître la région l’a transformé.

 

Ainsi, cet article ne vise pas à donner du sens au monde. Il cherche simplement à satisfaire un désir futur de voyage, et à faire découvrir un pays aux multiples merveilles. Rappelons-nous la beauté qui nous entoure, que ce soit dans le parc que nous pouvons visiter le weekend (comme le Luxembourg), que dans un pays à l’autre bout du monde. Sourions, nous, étudiants, dont la vie n’est pas toujours rose, parce que demain, si nous y croyons, nous pourrons revoir les merveilles du monde.

 

Cet article vous est proposé par Raphaëlle Jouglard, membre de Streams.

Éloge du populisme

Populisme. 9 lettres mises ensemble pour former une des pires insultes politiques de notre époque. A la lecture du mot, les premières images qui vous viennent à l’esprit sont probablement celles d’Orban, Trump, Marine Lepen ou Bolsonaro. Pourtant, que veut dire ce mot ? Etymologiquement, il est basé sur le mot peuple et le suffixe « isme » qui, présent également dans capitalisme, libéralisme, socialisme, stoïcisme ou encore épicurisme, signifie « système de pensées ». Le populisme est donc étymologiquement un système de pensées, une idéologie pourrait-on dire, centré sur le peuple. Rien de bien méchant à priori.

Mais alors, pourquoi ce mot est-il connoté si péjorativement ? Comment expliquer que « populisme » soit aussi péjoratif alors qu’un mot comme « démocratie », à la signification étymologique proche (Demos-Kratos : « le pouvoir du peuple »), est positif ? Les deux mots désignent pourtant tous les deux (étymologiquement) des systèmes, l’un idéologique, l’autre politique, axés autour du peuple. En réalité, l’histoire nous apprend que les deux mots n’ont pas toujours été si éloignés dans leurs connotations ; le mot « démocratie » avait, il y a encore 2 siècles, la même fonction que « populisme » aujourd’hui : celle d’être un épouvantail.

« La France n’est pas et ne peut pas être une démocratie populaire avec ses mouvements tumultueux et incertains » disait Emmanuel-Joseph Sieyes, député du tiers-état et figure essentielle de la révolution française, le 7 septembre 1789, à la tribune de l’Assemblée Nationale. Autre citation : « J’ai toujours été pour une république libre, pas une démocratie qui est un gouvernement arbitraire, tyrannique, sanglant, cruel et intolérable », vous pensez qu’elle est de Napoléon ? Staline ? Hitler ? Perdu, c’est John Adams, l’un des pères fondateurs et 2nd président des Etats-Unis d’Amérique. Mais alors, on ne parlait pas de « démocratie » lors de ces grandes révolutions ? Eh bien non, le mot est peu employé dans les textes de la Révolution Française, et quand il l’est c’est en guise d’épouvantail : être qualifié de « démocrate » à l’époque était une insulte similaire à « anarchiste ».

Comment le mot « démocratie » a-t-il fini par devenir positif ? Grâce à un marketing politique digne des meilleures Business Schools. En 1828, Andrew Jackson est élu 7ème président des Etats-Unis d’Amérique en étant le premier candidat à se proclamer « démocrate » ; c’est d’ailleurs lui qui créera cette même année le parti éponyme. Andrew Jackson se présente alors comme le candidat des petites gens face aux élites (!) et arrive à retourner l’insulte « démocrate » en un mot positif. Si bien que 15 ans plus tard, tous les candidats aux élections des Etats-Unis se disent en faveur de la démocratie… alors même que le système politique n’a pas changé ! Andrew Jackson, une fois président, n’a en effet pris aucune mesure pour instaurer plus de démocratie aux Etats-Unis : ce n’était qu’un coup marketing.

S’il y a une chose à retenir de tout cela, c’est que le mot « populisme » est aujourd’hui utilisé de la même manière que l’était le mot « démocrate » autrefois, à savoir tour à tour comme un épouvantail et une insulte. L’utilisation comme insulte peut être analysée comme un mépris de la classe dirigeante et d’une certaine bourgeoisie intellectuelle pour le peuple qu’ils considèrent « bête » et donc inapte à gérer la cité, et in fine inapte à décider ce qui est bon pour lui-même (d’où l’apparition du « courage politique » pour qualifier le fait de passer une réforme refusée par la majorité du peuple).

L’utilisation comme épouvantail relève quant à elle d’un stratagème politique bien connu pour se maintenir au pouvoir et maintenir le système actuel en place : le fameux faux dilemme « Vous êtes avec moi ou pour le chaos » repeint ici en « vous êtes pour le système politique actuel ou vous êtes des populistes », ce qui vous met dans le même sac que l’extrême droite, Marine Lepen et Bolsonaro.

Ces deux utilisations de « populisme » comme épouvantail et insulte ont des conséquences tragiques : premièrement laisser penser que la seule alternative à la « démocratie représentative » (pour peu que ce ne soit pas un oxymore) actuellement défaillante (abstention, crise de la représentativité, affaires de corruption, conflits d’intérêts etc.) est le nationalisme, ce qui le renforce ; et deuxièmement que donner le pouvoir au peuple c’est avoir le nationalisme au bout, ce qui salit l’idée de démocratie et suggère qu’il faut mieux confier le pouvoir à un petit nombre d’individus sachants qu’au peuple i.e qu’il faut mieux une aristocratie/technocratie qu’une démocratie. Ce sont donc justement ceux qui utilisent le terme « populisme » à tout va, comme insulte/épouvantail pour balayer d’un revers de main des revendications légitimes du peuple, qui risquent de faire advenir en réaction des régimes non démocratiques (d’extrême droite ou technocratiques).

Car mettre en œuvre des idées populaires et approuvées par la majorité du peuple (ce qui revient au même), c’est justement ça la démocratie. Et vouloir redonner au peuple le pouvoir confisqué par des élites quelles qu’elles soient, c’est se battre pour donner le kratos au demos. En revanche, peut-on être démocrate et « en même temps » taxer péjorativement de « populisme » la volonté d’un peuple de reprendre son destin politique en main ? Telle est la question.

Cet article vous est proposé par Florian Werlé, étudiant de l’ESCP.

Récap’ #6

Info nationale : Les élèves des écoles primaires de Lyon ne pourront plus manger de viande à la cantine à partir de ce lundi 22 février, et ce jusqu’aux prochaines vacances scolaires. Ils auront droit à un seul choix de repas sans viande, pour offrir un déjeuner chaud à chacun des élèves concernés par la cantine. Leur raison : la crise sanitaire. Si cela avait déjà été mis en place par l’ancien maire, Gérard Collomb, à la fin du premier confinement, la mesure subit désormais de vives critiques tandis que certains pensent que les élus écologistes en profitent pour imposer leurs idées à des enfants.

Info sportive : Kylian Mbappé a brillé mardi dernier sur la pelouse du Camp Nou en inscrivant un triplé en huitième de finale de Ligue des champions. Sa performance a permis au PSG de s’imposer 4-1 face à des Barcelonais fébriles en défense. Mais comme le titre L’Équipe “La Ligue 1 c’est autre chose” ! En effet, le PSG a perdu dimanche soir contre Monaco (2-0). Les Monégasques n’ont d’ailleurs pas hésité à chambrer le FC Barcelone après leur victoire. Les Barcelonais feront-ils taire les railleries grâce à une nouvelle remontada ? Réponse le 10 mars prochain !

Info internationale : Après l’apparition d’un nouveau témoignage d’un ancien policier de New York, la famille de Malcom X, activiste afro-américain, réouvre l’enquête concernant le meurtre de ce dernier. Le témoignage, une lettre écrite rendue publique après la mort du policier, accuse la police de New York et le FBI d’être impliqués dans le meurtre.

Info culture : La ministre de la culture Roselyne Bachelot s’est exprimée le 18 février sur la tenue des festivals cet été. Les organisateurs des festivals ont obtenu l’autorisation de maintenir leurs concerts. Si la date à laquelle ces derniers sont autorisés n’est pas encore fixée, les conditions le sont : un maximum de 5000 personnes assises et respectant les gestes barrières.

Malcom et Marie : Je t’aime, je te déteste

« N’oublie pas ceci : c’est que souvent l’amour meurt parce qu’on ne fait pas, pour le conserver, tout ce qu’on avait fait pour l’inspirer. » (Alfred de Musset)

Malcom et Marie est la première sortie importante de Netflix en ce début d’année 2021 et a été tournée pendant le confinement en 2020. Réalisé par le brillant Sam Levinson (co-réalisateur de la série phénomène Euphoria), ce drame romantique raconte la violente dispute d’un couple formé par Malcom et Marie, au retour de l’avant-première du film réalisé par Malcom.

 

Le choix du huis-clos permet d’offrir au film une dimension très intimiste et sensuelle, pour une meilleure immersion dans le tourbillon d’émotions des personnages. De plus, choisir une soirée comme seule unité de temps pour l’action avec une mise en scène fluide (et de nombreux plans séquences), permet d’accentuer le réalisme et le choc de la confrontation.

La force du long-métrage repose en grande partie sur les dialogues et les éclats émotifs des personnages. Il trouve son rythme dans la qualité d’écriture des personnages et dans la vivacité de leurs échanges, tant dans leur violence que dans leur tendresse.

La photographie relève d’un parti pris intéressant puisque tout le film est en noir et blanc tout en se déroulant de nos jours. Ceci lui donne un effet à la fois rétro-vintage (accentué par la musique jazzy) et très moderne tout en conférant une dimension encore plus symbolique au récit.

L’élément le plus marquant du film reste toutefois la performance incontournable des deux acteurs. John David Washington (Tenet) révèle de nombreuses facettes encore inconnues, mais prometteuses, de son talent (shout out à son incroyable scène de danse en plan séquence au début du long-métrage).

Zendaya, quant à elle, illumine le récit par sa prestation. Même si elle reste assez proche de son personnage de Rue dans Euphoria, avec ses côtés dépressifs et bipolaires et son addiction aux drogues, l’actrice sait aussi apporter une nouvelle fraîcheur à ce type de protagoniste. Il en résulte la dualité du personnage de Marie, tendre et cynique, empathique et manipulatrice, amoureuse et méprisante. C’est donc Zendaya qui donne le ton et domine la relation entre les personnages, pour notre plus grand plaisir.

 

Le film aborde de nombreuses thématiques liées à l’amour : la rupture, l’effritement des sentiments et des espoirs, ou encore, et surtout, le bonheur et la douleur d’être amoureux. « Malcom & Marie » a toutefois l’humilité de susciter plus de questionnements que de réponses apportées. Qu’est-ce que le sentiment d’amour ? Quelles sont les interactions entre sexe, sentiments et vie commune ? Qu’est-ce qui fait perdurer ou sombrer le couple ? Comment l’amour peut-il se corrompre, jusqu’à se transformer en dégoût ?

 

A ces propos, s’ajoutent plusieurs réflexions sous-jacentes mais tout aussi intéressantes sur le racisme dans le milieu du cinéma, sur les conséquences du succès et sur la création artistique (notamment au-travers de la figure de l’égérie).

Selon moi, la thématique la plus intéressante du film reste la question de la communication au sein des relations humaines, de l’importance du dialogue ouvert et transparent, et du pouvoir destructeur du non-dit. Tous les dialogues du film reposent sur cette asymétrie dans les échanges entre ce qui est dit et ce qui ne l’est pas, entre ce qui aurait dû être dit et ce qui n’aurait pas dû l’être. Ainsi tous les non-dits, stockés dans le fort intérieur des protagonistes pendant des années, deviennent comme des bombes prêtes à exploser, la tension est permanente car on sait que le point de rupture peut survenir à chaque instant. Sam Levinson joue très bien de ce climat en parvenant constamment à désamorcer les situations tendues pour repousser le moment fatal pour ce couple tuméfié. Cette idée de sclérose, de pourrissement de la communication dans les relations amoureuses, n’est pas sans rappeler l’atmosphère du film « Le Mépris » de Jean-Luc Godard, dans la haine et le mépris se substituent à l’amour au sein d’un couple.

« C’est là, dans le va-et-vient des jours et le fouillis des non-dits, que la vie perd le sens des choses profondes et se réfugie dans le superficiel et le faux-semblant. » (Boualem Sansal)

En définitive, le film est très émouvant et plutôt puissant par les thématiques qu’il aborde, par les choix de mise en scène et par les performances des acteurs. Il retient le spectateur en haleine tout au long de la dispute, celui-ci ne sachant pas à quel personnage donner raison ou donner tort. On s’attache à ce couple pour le meilleur et pour le pire. On souffre avec eux dans leur bouillonnement d’émotions et dans leurs peines de cœur que l’on a aussi vécues personnellement. On prend conscience de la fragilité des structures, comme celle du couple, basées sur les émotions humaines. Tout peut s’effondrer plus rapidement que cela s’est construit. On ressort de ce film, en se demandant s’il vaut mieux vivre dans l’illusion d’être aimé ou se confronter à la torturante réalité de ne pas l’être.

« Les effets du poison de la vérité sont d’abord douloureux, on songe avec nostalgie à la douceur perdue des rêves d’avenir qu’on ne fera plus jamais, aux délices du mensonge et de l’illusion dont on ne supporte plus la puanteur après s’être si longuement enivré de leur parfum délicat, aux promesses d’amour auxquelles on ne peut plus croire, mais quelques mois plus tard, quand le poison a desséché jusqu’à la racine de la vie, il n’y a plus de nostalgie, plus de souffrance, seulement l’incomparable quiétude du désespoir. » (Jérôme Ferrari)

Cet article vous est proposé par Alexandre Marc, membre de VO.

Interview Maxime Sbaihi, économiste et directeur de Génération Libre

Diplômé de l’ESCP Europe, de la City University et de l’université Paris-Dauphine, il travaille près de deux ans comme économiste dans la banque Oddo BHF à Paris. En 2014, il rejoint le siège de Bloomberg à Londres en tant qu’économiste en charge de la zone euro.

 

Bonjour Monsieur Sbaihi, merci beaucoup d’être ici et d’accorder cette interview à Streams. Vous êtes le directeur de Génération Libre, un think tank qui se dit libéral, pour ceux qui ne vous connaîtraient pas : qu’est-ce que Génération Libre ?

Génération Libre, un think tank. L’idée qu’on se fait d’un think-tank chez Génération Libre est celle d’une structure complètement indépendante qui n’est ni un parti politique ni une entreprise, et qui a vocation à réfléchir sur les grands sujets de société et à apporter des propositions. Le fonctionnement de Génération Libreest très particulier : nous sommes une association d’intérêt général qui ne vend rien et qui doit néanmoins se financer. On ne vend rien car tous nos travaux sont en accès libre, et sont envoyés aux médias, aux décideurs politiques, aux associations politiques etc. C’est totalement ouvert sur la production pour que ça vienne alimenter le débat public. Et pour ça, il faut que ce soit accessible pour tout le monde. Sur le financement, on refuse – contrairement à beaucoup d’autres think tank – tout ce qui est subventions publiques et aides d’entreprises. On refuse des entreprises qui parfois viennent nous voir en nous proposant beaucoup d’argent pour faire des rapports, car on estime que l’on est indépendants, que notre recherche est uniquement guidée par la défense de la philosophie libérale. Surtout, en termes d’intérêt général, on estime que l’on ne doit pas être des porte-parole, c’est-à-dire des perroquets, d’intérêts privés cachés.

On est totalement transparents sur la manière dont on fonctionne, l’idée étant d’avoir quelque chose qui ne soit pas là pour être élu où faire de l’argent. Ce ne sont pas les partis politiques qui réfléchissent aujourd’hui. Je suis passé par certains partis politiques : ce ne sont pas des boîtes à idées, ce sont des machines à gagner des élections. Ce n’est pas pareil. La réflexion en soi a besoin d’une structure totalement indépendante de tout ça – à la fois du monde financier et du monde politique.

 

Une des propositions phares que vous portez depuis 2016 est celle du revenu universel. Comment pourriez-vous définir les constats qui vous ont amené à porter ce projet ? Quels en sont les fondements axiomatiques ?

Le revenu universel est une idée que l’on porte depuis 2015-2016. Il y a beaucoup de présupposés sur le revenu universel. Déjà, c’est une idée qui est libérale au départ. On a tendance à l’oublier parce qu’en France, dans le débat public, le revenu universel a principalement été porté par Benoît Hamon, donc par ce qu’on appelait à l’époque le Parti socialiste. Il y a plusieurs visions du revenu universel. Il y a la vision qui est celle portée par Benoît Hamon : il s’agit de la fin du travail et de la capacité de fournir un revenu aux gens qui seraient en perte d’autonomie, en perte de travail, et qui auraient besoin d’argent pour compenser les évolutions technologiques de la société.

Nous, c’est une vision très différente : il s’agit d’un outil d’autonomie de l’individu, d’émancipation. Dans le libéralisme, vous avez plusieurs courants. Le courant que l’on représente s’attache à regarder non pas la liberté formelle (ce qu’il est possible de faire), mais les moyens d’atteindre cette liberté. Un des moyens de cette liberté est de permettre à chacun d’avoir un filet de sécurité sur lequel vous pouvez compter quoiqu’il arrive, et qui couvre vos besoins de base. Nous, on a calculé ce revenu en prenant le panier moyen (de la consommation alimentaire, des frais téléphoniques, d’électricité) – des choses vraiment très basiques qui vous permettent de vous retirer du marché si c’est votre choix. Le but est de pouvoir avoir un matelas de sécurité garanti sans conditions. Aujourd’hui, vous avez beaucoup d’aides publiques qui sont distribuées avec énormément de formulaires à remplir, de cases à cocher… Je pense par exemple au RSA qui est demandé par très peu de gens si on compare par rapport aux gens qui en auraient le droit. Un rapport sorti il y a peu montre que deux tiers des gens qui ont droit au RSA ne le demandent pas à cause de sa complexité. Ce qui nous intéresse dans le revenu universel, c’est ce côté émancipateur mais aussi ce côté automatique. Le revenu universel, tout le monde le touche de 18 ans à sa mort, et quoiqu’il arrive, ce sera versé à la fin du mois sur votre compte bancaire, et vous pourrez compter dessus quoiqu’il arrive. Cela donne aussi une espèce de pouvoir qui vous permet de dire « non ». Si vous ne voulez pas prendre un boulot qui ne vous correspond pas, qui n’est pas pour vous, auquel vous n’êtes pas formé, vous avez le choix de dire « non », et donc de prendre par la suite un métier qui vous intéresse beaucoup plus.

« Un outil d’autonomie de l’individu, d’émancipation. »

On a aussi beaucoup travaillé sur le financement du revenu universel, puisque c’est souvent l’objection qu’on nous fait. C’est très beau, tout le monde a de l’argent, mais comment on fait ? On estime qu’un revenu universel doit être mis en place avec une réforme fiscale derrière. On ne peut pas faire l’un sans l’autre. La réforme fiscale consiste à revoir toute l’imposition sur le revenu, en faisant une flat-tax et en faisant correspondre le taux de cet impôt-là au montant qui serait versé à tout le monde sur le revenu universel. Vous avez une simplification fiscale qui fait que chacun va payer un taux fixe à partir du premier euro gagné. À l’inverse, que vous gagnez 10 000 000 € ou 1 €, vous touchez 500 € de revenu universel à la fin du mois. Ces grandeurs s’ajustent, c’est-à-dire que le taux d’imposition correspond au budget nécessaire pour financer le montant du revenu universel. Il s’agit de deux leviers : le levier du revenu universel et le levier du taux d’imposition pour le financer. À partir du moment où vous voulez élever le montant du revenu universel, vous devez ajuster le paramètre d’imposition par ailleurs.

C’est très important de comprendre que notre modèle est vraiment celui d’une réforme fiscale qui va avec le revenu universel puisqu’on veut simplifier et automatiser tout ça. Et surtout, si on veut universaliser le revenu universel, on veut aussi universaliser l’impôt sur le revenu. Par exemple, aujourd’hui, 50 % des contribuables ne paient pas l’impôt sur le revenu puisqu’ils ne sont pas dans la première tranche. Maintenant, vous touchez 500 € si vous ne touchez rien à côté du revenu universel, et à partir du moment où vous touchez plus de 2000 € à côté, vous payez 27 % d’impôts, vous touchez 500 € de revenu universel et vous en payez plus de 500 en impôt. Vous êtes donc contributeur net, c’est-à-dire que vous payez plus que vous ne recevez. Tout ce qui est au-dessus de 2000 € vous payez, tout ce qui est en-dessous de 2000 € vous êtes bénéficiaire net du revenu universel. C’est un filet de sécurité qui est plutôt simple à comprendre et qui est surtout facile à mettre œuvre en France.

On est dans une complexité administrative où toute la tuyauterie qui est faite d’aides sociales, tout ce maquis d’aides sociales avec tous ces acronymes, est quelque chose qui est devenu complètement incompréhensible et qui du coup rate sa cible. Le revenu universel efface aussi tous les effets de seuil autour du SMIC ou des trappes à inactivité : parfois, quand vous reprenez le travail, vous gagnez moins car c’est plus rentable pour vous de rester inactif plutôt que de revenir sur le monde du travail.

 

Vous avez anticipé une de nos prochaines questions qui était la mise en place, en pratique, du revenu universel. Vous avez quand même dit : « Ce n’est pas pour favoriser l’oisiveté ou pour que les gens arrêtent de travailler ». Mais, en dernière instance quand même, est-ce que ça ne risque pas de favoriser le fait que certaines personnes avec un salaire avoisinant le SMIC préfèrent ne pas travailler, quitte à perdre quelques dizaines d’euros de revenu ?

C’est toujours la question sur la valeur travail. Le revenu universel ne s’oppose pas à la valeur travail, mais doit être vu comme un complément. L’idée n’est pas qu’on le mette à 2000 ou 3000 €. Ce serait déjà très difficile à financer, et ce n’est pas le but. Le but n’est pas de remplacer les revenus du travail, mais de lutter contre la pauvreté en assurant les besoins basiques. Quand vous appartenez à une société, vous avez des devoirs envers elle, mais elle a aussi des devoirs envers vous, et ces devoirs sont de ne pas vous laisser dans la pauvreté. Aujourd’hui, on voit en France que malgré toutes les aides d’État, malgré toute la dépense publique qui est utilisée pour aider les plus démunis, on a encore des taux de pauvreté qui sont extrêmement élevés. Il y a là un effet patent. Le constat est clair : beaucoup de pauvreté chez les plus jeunes, et très peu chez les retraités. L’idée est de résoudre la pauvreté puis, avec ce fonctionnement qui est très linéaire, qui fait que lorsque vous travaillez et gagnez de l’argent, vous serez toujours gagnant, vous ne serez pas compensé par autre chose. Aujourd’hui, ça n’est pas le cas. Aujourd’hui, vous perdez des minima sociaux, vous perdez des aides à l’emploi.

« Le but n’est pas de remplacer les revenus du travail, mais de lutter contre la pauvreté en assurant les besoins basiques. »

L’argument qui consiste à dire « le revenu universel, ça va désinciter au travail » est faux ; en fait, c’est le système actuel qui est déjà désincitatif au travail par tout ce maquis d’aides dont on ne comprend plus rien, et qui souvent font des gros effets de seuil qui désincitent au travail. Nous, à partir du moment où vous gagnez de l’argent par le travail, vous payez votre impôt sur le revenu au mode flat-tax, mais vous gagnez plus que ce que vous allez payer en impôt, et vous n’allez rien perdre par ailleurs. Le revenu universel, vous n’allez pas le perdre. Et du coup, cette progression linéaire fait que vous serez toujours plus gagnant si vous travaillez. En éliminant toutes ces trappes à inactivité, je pense que ça ne fait que renforcer la valeur travail. Encore une fois, le but n’est pas de mettre le revenu universel à un niveau équivalent au SMIC, mais de le mettre à un niveau qui couvre les besoins de base.

 

L’un des grands objectifs du revenu universel est de simplifier le système actuel en supprimant les aides sociales et en les remplaçant par le revenu universel. Mais est-ce qu’on pourrait imaginer que le remplacement du système des aides sociales par le revenu universel ne crée pas des perdants ? C’est-à-dire que les gens gagneraient finalement moins avec le revenu universel qu’avec les aides sociales.

Alors là on rentre un peu dans le côté technique de la chose. C’est une question qui est très importante. Déjà, je veux juste préciser que l’on n’enlève pas toutes les aides sociales. Par exemple, quelque chose comme l’allocation « adulte handicapé » est préservée. Il y a des choses très spécifiques pour des publics très démunis ou très défavorisés par la vie qui restent comme minima sociaux. Nous, ce qu’on veut supprimer pour le remplacer par le revenu universel, ce sont par exemple les exonérations fiscales, les taux différenciés qui sont appliqués au revenu du patrimoine, le RSA, la prime pour l’emploi, l’ASS, l’ASPA, les allocations familiales, le compte familial, l’allocation de base PAJE. Plutôt que de les avoir comme éparpillés avec encore une fois des conditions d’obtention, on fusionne tout ça dans une aide unique. Ce n’est pas quelque chose que l’on crée à partir de rien, cela remplace quelque chose qui existe déjà. Il s’agit d’une fusion de minima sociaux déjà existants en un seul.

« Ce n’est pas quelque chose que l’on crée à partir de rien, cela remplace quelque chose qui existe déjà. Il s’agit d’une fusion de minima sociaux déjà existants en un seul. »

J’ajoute aussi que l’on n’enlève pas tout ce qui relève des cotisations contributives. Tout ce qui est chômage, vieillesse, assurance maladie, ce sont des choses pour lesquelles vous cotisez à la Sécurité sociale et donc pour lesquelles vous ouvrez des droits par vos cotisations. Ça, ça ne rentre pas du tout dans le cadre du revenu universel. C’est quelque chose que vous allez utiliser par ailleurs dans le cadre de la protection sociale. L’idée est vraiment de fusionner les minima sociaux, de les simplifier, de garder les plus spécifiques qui sont ciblés sur des publics très précis, de garder le contributif, mais de simplifier tous ces minima pour enlever le côté paternaliste et même intrusif de l’État. Lorsque vous demandez le RSA en France, on va vous demander si vous êtes en couple, il y a des inspecteurs qui viennent carrément dans les logements pour aller voir s’il y deux brosses à dents, si vous vivez en ménage ou pas. C’est quelque chose qui, dans notre conception, n’a pas lieu d’être. Vous n’avez pas à prouver que vous êtes en couple ou pas en couple, actif ou pas actif. C’est quelque chose qui rentre dans l’intimité des ménages et qui en soi est à éviter. L’idée est vraiment de garder le plus important, le contributif, mais en même temps de simplifier et d’éviter l’intrusion de l’État dans les vies de ses citoyens.

 

Une question plus macro-économique maintenant. Si l’ensemble des Français voyaient leurs revenus augmenter linéairement, n’y a-t-il pas un risque d’inflation ? Une augmentation générale des revenus ne risquerait-elle pas de créer une augmentation générale des prix ?

C’est une très bonne question. Je dois vous avouer en toute modestie que c’est un sujet sur lequel nous sommes encore en train de faire des recherches. Le mécanisme, on a beaucoup travaillé dessus – pour savoir comment il pourrait marcher, comment le mettre en place, comment faire une réforme fiscale derrière… Mais il est difficile de prévoir les effets macro-économiques derrière. Tout simplement parce que c’est un système qui n’a jamais été mis en place à grande échelle. Il y a eu des tentatives à petite échelle, mais on ne peut savoir clairement ce que donnerait l’application du revenu universel sur des millions de personnes. On continue cette recherche-là avec des économistes. Mais il faut bien comprendre qu’on ne va pas créer quelque chose de nouveau, on va simplement réorganiser les maquis d’aide sociaux qui existent déjà, et dont les ordres de grandeur sont déjà là au niveau de l’État. Mais je ne peux pas vous dire : « Mettons en place le revenu universel, la croissance va exploser, l’inflation va rester basse, et tout ça n’aura aucun effet collatéral ». Notre objectif est aussi de pousser la recherche autour de ça, que des chercheurs chevronnés se mettent à réfléchir à l’application de cette question. J’en appelle d’ailleurs dans cette interview des chercheurs à venir nous aider, à réfléchir sur cette question.

« Si vous avez cette sécurité basique sur vos besoins primaires de vie, vous gagnez un pouvoir de négociation sur des jobs qui ne sont pas faits pour vous, que vous ne voulez pas. Vous pouvez les refuser. »

 

Des métiers aliénants, à basse valeur ajoutée, connaitront probablement un fort turnover avec l’application du revenu universel. Est-il possible d’éviter cela ? Comment y pallier et qui en payera le prix ? Une caissière ou un ouvrier dans le Nord de la France quittera peut-être son travail avec ce nouveau revenu, comment les remplacer ? Augmenter les salaires, mécaniser, quelle sera la solution ?

Un turnover est en effet, envisageable. Et même souhaitable. On peut penser que ça va améliorer l’allocation du facteur travail. Si vous avez cette sécurité basique sur vos besoins primaires de vie, vous gagnez un pouvoir de négociation sur des jobs qui ne sont pas faits pour vous, que vous ne voulez pas. Vous pouvez les refuser. Mais ça a des effets positifs, les gens iront vers des travails où ils seront plus productifs, et notamment vers des secteurs d’avenir. Ils pourront aussi se former à de nouveaux métiers s’ils le veulent, qui seront plus intéressants ou plus motivants pour eux. Je pense que ça pourrait améliorer l’efficience du marché du travail.

 

Génération Libre, le think tank que vous dirigez, a eu l’initiative de l’Observatoire des Libertés Confinées, qui recense les libertés qui ont été perdues après le premier confinement. Pensez-vous vraiment que la liberté individuelle aurait pu être aussi efficace que les mesures – liberticides, certes – qui ont été prises ?

Alors c’est une bonne question. Ce n’est pas une tradition française de jouer la carte de la responsabilité individuelle. En tant que libéral, je préfère toujours la responsabilisation à la coercition. Il est toujours plus intéressant, et plus humanisant de considérer les gens comme des individus responsables plutôt que comme des moutons à qui on doit montrer le bâton pour gérer des crises [référence à Kant, Qu’est-ce que les Lumières ?, §1/2/3, ndlr].  La tradition française, c’est de considérer qu’un pays doit être gouverné par le haut, et que les individus ne devraient pas avoir le choix de leur décision. Ensuite, est-ce que la crise sanitaire aurait été mieux gérée par la responsabilité individuelle ? Je crois surtout qu’il y a eu un problème de communication. Mais il y a un problème plus grand : à force de déresponsabiliser le citoyen, on en fait un citoyen frustré par les normes et les réglementations. Surtout, on en fait un citoyen qui dès qu’il y a un problème va se tourner vers l’État. Cette vision d’un pays où le peuple est un troupeau dans lequel tout le monde pense pareil, ça ne correspond pas à la réalité. Pendant le confinement des gens se sont mis à coudre des masques, à en fournir à d’autres. Quand l’État essaye d’imposer une solidarité, il tue cette énergie qui était pourtant déjà présente. Mais l’État gère très mal, il est très défaillant, on l’a tout particulièrement vu avec la vaccination. Moi je suis beaucoup ce qui se passe en Allemagne – sans pour autant que ça se passe mieux là-bas. Merkel ne leur dit pas qu’on est « en guerre ». Elle ne parle pas de manière infantilisante. Elle leur explique le problème. En suivant la logique française, on peut finir dans quelque chose de très autoritaire. On n’y est pas, bien sûr, mais la pente est glissante. On a beaucoup de libertés qui ont été confinées. Il ne faut pas s’habituer à ce que l’État gère tout, parce que quand l’État prend des responsabilités, il ne s’en dessaisit que rarement. On l’a vu avec l’état d’urgence sécuritaire de 2015-2017 dont certaines mesures sont rentrées dans le droit commun. Le pouvoir ne rend jamais le pouvoir volontairement, certaines mesures sont justifiées mais il va falloir rendre les libertés à un moment. Une pandémie ne doit pas être une excuse pour asservir les gens.

« Je pense que les jeunes devraient prendre une place plus importante dans le pays. Aujourd’hui des choix collectifs sont faits, on retire à la jeunesse des années de vie étudiante, la possibilité de fêter, de se mélanger. »

 

Une dernière question pour clore l’interview, que l’on pose à tous nos intervenants. Pour vous, quel est l’idéal à défendre ?

Je vais peut-être vous surprendre, mais je ne dirai pas la liberté. Je pense qu’il faut faire très attention à quelque chose : la justice. Notamment la justice entre les générations. Aujourd’hui, on a une jeunesse qui n’a pas sa place et qui n’est pas considérée à la hauteur de ce qu’elle devrait être. Je pense que les jeunes devraient prendre une place plus importante dans le pays. Aujourd’hui des choix collectifs sont faits, on retire à la jeunesse des années de vie étudiante, la possibilité de fêter, de se mélanger. Alors que cette jeunesse n’est pas touchée par la crise sanitaire, ou très moindrement. Elle n’en meurt pas, les chiffres sont très clairs là-dessus. Il faut faire attention à ne pas considérer la jeunesse comme une variable d’ajustement. Je pense au marché du travail, au marché du logement. Je pense qu’aujourd’hui on ne fait pas assez de place à la jeunesse. Sans tomber dans la lutte des âges, je pense qu’il est important de faire une place plus grande à la jeunesse, notamment par exemple qu’il y en ait des représentants. Elle n’est pas structurée politiquement donc elle est presque absente du débat politique. N’hypothéquons pas la jeunesse avant qu’elle n’ait eu le temps d’éclore.

 

Cette interview vous est proposée par Clémence Biergeon et Samuel Vrignon, membres de Streams.

La France peut-elle se convertir à l’agriculture biologique ?

Le modèle d’agriculture conventionnelle est à bout de souffle : pression croissante exercée sur l’environnement, agriculteurs qui manquent de reconnaissance, fertilité des sols en péril faisant craindre une baisse généralisée des rendements, impact néfaste sur la santé… Le constat suivant s’impose : nous devons modifier notre approche de l’agriculture. Il existe différentes possibilités que ce soit la nourriture de synthèse ou bien encore l’agriculture hors sol. Nous allons étudier ici la viabilité de celle qui parait la plus simple à appliquer à grande échelle dans un futur proche : l’agriculture biologique.

Tout d’abord, il existe bien des opportunités de conversion dans la mesure où le Bio séduit de plus en plus de consommateurs en France. Ce marché est en pleine expansion on observe ainsi une progression constante du chiffre d’affaires de la filière depuis plus de 20 ans.

Une fois les opportunités de transition mises en évidence intéressons-nous aux rendements. Sont-ils aussi élevés en agriculture biologique, agroforesterie et permaculture que dans l’agriculture conventionnelle ? La réponse est en général non. La conséquence d’une utilisation moindre des pesticides mais surtout des engrais de synthèse est une diminution du rendement à court terme qui se chiffre aux alentours de 15% en moyenne. Il existe certes des cas dans les pays développés où les rendements post transition sont supérieurs, mais ces cas restent très isolés. Cependant, les techniques d’agroforesterie reposent, non pas sur des actions et traitements standardisés, mais sur une observation du milieu et sur la création d’un équilibre. Ainsi les rendements vont progressivement augmenter pour se rapprocher, voire dépasser les rendements en agriculture conventionnelle, qui eux stagnent et sont désormais attendus à la baisse du fait notamment de l’épuisement des sols. Et il semble que l’on n’a pas encore exploité à grande échelle toutes les possibilités offertes par la nature. Par exemple, à la ferme du Bec-hellouin, pionnière de la permaculture en France, sur un hectare on produit autant que sur 10 en agriculture conventionnelle. Au-delà des rendements potentiels inimaginables, leur stabilité  est plus importante. Tout d’abord parce que le sol est durablement fertile, mais surtout parce que le nombre d’espèces cultivées permet de réduire la vulnérabilité de la récolte face à un nuisible qui ciblerait une espèce en particulier.

Mais l’analyse des rendements ne mène à rien si l’on ne s’intéresse pas à la rentabilité. Or de manière générale, la réduction des charges liées à l’achat et à l’utilisation de pesticides et d’engrais de synthèse compensent et même surcompensent la diminution des rendements. Ainsi selon une étude de l’INRA (Institut National de la Recherche Agronomique), en prenant en compte la marge brute et la marge directe d’exploitation de divers secteurs (céréalier intensif mixte du sud de la France, laitier, élevage bovin, viticulture…), on remarque des résultats post transition allant de +2% à + 5900%. Cela s’explique par des charges opérationnelles moins importantes mais aussi par des prix de ventes plus élevés dans le Bio. Cependant, ces résultats ne s’appliquent pas aux cultures très dépendantes en produits phytosanitaires et en engrais chimiques. Par exemple, les exploitations céréalières enregistrent des diminutions d’un tiers de leur excèdent brut d’exploitation et de leur la marge brute suite à leur conversion. Une transition généralisée n’est donc pas envisageable dans tous les secteurs agricoles.

Un des principaux enjeux de l’agriculture française est aussi la santé mentale des agriculteurs et leur reconnaissance sociale. Or malgré la charge de travail accrue, les agriculteurs sont bien plus satisfaits en travaillant dans une exploitation biologique. Cela découle d’une reconnaissance matérielle, du fait de l’absence de perte de revenu suite à la transition (rentabilité économique au moins similaire). Mais c’est surtout une reconnaissance symbolique, sociale et une autonomie de pensée qui permet cette satisfaction accrue.

Le troisième défi se situe au niveau environnemental. Il est assez évident que l’agriculture biologique exerce moins de pression sur les écosystèmes que l’agriculture conventionnelle. On note dans les champs une biodiversité plus élevée, notamment grâce à la présence de couvert végétal qui nourrit la terre pendant les inter-cultures, grâce à la rotation des cultures qui empêchent son appauvrissement, grâce à̀ une présence plus élevée de prairies, de haies…On observe même une symbiose dans les exploitations biologiques, notamment de permaculture, entre la faune et l’homme. Par exemple, planter du sureau qui fleurit tôt dans l’année permet d’attirer les syrphes et coccinelles qui, une fois dans l’exploitation, se nourriront des pucerons présents sur les cultures, limitant de fait l’usage de pesticides. C’est donc une approche totalement différente de l’agriculture conventionnelle: la nature est un allié qu’il faut utiliser. Sur le long terme cette symbiose n’épuise pas les sols et garantit des rendements stables et élevés.

Pour faire face aux enjeux de ce siècle, les performances de l’agriculture ne devront pas qu’être orientées vers la production aux détriments des aspects sociaux et environnementaux. Cependant, la transition vers des formes d’agricultures biologiques peut être difficile et longue. Et les rendements plus faibles à très court terme peuvent décourager les agriculteurs. Cette transition à grande échelle peut donc, à certains égards, paraître audacieuse, voire même utopique. Mais elle semble avant tout nécessaire. Alors, rien n’empêche que les techniques utilisées dans l’agriculture biologique (rotation des cultures, association d’espèces…) remplacent progressivement dans l’agriculture conventionnelle, et ce en y augmentant les rendements de long terme, des pratiques obsolètes héritées de l’après-guerre.

 

Cet article vous est proposé par Victor Nouvel, membre de Streams.

Récap’ #5

Info internationale : En Birmanie, des manifestations regroupant des milliers de Birmans s’enchaînent pour protester contre le coup d’Etat du 1er février 2021 qui a renversé Aung San Suu Kyi, dirigeante du parti de la Ligue pour la Démocratie. L’ONU a exigé la libération des détenus sans condamner le coup d’Etat.  

Info culture : La ministre de la culture, Roselyne Bachelot, a affirmé que la “décrue” du nombre de contaminations profitera avant tout aux musées et aux monuments qui seront les premiers à ouvrir. En revanche, l’avenir des salles de cinéma et de spectacles demeure incertain pour l’instant.

Info économique : Une centaine d’économistes de 13 pays européens relancent le débat autour de l’annulation de la dette détenue par la BCE en signant une tribune publiée vendredi dernier. Ils y révèlent que près d’un quart de la dette publique est aujourd’hui détenue par la BCE. La position de Christine Lagarde demeure pourtant inchangée; l’annulation de la dette est “inenvisageable”.

Info sportive :  La finale de la NFL (ou Super bowl) a eu lieu dimanche après-midi en Floride devant 25 000 spectateurs autorisés dans le Stade de Tampa Bay. Les Buccaneers de Tampa Bay, recevant la finale à domicile, ont battu les Chiefs de Kansas City 31 à 9.  Les Buccaneers remportent leur deuxième Super Bowl et Tom Brady, le quarterback, son septième titre.

 

De Pythagore au Lundi Vert : une brève histoire du végétarisme

Chaque année, la Veggie Pride, sorte de marche pour assumer pleinement et fièrement son opposition à l’exploitation animale, est organisée en France et réunit quelques milliers de Français, assurément ultra-privilégiés, bobo-gaucho-écolos si nous en croyons nos préjugés profondément ancrés. Certains diront qu’ils cherchent seulement à se différencier, à se donner du caractère, « un genre », en s’opposant à l’alimentation omnivore, à tendance parfois carnivore, bien française et bien enracinée dans nos traditions les plus lointaines. Pourtant, notre culture gréco-romaine, que tant d’amoureux de la viande chérissent ardemment, a très tôt été imprégnée d’idées végétariennes, et notamment par les plus sages d’entre eux. Essayons donc de découvrir l’histoire du végétarisme pas si brève et récente que ça et d’en tirer (peut-être) quelques leçons.

Rendons d’abord visite au plus sage d’entre nous, au père de la philosophie (celui qui en créa d’ailleurs le mot), Pythagore. Ce génie des mathématiques et grand philosophe fut aussi le précurseur du mouvement végétarien qui envahit le monde développé actuel. Ses raisons pour un changement si drastique de consommation furent autant d’ordre éthique et moral par respect pour l’animal ; que d’ordre doctrinaire puisqu’il était un fervent croyant de la métempsychose, c’est-à-dire de la transmission de l’âme suite à la mort que ce soit dans un corps humain ou animal. Il était ainsi végétarien, voire végan puisqu’il refusait de porter tout habit de laine ou de cuir, et enseignait ces mêmes principes à ses étudiants qui les perpétuèrent. De ce fait, Plutarque et Sénèque avaient adopté ce régime, bien que ce dernier dû l’abandonner de peur de représailles de la part de Tibère car, qui dit végétalien, dit opposant au sacrifice animal et donc à la religion. Finalement, Platon, dans La République, idéalise une société parfaite qui serait végétarienne (déjà à cette époque) puisqu’elle permettrait de ne pas gaspiller des végétaux en nourrissant du bétail alors que cette nourriture pourrait directement nourrir l’homme ; et maintiendrait l’homme modeste et humble dans sa consommation. Platon, ce visionnaire, avait déjà prévu des violences et des guerres pour les pâturages qui nourrissent les bêtes, trop gourmandes de légumes et céréales. En bref, être végétarien en Antiquité était un acte de rébellion assumé, animé par une volonté de respect de la vie animale, des croyances et le désir de pouvoir nourrir chacun, dans un climat de paix ; autant de considérations qui résonnent tout particulièrement aujourd’hui.

Durant quelques siècles ensuite, le végétarisme fut contenu par le Christianisme en Europe. En effet, cette religion s’est très rapidement opposée à ce régime, Saint Augustin plaidait ainsi que le végétarisme n’était qu’une superstition, toute chose terrestre étant créée par Dieu pour l’Homme ; de plus, comment condamner la consommation de viande alors que Jésus lui-même mangeait du poisson ou du mouton ? D’un ordre plus sociologique, cette religion se prévalait d’une foi universelle et donc sans restriction alimentaire aucune, pour ne pas aller à l’encontre de traditions culturelles de certaines parties du monde.

Heureusement, les Lumières nous ont éclairé, Voltaire s’est levé et a soulevé la question de la moralité sous-jacente à l’exploitation animale. De fait, il démontra la fausseté de l’idée de la chaîne alimentaire qui place l’homme au sommet alors que ce devrait être l’ours et le requin, affirmant ainsi que notre manière de nous alimenter n’est que culturelle. De plus, il soutient que tout être vivant a une âme, la seule altérité entre celle humaine et animale ne tiendrait qu’à un degré différent de développement. Rousseau affirme de même que la consommation de viande n’est que culturelle, en s’appuyant sur des études scientifiques, et que, à l’opposé, la compassion que ressent l’homme envers les animaux est bien naturelle. Il devient ainsi le premier théoricien du droit animalier, droit nécessaire puisque la bête éprouve aussi du plaisir et de la violence. L’universalisme des Lumières n’a donc aucune limite, les grands philosophes de l’époque sont profondément animalistes, au-delà de tout égoïsme humain encore présent dans l’idée de réincarnation de Pythagore, de peur de ne pas être respecté en tant qu’animal après transmission de son âme.

L’époque moderne ouvre une révolution dans notre production et dans notre consommation avec l’essor de l’industrie, fini les produits de proximité, bienvenu à la consommation de masse. Parallèlement, la pollution grimpe dangereusement, les sols s’assèchent, l’eau se raréfie, etc. Pourtant, l’homme arrive toujours à produire plus pour nourrir une population en constante croissance et uniformise l’alimentation autour du régime occidental omnivore, mais à quel prix ? En effet, 78% des émissions de gaz à effet de serre agricoles proviennent directement de l’élevage des animaux, Einstein avait d’ailleurs compris très tôt l’enjeu écologique de la consommation de viande, expliquant ainsi : « Rien ne peut être aussi bénéfique à la santé humaine et augmenter les chances de survie de la vie sur terre que d’opter pour une diète végétarienne. »

Entre autres scientifiques, Darwin s’est aussi différencié par ses idées végétariennes fondées sur des recherches scientifiques, montrant que la consommation de viande n’était qu’un fait culturel, puisque l’homme ressemblait plus à un animal frugivore qu’à un carnivore, avec ses petites canines et sa faible mâchoire.

Marguerite Yourcenar amène un argument contemporain sociologique en faisant un lien des plus intéressants entre la cruelle exploitation que l’homme orchestre sur les animaux qui l’amène à faire de même sur ses semblables : « Rappelons-nous, s’il faut toujours tout ramener à nous-mêmes, qu’il y aurait moins d’enfants martyrs s’il y avait moins d’animaux torturés, moins de wagons plombés amenant à la mort les victimes de quelconques dictatures, si nous n’avions pris l’habitude des fourgons où les bêtes agonisent sans nourriture et sans eau en attendant l’abattoir. » Lévi-Strauss ose même aller plus loin en faisant un parallèle entre le racisme et l’exploitation brutale des bêtes : « Depuis une quinzaine d’années, l’ethnologue prend davantage conscience que les problèmes posés par les préjugés raciaux reflètent à l’échelle humaine un problème beaucoup plus vaste et dont la solution est encore plus urgente : celui des rapports entre l’homme et les autres espèces vivantes ; et il ne servirait à rien de prétendre le résoudre sur le premier plan si on ne s’attaquait pas aussi à lui sur l’autre, tant il est vrai que le respect que nous souhaitons obtenir de l’homme envers ses pareils n’est qu’un cas particulier du respect qu’il devrait ressentir pour toutes les formes de la vie. »

Enfin, au-delà du parallèle entre homme et animal, certains défendent simplement le respect des animaux et par conséquent souvent le végétarisme, car ils sont des êtres vivants et bien souvent d’une faiblesse funèbre, comme le souligne Zola. De même, comme le soutient Gandhi : « La grandeur d’une nation et ses progrès moraux peuvent être jugés de la manière dont elle traite les animaux. »

Finalement, nous pourrions continuer à vous citer indéfiniment de bonnes raisons rationnelles de devenir végétarien, appuyées de toujours plus d’exemples de cerveaux brillants ; mais cela ne changerait pas le fait qu’être végétarien est un engagement bien personnel qui ne peut être pris et tenu que par vous-mêmes, mais n’oubliez pas qu’avant de devenir végétarien voire végétalien, il existe des étapes intermédiaires (comme vous pourrez le lire dans le second article de cette journée). Ah, et pour finir, loin de moi la volonté de dire que les végétariens sont des êtres supérieurs, mais les exemples sont quand même bien nombreux : Pythagore, Socrate, Platon, Sénèque, Plutarque, Léonard de Vinci, Lamartine, Voltaire, Rousseau, Montaigne, Charlotte Brontë, Percy Bysshe Shelley, Zola, Darwin, Newton, Edison, Einstein, Tesla, Gandhi, Tolstoï, Aldous Huxley, Marguerite Yourcenar, Peter Singer, Lévi-Strauss, Paul McCartney, Steve Jobs, Bill Clinton (depuis 2010), Al Gore (flexitarien), Jane Goodall, Rajendra Pachauri, etc. (tous ayant été végétariens durant une période de leur vie) et j’en passe beaucoup.

Pour conclure, je dirai seulement : « Je ne suis pas végétarien parce que j’aime les animaux, mais parce que je déteste les végétaux. », merci à A. Whitney Brown pour cela.

Cet article vous est proposé par Nolwenn Magdelaine, du Noise ESCP.

Flexitarien, végétarien, octo-vg… quelles différences ?

On commence tous à le savoir, réduire sa consommation de viande est plutôt bénéfique, et ce à plusieurs égards. Environnement, santé, éthique… (économique aussi, on reste des étudiants!). Mais quelle qu’en soit la raison, moins manger de viande (ou moins consommer de produits d’origine animale) c’est clairement pas simple ! Si l’humain a toujours tendance à vouloir tout catégoriser, cela n’en reste pas moins compliqué de s’y retrouver dans tous les différents régimes existants. C’est bien ce qu’on va tenter de clarifier ici. 

Que ce soit le traditionnel végétarisme, les moins célèbres végétalisme et flexitarisme, les dérivés oco-végétarien et lacto-végétarien, les plus originaux frugivores ou sproutarianisme, on s’y perd un peu… 

Allez, allons-y, descendons dans cet univers ! Mais allons-y crescendo, pas question de vous choquer dès le début en vous retirant directement les œufs et le fromage.

 

Si, comme beaucoup d’autres, les enjeux éthiques et environnementaux vous touchent, vous pouvez d’abord décider de modifier votre manière de consommer sans  pour autant écarter certains aliments. C’est-à-dire réduire votre consommation de viande en privilégiant la nourriture labélisée et de proximité ; réduire doucement sa consommation de produits d’origine animale, sans la supprimer ; rester omnivore tout en s’engageant, en participant à un effort collectif en cours, préférer la qualité à la quantité, etc. De plus en plus de personnes se disent de ce régime. Vous l’aurez reconnu, (ou non), il s’agit du flexitarisme. Des gens vraiment flex ; au restaurant, chez des amis ou pour un petit plaisir solitaire, le retour ponctuel à la viande n’est pas un problème !

Vous voulez passer à l’étape suivante ? Devenez pesco-végétarien ! C’est lorsque l’on choisit d’exclure la viande rouge de son alimentation (qui favoriserait les maladies cardiovasculaires et les cancers) et la viande blanche (au choix, il faut savoir que la viande blanche est moins mauvaise pour la santé), tout en pouvant encore profiter des produits de la mer ainsi que des oeufs, du lait et de leur dérivés (on vous comprend, la raclette, ça reste chouette). 

Bannissez toutes les viandes de votre alimentation. Félicitations ! Vous êtes devenu végétarien ! Votre nourriture est désormais constituée de fruits, de légumes, de céréales, de féculents, d’œufs et de lait (oui… le poisson et les crustacés sont bien considérés comme des viandes… ne les discriminez pas svp).

Vous décidez de bannir les œufs ? Vous êtes désormais lacto-végétarien. Si vous bannissez le lait mais pas les oeufs, vous êtes alors octo-végétarien !

Vous ne souhaitez plus rien ingérer qui proviennent d’un quelconque être vivant ? Privilégiez alors le régime végétalien, régime qui bannit toute nourriture d’origine animale : miel, lait, oeuf.. 

Une forme plus stricte du végétalisme est le véganisme ; plus qu’un régime alimentaire, c’est un autre mode de consommation dans le respect accru de l’éthique et la morale. Il bannit les produits de consommation d’origine animale (cuir, produits cosmétiques… etc). C’est un mode de consommation qui est basé sur le refus de l’exploitation animale sous toutes ses formes. 

 

Mais en vérité, tout ça, c’est pas vraiment original, du coup je vous propose quelques régimes qui sortent du lot :

  • Le crudivore, adepte du crudivorisme, ne mange que des aliments crus (en vrai courage).
  • Le frugivore ne se nourrit que de fruits (courage aussi franchement).
  • Le sproutarien est un animal aquatique nocturne, bébé du célèbre wqt… Je déconne, c’est un adepte du sproutarianisme, régime qui consiste à ne consommer uniquement des graines germées. 

 

Bon au fond, ça reste juste des noms donnés à des régimes pour catégoriser les choses et s’y retrouver un peu, mais ce n’est pas très important. Vous voulez réduire votre consommation de viande ? Que ce soit pour l’environnement, pour votre santé, pour des raisons économiques ou pour des raisons éthiques… allez-y ! 

Une chose est sûre, il n’y a pas besoin de connaître tous les noms des pratiques alimentaires ni d’en arborer une spécifique pour adhérer à ses propres valeurs !

 

Cet article vous est proposé par un membre du Noise.