Pourquoi est-il facile de devenir proxénète ou prostituée aujourd’hui ?

Je me suis récemment intéressée à la question de la prostitution à l’ère du tout- digital. Ne vous en faites pas, je ne suis pas dans un délire Crème de la Crème, et je ne vais en aucun cas vous apprendre comment développer un réseau de prostitution à l’ESCP ; on est pas à HEC ici, on est pas des sauvages.

Capture d’écran 2015-08-10 à 15.23.00

 

Ca a commencé après avoir lu cet article, dans lequel une jeune femme explique comment elle est tombée dans la prostitution, recrutant ses clients via internet, pour payer le loyer de son appartement à Paris (il serait peut-être judicieux à ce propos d’écrire un article sur l’indécence du montant des loyers dans notre capitale –de là à dire qu’ils obligent d’honnêtes jeunes femmes à se prostituer, il n’y a qu’un pas). Elle ne fait pas le trottoir, elle reste gentiment dans la chambre de son appartement en colocation, les risques pénaux deviennent alors bien moindres. Après avoir lu plusieurs articles sur la prostitution à l’ère d’internet, j’ai décidé de faire l’expérience moi-même. Attention, il convient de le préciser tout de suite, non je ne me suis pas prostituée pour le bien de mes petites recherches. J’ai simplement décidé, avec une amie, de voir pendant quelques heures jusqu’où pouvait aller l’expérience via un site de rencontres en ligne, connu pour mettre en relation des jeunes femmes sans grands moyens et des vieux types prêts à débourser quelques centaines d’euros pour bénéficier de leur compagnie. Laissez-moi vous conter l’expérience pour vous prouver ma bonne foi ; nous appellerons mon amie Jeanne et l’homme rencontré en ligne Philippe, pour la bonne santé de l’anonymat.

Moi et Jeanne décidons de créer un profil à cette dernière sur ce site, Suggardaddy.com, avec photos, informations demandées (physique, personnalité –il faut bien faire croire un minimum que ces vieux libidineux s’intéressent à autre chose qu’au tour de poitrine et à la taille de culotte des jeunes femmes-, hobbies, aspirations amoureuses –« je recherche un homme d’un bon niveau social », tout est dit). Le profil est en ligne ; 5 minutes plus tard à peine, plusieurs hommes prennent déjà contact avec Jeanne. Les amorces de conversations vont du simple « bonjour mademoiselle » au plus explicite « j’ai quelques fantasmes inavouables à réaliser, voulez-vous m’aider ? ». La plupart des types ont entre 45 et 65 ans, sachant pertinemment que Jeanne ne dépasse pas les 20 ans. J’espère qu’ils n’en parlent pas à leurs filles. L’un d’entre eux retient notre attention, Philippe. Il se présente en faisant croire à Jeanne qu’il est producteur de cinéma –cette dernière ayant mentionné sur son profil qu’elle était en école audiovisuelle, il lui aurait donc dit qu’il était agent si elle avait été mannequin, grand chef si elle avait été en école hôtelière, et ainsi de suite. Jeanne démarre la conversation, très vite Philippe lui demande davantage d’informations, de photos d’elle ; c’est ici que Jeanne lui dit que pour ça il va devoir passer par une adresse email (que nous avions préalablement créée) afin de s’adresser à «un ami qui gère ses relations clients». Interpellé, Philippe envoie donc un mail à cette adresse. Il demande pourquoi il ne peut pas parler directement avec Jeanne ; je lui réponds donc, sous un faux nom mystérieux à base d’initiales, que je suis son « manager » et que c’est avec moi que l’on discute lieux de rendez-vous, prestations proposées et surtout, tarifs. Me demandant des précisions sur les tarifs, je lui propose un dîner en tête à tête avec Jeanne pour 100 euros de l’heure, un dîner d’affaires où Jeanne l’accompagnerait pour 150 euros de l’heure, et des rapports sexuels pour 350 euros de l’heure. Les tarifs sont non négociables et moi, son manager, proxénète en somme, je récolte 30% des montants versés à Jeanne pour ses services. Après avoir tourné autour du pot pendant plusieurs dizaines de minutes, Philippe finit par décider que Jeanne est trop chère, et nous souhaite bonne continuation dans notre petite affaire. Fin de l’histoire. Après quelques calculs, Jeanne et moi sommes arrivés à la conclusion qu’à raison de seulement 2 rapports de deux heures par mois avec 30% des revenus versés à moi-même, elle pourrait gagner environ 900 euros et moi 500. Si l’on poursuivait l’affaire en réalité, passant par des cybercafés ou autres dispositifs informatiques non personnels pour discuter tarifs et rendez-vous avec les clients, notre argent de poche augmenterait de manière conséquente sans réelle menace de punition. Fin de l’expérience.

Alors où en est la prostitution sur internet? Peut-on devenir impunément prostitué(e) ou proxénète via des échanges à base virtuelle ? Avec le développement de sites de rencontres spécialisés, l’anonymat que peut procurer une utilisation avertie de la toile, il est plus aisé qu’avant, et cela sans avoir recours à des réseaux de prostitution majeurs, de faire de son corps un bien de consommation ou de profiter du corps d’autrui pour générer des revenus. Récemment, à Bordeaux, sept jeunes ont été interpellés pour une affaire de proxénétisme ; il semblerait que leurs appels téléphoniques lors desquels ils discutaient tarifs avec des clients aient été interceptés. Or ils avaient débuté leur affaire via internet, et ont été confondus uniquement sur la base de conversations téléphoniques surveillées après détection de mouvements habituels au sein d’un hôtel. On ne prétend pas dire ici que toute activité de ce type peut rester impunie si l’on fait bien attention à ce qu’on fait, mais le fait est que la prostitution sur internet prolifère aujourd’hui largement, et devient une préoccupation majeure pour ceux qui luttent contre la cybercriminalité. Car internet permet des tas de choses : proposer des services sexuels sous couvert d’institutions de « massages » ou de fausses agences matrimoniales, simples rencontres amoureuses en réalité ultérieurement tarifées, tourisme sexuel à moindre cout de gestion, etc. Dix « proxénètes » par an environ sont interpellés ; qui sont-ils ? Ce sont en majorité des webmasters de sites supportant une activité de prostitution, et ils risquent dix ans de prison pour « aider, assister ou protéger la prostitution d’autrui de quelque manière que ce soit » (article 225-5 du Code Pénal). Ces derniers sont traqués, après surveillance de leurs transactions, communications, qui sont le plus souvent à grande échelle. Peu probable donc que moi et mon amie Jeanne soyons interpellées pour prostitution et proxénétisme même si nous avions continué l’expérience de manière suivie, et pourtant il faut bien appeler un chat un chat. Il est aisé de créer un site de ce type : il suffit de l’héberger dans un pays où la législation ne punit pas les sites au contenu suspect (les Etats-Unis par exemple, en vertu du premier amendement de la Constitution visant au respect de la liberté d’expression, laissent exister toutes sortes de sites punissables, s’ils ne portent pas atteinte à des mineurs ; certains pays de l’Est comme la Roumanie ou la Slovaquie sont également bien moins répressifs que la France à l’égard des proxénètes). Ce type d’activité est de plus en plus difficile à identifier, d’autant qu’il est souvent lié à d’autres activités (trafic d’armes, terrorisme, mafias), et que le recrutement de prostitué(e)s est aisément dissimulable sous couvert de petites annonces pour rencontres anodines, pour des jobs de toutes sortes. De plus la police doit rassembler assez de preuves tangibles pour démontrer qu’une relation sexuelle a bien eu lieu. Les affaires récentes concernant la répression du proxénétisme concernent bien évidemment des sites web très développés, de gros réseaux regroupant plusieurs milliers de prostituées, des revenus mensuels de proxénètes atteignant plusieurs dizaines de milliers d’euros, voire plusieurs millions pour une organisation polycentrique. Mais les petites activités regroupées autour de deux, trois, quatre personnes sont bien plus difficiles à identifier et à interpeller.

Il est donc possible aujourd’hui de générer facilement des revenus issus de la prostitution via Internet; le défi que constitue le développement des nouvelles technologies à l’égard du respect des lois ne va pas en diminuant, malgré des instances de protection effectives telle la Convention sur la cybercriminalité du Conseil d’Europe entrée en vigueur en 2004. Elle oblige les états à adopter une législation visant à la protection des droits sur internet et à la facilitation de la coopération internationale quant aux crimes et délits aidés par Internet. Rappelons nous également les derniers débats sur la dépénalisation des clients: après une suppression par le Sénat des punitions des clients et le rétablissement de celui des prostituées pour racolage, Marisol Touraine s’était offusquée de ce mépris à l’encontre des femmes et de cette régression incroyable (il est effectivement difficile de lutter contre la prostitution sans pénaliser les clients, après tout, ce sont à eux que les femmes offrent leurs services, puisqu’ils sont en demande, et c’est autour de leur demande que les proxénètes organisent leurs réseaux… Mais ceci appartient à l’avis de chacun). Mais la question ici est la suivante : si le rétablissement de la pénalisation des clients survient, comment pénaliser effectivement des clients sur internet ? C’est aussi en cela que la prostitution passée du trottoir au virtuel change la donne. Il est extrêmement difficile de confondre un grand nombre de clients passés par internet, d’autant plus que ce nombre est exponentiel ; il en est définitivement fini du bon vieux temps où le policier s’arrêtait sur le bord de la route pour coincer le client dans sa voiture, en charmante compagnie, moyennant quelques centaines de francs.