Aya n’a qu’à mourir

Quelque part dans un minuscule appartement parisien, un jeudi, 23h02.

Il est trop tôt, beaucoup trop tôt, t’es-tu exclamé quand tu as entendu retentir les premières notes de cet hymne national que tu as sagement appris par cœur, CASSE LA DEMARCHE COMME SAMUEL, SAMUEL UMTITI (ne fais pas l’innocent, tu l’as encore hurlé, tes talents de chanteurs n’ayant d’égal que le talent de DJ de celui qui s’est emparé des platines, ou plutôt du câble Jack.)

Alors oui, c’est trop tôt. Pas assez beurré, sans doute ; ou alors es-tu conscient que ce hit de l’été n’aurait peut-être pas du atteindre l’hiver comme il est en train de le faire. Trop tard, donc. Oui mais voilà, si ton for intérieur hurle à la redite, tu ne peux que te plier à la majorité elle-aussi hurlante.

Je ne mentionnerai volontairement pas ce fameux hymne à l’indépendance et à l’affirmation de la femme face au sexisme ambiant, interprété par une nymphe au nom sonnant étrangement japonais.  L’une de nos deux chères listes BDE a décidé de s’en inspirer, et loin de moi l’idée que l’on puisse accuser le média indépendant qu’est Streams de prendre parti de quelque manière que ce soit.

Mais je m’éloigne, car aujourd’hui c’est à toi que je m’adresse. Toi qui hésites à t’emparer de l’enceinte pour balancer du Hugo TSR à plein volume. Toi qui n’oses pas faire part à l’assistance de ta toute nouvelle playlist Electro/Chill/Funk/Hip-Hop/Salade/Tomate/Oignon. Toi qui peut-être même voudrais faire goûter à tes convives tes talents de chanteur. A toi je n’aurai qu’une seule demande : OSE. OSE élever la voix face à l’oppression, ose t’opposer à la tyrannie de la majorité. Sans alcool la fête est plus folle ? Rien n’est moins sûr. Sans Ramenez la coupe, peut-être. Parce que 20 ans après Gloria Gaynor et son cultissime I Will Survive, ce n’était peut-être pas « le moment ».

Parce qu’il y a eu Despacito, Niska et Black M. Parce qu’il y a Vegedream, Dj**** et Marwa Loud. Parce qu’il y en aura d’autres.

Agis. Sois la digue qui stoppera le tsunami et qui rappellera au monde libre (ou du moins à la vingtaine d’individus qui t’entourent à cet instant) que la musique ne se limite pas à ces quelques tubes qui tomberont dans l’oubli aussi vite que Neymar dans une surface de réparation, où Gandalf dans le gouffre de Khazad-dûm.

 

Intox by Streams : Les bijoux offerts par les Tortues Djadja proviendraient du trafic de diamants

Dans la course pour le pouvoir, tous les soutiens sont bons. Si Nicolas Sarkozy a accepté le financement discutable du colonel Kadhafi pour payer sa campagne en 2008, c’est vers les trafiquants de diamants que se sont tournés les membres de la liste verte dite « Tortues Djaja ». Contacté par une source souhaitant rester anonyme, le journal a pu se procurer des documents accablants incriminants les listeux. Mais revenons sur les faits.

Depuis le lundi 19 novembre, sentant décroître l’emprise qu’ils exerçaient jusqu’alors sur leur base électorale, les adorateurs de la tortue déploient un nouvel outil de propagande. Au travers de concours truqués consistant à identifier un ami le plus grand nombre de fois possible sur un article Facebook, ils cherchent ensuite parmi les milliers de posts les prénoms de leurs amis pour leur offrir un bijou offert par un « partenaire ». Opaque vous-dites vous ? Attendez la suite.

Ces bijoux délivrés en quantité plus que conséquente, vendus comme des accessoires d’une valeur grandement supérieure à un simple goodies de campagne, proviennent d’un partenaire établi en Angola spécialisé dans le commerce de diamants. Toutefois une fois contacté par nos services ce partenaire s’est avéré incapable de nous fournir son certificat de participation au processus de Kimberley. Rappelons que ce processus a pour but de certifier les exploitants de diamants ne subventionnant pas les conflits…

Une étude approfondie de notre part montre son implication dans la vente d’armes à différentes milices œuvrant sur le continent africain, en particulier chez sa voisine la RDC. Diverses zones d’ombres planent aussi sur une potentielle participation au trafic de stupéfiants.

La stupeur a de quoi figer les participants à ces concours ignobles. Ce qui semblait être une opération plus intéressante qu’une réduction sur une semaine de ski avec voyage en bus pour qui peut lâcher 500€ à Noël, s’avère donc être d’une parfaite ignominie. Rappelons cependant que la présomption d’innocence est toujours à l’œuvre et que tant que l’instruction n’aura pas avancé il sera encore trop tôt pour porter un jugement.

 

Enquête sur le sandwich parisien

Mardi 5 juin 2018, XIème arrondissement de Paris. Nombreux sont les fins gourmets à faire la queue afin d’acquérir les tout premiers sandwichs de la ville, au grand dam de notre actuelle Ministre de la Santé résolument loin d’être fan de ce genre de mets. Les premiers dites-vous ? Tout amateur de sandwichs sait bien qu’il n’en est rien, si bien qu’un modeste guide issu d’expériences diverses et variées semble s’imposer afin de sensibiliser les néophytes fraîchement débarqués dans la capitale.

En cas de petit creux s’offrent à vous deux possibilités : s’aventurer dans les plus beaux coins de la ville et de ses alentours, ou pour les plus flemmards recevoir une livraison directement chez soi. Attardons-nous un instant sur la première option, retenue par les plus courageux d’entre nous. D’aucuns me répondront qu’il ne s’agit pas de courage mais simplement d’une admiration pour l’architecture des gares du nord de la ville ou des magnifiques tours des villes voisines aux confins des lignes de métro, notamment de la ligne 3. Si vous optez pour ce voyage, veillez à ne pas vous prénommer Jean-Philibert, ni être fan d’Eddy de Pretto, ni dans le cas contraire à ressembler à une personne combinant ces deux caractéristiques au risque de revenir à poil de votre odyssée, la baguette entre les jambes à défaut de sandwich.

La deuxième option est la plus fréquemment choisie, du moins pour les glandeurs comme vous et moi. Cette aventure commence par réussir à dénicher un numéro qui vous permettra d’entrer en contact avec un boulanger des alentours. Comment l’ob    tenir ? Baladez-vous sur les quais ou canaux de la ville et attendez d’être approché par des apprentis boulangers, généralement assez facilement reconnaissables. Ou tournez-vous vers vos amis déjà initiés à la quête de sandwichs dans la capitale. Deuxième étape : le premier contact. Vous n’avez en aucun cas besoin de travailler la formulation du message puisque vous n’obtiendrez en réponse qu’un simple « Adresse stp ». Dès lors s’entame une attente qui peut parfois s’avérer longue, très longue, très très longue (un record de 4h30 pour ma part). En effet, les boulangers, forts de leur formation technique, délaissent généralement la partie logistique de leur activité, à tort. Il n’est pas rare de devoir attendre plusieurs heures, rythmées par vos relances et les réponses du boulanger à la tête du réseau, au français bien léché. Les boulangers semblent apprécier nous mener à la baguette et sont très inventifs lorsqu’il s’agit de trouver des excuses. Le fameux « j’ai un imprévu » annonce souvent le pire. Voici quelques exemples, preuves de leur ingéniosité, dont vous pourrez allégrement vous inspirer pour faire patienter votre pote qui vous attend déjà depuis 30 minutes à la scep.

 

 

Votre livreur utilise un panel de moyens de transport assez large : la voiture pour les mieux organisés, le métro pour les amoureux des bains de foule, le bus pour les nostalgiques du collège, ou encore le train (« Désolé c’était la merde à cause de la grève » s’exclama d’ailleurs un livreur en fin d’année dernière lorsqu’il arriva enfin à mon adresse). A présent penchons-nous sur le profil du livreur. Peu importe le quartier dans lequel vous vivez, vous le reconnaîtrez généralement assez vite. Par ailleurs, vous pourrez être témoin du non-respect d’un des principes fondamentaux de l’Organisation Internationale du Travail dans la mesure où votre livreur est susceptible d’avoir le même âge que votre petit frère alors en classe de 4ème. Mais bon, vous vous en battez les couilles parce que vous avez la dalle, que vous êtes un gros enculé ou que vous estimez que Macron a raison lorsqu’il insiste sur la nécessité d’une refonte de la filière apprentissage en France.

Dans le cas où vous seriez mécontents de la qualité ou de la taille du sandwich, résignez-vous, vous n’avez aucun recours. Vous pourrez toujours tenter de gratter sournoisement quelques graines de sésame à votre livreur, mais vous comprendrez vite que vous feriez mieux d’aller vous faire foutre car selon lui : « Vous êtes tous pareils, nous on vous demande d’être compréhensifs ». Il a raison. Allez habiter en province ou attendez Madrid. En revanche, il faut savoir que si la logistique n’est pas la tasse de thé des boulangers, ils excellent dans le marketing. Une fois votre transaction effectuée, vous serez en effet pris en charge par le service client de votre boulanger qui cherchera à vous fidéliser à l’aide de relances toujours plus innovantes qui n’ont rien à envier aux services marketing des plus grandes sociétés, et qui ne manqueront pas de vous faire sourire.

 

 

Ainsi s’achève cette enquête sur le sandwich parisien. Elle ne cherche en aucun cas à le promouvoir ni à inciter à sa consommation. Pour votre santé mangez 5 fruits et légumes par jour et évitez de manger trop gras, trop sucré, trop salé.

Bonus :

Intox by Streams : Jacques Cheminade s’autoproclame président de l’Agora

C’est dans un climat de tension qu’ont été hier annoncés les résultats des élections de l’Agora. Et c’est avec une surprise immense que les étudiants ont découvert Jacques Cheminade à sa présidence. Retour sur cet événement extraordinaire et décryptage des mécanismes de pouvoir à l’œuvre.

Battu nettement par son adversaire, que le plébiscite populaire voulait porter au sommet, Jacques Cheminade s’est enfermé quelques jours avec tous ses amis pour refaire l’élection dans son coin. A l’issue d’une délibération unilatérale, il a été décidé qu’il présiderait donc l’assemblée des étudiants. Ravi, il prend la parole : « C’est avec une joie immense et beaucoup d’espérance que j’entends représenter l’ensemble des étudiants de cette école. Je les remercie de la confiance qu’ils m’ont accordé et je remercie également Nathalie Artaud, Philippe Poutou, et Nicolas Dupont-Aignan, qui à eux tous me permettent de constituer un bloc fort et unanime contre la critique. »

Charles-Antoine, analyste politique du PMU de Ménilmontant, nous livre son analyse : « La démocratie c’est d’la merde. Ils nous la mettent tous par derrière et j’en ai encore des courbatures. Moi j’vous l’dit si l’Agora était le cœur de la démocratie athénienne, Périclès y a effectué 13 mandats alors on va pas m’faire croire que c’t’une surprise».

Typologie d’un stage de PMY

Alors que les PMY découvrent avec une joie enfantine la business school la plus européenne d’Europe, les tout nouveaux M1 regagnent pour leur part les bancs de l’école avec une lueur différente dans les yeux : cet été fut marquant pour beaucoup. Grâce aux nombreux Spritz sirotés en bord de plage au mois d’août ? Que nenni ! Encore PMY il y a peu, ils ont fait leur entrée dans le monde du travail il y a quelques mois et sont maintenant presque des grands.

Debrief.

Le stage de 7 semaines et 4 jours ou comment se faire exploiter : jeune et naïf prémaster attendant les vacances d’été comme le Graal – il est vrai que cette année de dur labeur a été éprouvante – tu n’as pas hésité à signer pour le stage le plus court possible. Quelle ne fut pas ta surprise lorsque tu as compris que derrière cette promesse de vacances aussi longues que la queue de la cantine un lundi à 11h30, se cachait un salaire égal à zéro. Adieu afterworks sur des rooftops hors de prix et week-ends à la mer, ce stage aura participé à creuser le trou de ton découvert. Tu as néanmoins pu savourer le pouvoir de narguer tes potes encore au bureau quand, dès fin juin, tu leur as envoyé des tonnes de snaps au bord de la piscine. Entre argent et plaisir, il faut parfois savoir choisir.

Le stage en start up ou l’esclavage moderne : tu rêvais d’être disruptif et innovateur, l’idée de participer à une grande aventure entrepreneuriale faisait battre ton cœur un peu plus vite ? Bercé de ces douces illusions, tu t’es engagé sans hésiter à devenir pour quelques mois bras droit du CEO – manager multifonctions – bizdev tout terrain, grisé à l’idée d’endosser des responsabilités en si peu de temps. Tu as rapidement compris que sous couvert de babyfoot, tutoiement généralisé et autres animations corpo, ta proactivité se mesurerait surtout au nombre d’heures effectuées, avec une préférence pour les 45 à 50h par semaine. Tu jongles entre brainstos, meetings et side projects, et struggle à caler ce call ultra important dans ta to do surchargée. Ta rémunération ne dépassant pas le minimum légal, tu maintiens que cela est largement compensé par « l’incroyable aventure humaine » que tu as vécu ces quelques mois. Exploité certes, mais tous en chœur : après de longues semaines d’exploitation sauvage, tu quittes ta start up la larme à l’œil, et ton cœur se serre en abandonnant ta team si bien teambuildée.

Le stage en m&a ou le piston à l’état pur : Ça y est. Si ambitieux et pourtant si jeune, tu l’as fait. Tu as décroché ton stage en m&a, d’une durée de 8 semaines et payé plus d’un SMIC. Tu es fier de dire que ce n’est pas grâce à ton papa et que tu as passé un entretien et envoyé une lettre de motivation pour te faire engager. Etrangement tu gardes pour toi le fait que le PDG possède le chalet voisin du tien à Méribel, on ne sait jamais, les gens pourraient douter de ta légitimité. Te voilà donc à prendre le métro tous les matins en costume cravate parmi la plèbe transpirante, te jurant que tu pourrais te permettre des uber quotidiens dès ton premier CDI. Si tu te sens au sommet de l’échelle sociale dans les transports en communs, tu déchantes vite arrivé dans ta prison dorée. Larbin parmi les larbins, tu as pour mission de photocopier, apporter du café, photocopier et encore photocopier. Fort des compétences acquises au cours de cette première expérience dans le monde du travail, tu trépignes à l’idée de les mettre en œuvre à l’ESCP Europe Library dès le mois de septembre. D’autres larbins plus chanceux ont eut l’honneur de pouvoir passer des journées de 12h sur Excel avec en prime des devoirs à faire le week-end pour le Monday Meeting à 9h pétantes. Dégoûté par l’absence de vie sociale de tes supérieurs et en même temps énivré par leurs salaires mirobolants, tu as traversé cet été une crise existentielle te faisant hésiter à te reconvertir en prof de surf à Hossegor.

Le stage en fonction publique ou la découverte de l’art de ne rien faire : travailler pour l’intérêt général et mettre tes compétences au service de ton pays te semblaient indispensables pour trouver du sens dans son activité professionnelle. Et puis il y a eu ce stage. Ce stage où l’oisiveté t’as donné l’envie de travailler comme jamais cela ne t’était arrivé, même à deux jours des maths HEC. Les 35h et pas une de plus qui t’avaient parues si complaisantes le premier jour sont vite devenues des heures d’ennui. Entre pauses café toute la matinée et urgence impérative de ton boss d’aller faire les soldes avant la pause déjeuner, tu t’es mis à rêver de ces jours de prépa maintenant si lointains où le travail était de mise à toute heure de la journée. Sorti du bureau à 18h, épuisé d’avoir passé tes deux dernières heures à perfectionner ton niveau au solitaire, tu tournes en rond en attendant que tes amis du secteur privé soient libérés selon le bon vouloir de leur patron. Avantage de ton inoccupation professionnelle, tu vas à la salle de sport tous les jours pour prolonger d’une heure ta pause déjeuner car aucun de tes collègues cgtistes n’oserait entraver ta liberté individuelle et t’interdire de prendre soin de toi. A l’heure de quitter ce doux cocon éloigné de toute forme de stress, tu as la joie de faire encore des nouvelles rencontres, dans la mesure où nombre de tes collègues étaient en arrêt maladie durant tout ton stage. Malgré tout tu es heureux de pouvoir écrire « ministère » ou « ambassade » sur ton CV, tout sera dans l’art de revendre ton périple au prochain entretien.

Le voyage humanitaire ou la survalorisation des soft skills : s’enfermer pendant deux mois au moins dans des bureaux parisiens ? Très peu pour toi. Aventurier au grand cœur, tu préfères t’envoler à l’autre bout du monde pour faire profiter des Népalais défavorisés de tes compétences en menuiserie. Avantage certain de cette activité estivale : l’éradication de ce satané bide à bière sournoisement apparu en cours d’année, à coup de dalh bat et transit intestinal accéléré. Pour les accros aux réseaux sociaux, pas de panique ! Partir en voyage humanitaire ne signifie pas abandonner sa communauté de followers, au contraire : pour quelques jours sans wifi ni 4G, vous gagnerez une foule d’abonnés autochtones assidus et investis qui n’hésiteront pas à liker et commenter toutes vos photos voire à ajouter sur Facebook tous vos amis parisiens avec qui vous acceptez de partager votre célébrité nouvelle – sharing is your new moto. Au delà de ces aspects très matériels, nous savons que nos Mohammed Yunus en herbe sont revenus transformés de cette expérience et, du fond de notre open space de stagiaire, les envions un petit peu. Alors faisons taire les rageux égoïstes qui les accusent de vouloir uniquement humaniser leur CV, bien que cette ligne sera assurément très jolie face aux recruteurs, entre option Excel VBA et spécialisation finance.

Compte-rendu Café-Diplo #1: Les nouvelles droites en Amérique Latine

Si le sous-continent latino-américain est généralement assez peu connu dans nos pays « occidentaux » et a historiquement été nié dans les relations internationales, il s’affirme depuis quelques années sur la scène géopolitique. En effet, depuis le début des années 2000, un certain intérêt est apparu à l’égard de ces pays qui basculaient alors tour à tour vers des gouvernements de gauche ou centre-gauche, que certains appellent « progressistes » mais qu’il serait plus juste de qualifier de « post-néo-libéraux ». Dès l’élection d’Hugo Chavez au Venezuela en 1998, l’Amérique Latine commençait à écrire une nouvelle page de son histoire. Mais à partir des années 2010, la situation politique se renverse, et plusieurs pays latino-américains voient arriver à la tête de leurs gouvernements une nouvelle droite. Comment s’est construite cette droite, et sous quelle forme se présente-t-elle? Voici un compte-rendu du Café-Diplomatique #1 animé par Christophe Ventura, chercheur à l’IRIS (Institut des Relations internationales et Stratégiques), spécialiste de l’Amérique latine et journaliste au Monde Diplomatique.

Panorama général de l’Amérique Latine

                L’Amérique Latine est un sous-continent de 45 pays composé de 641 millions d’habitants, soit plus peuplé que l’Union Européenne. De mini pays caribéens au géant Brésilien, les pays latino-américains sont parfois très peu comparables les uns aux autres. Ainsi, contrairement à la situation en Europe, les contrastes peuvent être énormes entre les pays, et donc, à fortiori, les problématiques aussi.  On dit souvent que les douze pays d’Amérique du Sud constituent « la moitié de tout », c’est-à-dire la moitié du sous-continent, tant au niveau de la superficie que de la population et du PIB. Cette région possède cependant une certaine unité du fait d’une histoire commune. L’Amérique Latine, désignée comme la région à partir de laquelle sont exportées des ressources énergétiques nécessaires au développement des pays dits du « Nord » a depuis longtemps une position périphérique dans le système des échanges mondiaux. Sa place est assignée et son modèle de développement économique basé sur les exportations en fait une région extrêmement dépendante de l’extérieur.

La première rupture : l’arrivée des gauches au pouvoir

                Dans les années 80-90, l’Amérique Latine a été le laboratoire des politiques du « Consensus de Washington » (élaboré en 1989). Sous l’influence des Etats-Unis, de nombreux pays comme le Chili de Pinochet acceptent une libéralisation de leurs échanges, un désengagement de l’Etat et des vagues de privatisations. Sous l’effet de ces mesures parfois radicales, la fin des années 90 va être marquée par l’effondrement des sociétés latino-américaines et la discréditation des classes politiques. Vingt années de ces politiques ont eu pour conséquence une déconnection entre les populations et les classes politiques de droite ou de centre gauche alors au pouvoir. C’est précisément à ce moment, lorsque les droites s’effondrent, que la gauche va parvenir à se construire. La rupture a lieu avec l’arrivée d’Hugo Chavez. Ce personnage jusque-là inconnu du grand public et au parcours atypique – il ne venait pas du monde politique mais était un ancien militaire- entreprend, pour rendre la souveraineté à la population vénézuélienne, un coup d’Etat en 1992 qui échoue et conduit à son incarcération. Après sa libération en 1994, il change de discours : le pouvoir doit être conquis par les urnes, et non plus par la force. C’est ainsi qu’il remporte les élections vénézuéliennes en 1998 face à une coalition des partis de droite et de centre-gauche qui maîtrisaient alternativement le pays depuis 50 ans. Après le Venezuela, d’autres pays de la région vont basculer à gauche : en 2002 Lula arrive au pouvoir au Brésil, l’année d’après Nestor Kirchner gagne les élections en Argentine, en 2005 Evo Morales se retrouve à la tête de la Bolivie…

                Quel est le socle commun de tous ces gouvernements de gauche qui arrivent au pouvoir dans les années 2000 ? D’abord, ils partagent tous un rejet des institutions financières internationales (FMI, Banque Mondiale, Consensus de Washington…). Pour éponger la dette sociale contractée vingt années plus tôt, quand la droite ou le centre-gauche étaient au pouvoir, ces pays n’hésitent pas à entreprendre des « ajustements constitutionnels » et à augmenter considérablement les dépenses publiques pour réduire les inégalités sociales devenues quasiment insoutenables. Ils se construisent progressivement un Etat social – alors qu’au même moment les pays européens décident de détruire le leur – grâce à des politiques de redistribution, de lutte contre la pauvreté, de programmes d’alphabétisation et d’éducation… La rente issue de l’exploitation des matières premières ne doit plus servir à enrichir les classes oligarchiques locales mais à financer des programmes sociaux. Ensuite, les gauches qui arrivent au pouvoir partagent la conviction que le renforcement de l’intégration régionale est une nécessité pour l’Amérique Latine si elle veut réduire sa dépendance à l’extérieur, en particulier aux États-Unis et à l’Europe. C’est un défi de taille pour une région historiquement très extravertie, puisque sur l’ensemble du sous-continent, les échanges intra zone ne représentaient en 2017 que 16% des échanges globaux de la région – exactement l’inverse de la situation en Europe! Quasiment tout ce qui est produit en Amérique Latine est exporté. L’intégration régionale est alors développée à coups d’investissements massifs dans des infrastructures pour relier les pays entre eux, mais aussi par la création de nouvelles organisations politiques et économiques. L’ALBA (Alliance Bolivarienne pour les Amériques), coordination politique stratégique des pays considérés comme les plus « radicaux », notamment dans leur rejet des États-Unis, est créée en 2004. En 2008, l’UNASUR (Union des nations sud-américaines) voit le jour dans une tentative de régionalisme économique. Il s’agit à la fois de créer de nouvelles dépendances économiques entre les pays membres par des plans d’infrastructures, une harmonisation douanière et fiscale, mais aussi de donner naissance à un nouveau forum de dialogue, le premier forum latino-américain sans les États-Unis, pour affirmer une souveraineté par rapport à ceux-ci et, secondairement, à l’Europe. L’UNASUR devient une alternative au forum de l’OEA (créé en 1948, en pleine Guerre Froide) dont le siège est à Washington. La CELAC (Communauté des États latino-américains et Caraïbes) est créée en 2010. Cette intégration régionale a donc pour but de permettre aux pays de se déployer au niveau international et relâcher la tutelle des puissances traditionnelles. Pour y parvenir, les États favorisent une diplomatie très active vers l’Asie –en particulier la Chine qui intègre en 2001 l’OMC s’affirmant ainsi comme un nouveau poids lourd de l’économie mondiale -, le Moyen-Orient et l’Afrique, afin de créer une dynamique Sud-Sud. La Chine, qui connaît à l’époque des taux de croissance annuels proches de 17%, devenant de plus en plus gourmande en ressources naturelles, devient un partenaire privilégié de l’Amérique-Latine. Fait inédit dans l’histoire du sous-continent, l’Empire du Milieu devient le premier partenaire commercial de pays comme le Brésil, et sera certainement amené d’ici quelques années à supplanter les États-Unis en tant que premier partenaire commercial de la région.

 

La deuxième rupture : la crise de 2008

                Lorsque la crise financière internationale de 2008 se transforme en crise économique et provoque la stagnation des pays du Nord et le ralentissement des économies émergentes, l’Amérique-Latine se voit durement touchée, dès 2012-2013. Toujours dépendante de la consommation des marchés occidentaux, le sous-continent connaît une forte récession suite à la baisse de la demande mondiale couplée à un effondrement du cours des matières premières qu’elle ne maîtrise absolument pas (75% de leur valeur des matières premières disparaît). On se doute bien que les conséquences sont alors terribles pour des pays comme le Venezuela pour lequel 95% des devises entrantes proviennent du pétrole. Les gouvernements n’ont pas de « plan B », mais avaient-ils réellement les moyens de faire autrement ? Pouvaient-ils vraiment en moins d’une décennie modifier en profondeur les structures économiques des Etats ? Certainement pas. Dès lors, les pays latino-américains sont subissent de plein fouet une explosion du chômage, l’inflation, le retour de la pauvreté et des inégalités, fléaux qui avaient pourtant partiellement disparus depuis quelques années. La mauvaise gestion de cette crise économique aboutit ensuite à une crise sociale qui elle-même aboutira à une crise politique.

Les gouvernements n’ont pas de « Plan B », mais avaient-ils réellement les moyens de faire autrement? Pouvaient-ils vraiment en moins d’une décennie modifier en profondeur les structures économiques des Etats ? Certainement pas.

Crise politique et montée de nouvelles droites

                La crise politique démarre au Brésil à partir de 2012. Les contestations à l’encontre du gouvernement, émises par une partie de la population bénéficiant paradoxalement des aides de l’État, se mettent à pleuvoir. En effet, la population pauvre vis moins bien mais n’en demeure pas moins exigeante envers l’État en ce qui concerne les infrastructures et le service public. La coupe du monde de football de 2014 eut à cet égard des échos très négatifs puisque cette même population eut l’impression que l’Etat gaspillait son argent dans des projets inutiles. Naît alors de ces revendications une droite, sociale plus que politique, qui accuse le présent gouvernement de mauvaise gestion économique et de corruption. La montée de la droite se poursuit dans d’autres pays, notamment en Argentine avec l’élection surprise de Mauricio Macri en Novembre 2015 et au Venezuela grâce à la victoire de la MUD à l’assemblée nationale. En 2016, l’opposition brésilienne arrive finalement à ses fins en destituant Dilma Roussef grâce à une alliance entre tous les partis du Congrès. Un gouvernement non-élu se substitue alors au précédent et entreprend de défaire tout ce qui a été fait. Sa politique se veut très néolibérale, ce qui ne correspond pas aux attentes du peuple. L’argent n’est plus orienté vers les politiques sociales.

Les trois pays dans lesquels la droite commence à s’affirmer sont ceux qui ont donné naissance au premier cycle de la gauche. Ces droites, plutôt majoritaires, semblent avoir des points communs. En effet, elles sont toutes arrivées au pouvoir suite à un défaut de gestion de la crise économique de la part des gouvernements de gauche. Ce ne sont plus les droites des coups d’État. Au contraire, elles cherchent à maintenir les acquis sociaux tout en gérant plus efficacement les pays. C’est du moins ce qui transparaît dans leurs discours. Elles reposent non pas sur des personnalités politiques mais sur des gestionnaires qui ont travaillés avec les ONG, sur le management et le renouvellement du personnel. En modifiant les cadres qualitativement et quantitativement, elles cherchent à refonder les liens entre États et individus qui avaient été mis à mal par des gauches quelque peu intrusives. Les propositions électorales et politiques visent à pallier une gauche défectueuse, déconnectée du peuple car trop affairée dans la gestion quotidienne de l’État. Ainsi, Mauricio Macri veut par exemple réinsérer son pays dans la normalisation mondiale en revenant au multilatéralisme transatlantique. La gauche est donc en crise de sens et de projet tandis que la droite n’est pas particulièrement plébiscitée non plus, comme le montre la forte impopularité (seulement 6% de soutien) du président brésilien non-élu Temer. Que va-t-il se passer ? La droite ne sait pas trop sur quel pied danser face à la politique protectionniste et migratoire du président Trump. Elle demeure également instable, comme le montre la dégringolade du président péruvien Kuczynski quelques semaines après son arrivée au pouvoir. C’est un défi pour les forces en présence de réinventer des projets afin de s’asseoir dans le paysage politique. Les nouvelles droites augureraient certaines formes que peuvent prendre les droites en Europe, y aurait-il du « Macri dans le Macron » ?

Ces droites sont toutes arrivées au pouvoir suite à un défaut de gestion de la crise économique de la part des gouvernements de gauche. Ce ne sont plus les droites des coups d’Etats. Au contraire, elles cherchent à maintenir les acquis sociaux tout en gérant plus efficacement les pays.

 

 

Flash info : Une nouvelle association identitaire à l’ESCP Europe

C’est une information capitale qui vient de nous être délivrée aujourd’hui : les trois pauvres étudiants d’origine bretonne, toutes promos confondues, ont décidé de lancer leur association (bien évidemment non reconnue par l’administration) ESCPlouc : reportage.

C’est au détour de la gare Montparnasse que Brieuc nous donne rendez-vous. Dans ce quartier où la galette est reine, il nous en dit un peu plus sur ce projet associatif. « C’est un lieu très important pour moi, c’est là où se sont installés mes ancêtres en arrivant à Paris. Je ne rêve que d’une chose, pendant ma scolarité : étudier sur le campus de Montparnasse pour être au plus près de mes racines ».

Détrompez-vous, le terme plouc n’a pas été choisi pour décrire des ivrognes paysans (à ne pas confondre avec les étudiants de l’EDHEC), mais est bien un terme historique désignant les bretons immigrés à Paris à la fin du 19ème   siècle.  ESCPlouc lance dès la fin de la semaine son événement « Save the Date : petit déjeuner » durant lequel vous pourrez goûter des galettes délicieuses, contrairement à celles que vous lâchez en soirée. « Notre objectif pour les prochains mois est d’organiser un voyage en Bretagne, sur le site du dernier WEI de l’histoire de l’ESCP. Pour cela, nous avons commencé à récolter des fonds, notamment par l’intermédiaire de concerts de cornemuse dans le métro » nous explique Brieuc. Face au succès plus que probable de son association, il se projette vers l’avenir et nous en dit plus quant au futur de l’association : « Notre modèle de développement sur le long terme est d’atteindre voire de dépasser l’inactivité d’ESCP Liban ». Une tâche qui s’annonce bien difficile.

La rédaction souhaite bon courage à ces trois andouilles pour la réalisation de ce projet moderne, ambitieux et qualitatif. Kénavo.

Rayan Cherche Aly et Maela Dausse