La chambre de bonne

Eldorado des étudiants provinciaux migrant vers la capitale, mine d’or pour les investisseurs profitant de la hausse de l’immobilier parisien, tous se disputent aujourd’hui la chambre de bonne.

Omniprésentes au sein des immeubles haussmanniens, ces petites tanières apparaissent dans les années 1830 et cristallisent la hiérarchie des riches bourgeois en bas et des domestiques en haut.
En 2018, la vie perchée sous les toits n’est plus le propre des serviteurs : de la jeunesse va-nu-pieds en passant par la famille d’immigrés entassée, jusqu’au couple bobo ou à l’artiste marginal, nul ne sait quels visages se cachent derrière les portes fines et grinçantes du 6e étage.

Si les toilettes sur le palier sont restées la norme (il serait dommage de se priver de nos petites joies du matin lorsque l’on découvre que notre voisin n’a toujours pas progressé dans son art de viser la cuvette), les gouvernements ont quand même pris des mesures pour assurer la décence des quelques 114 000 chambres parisiennes parfois trop insalubres et exiguës. En 2002 leur est imposée une surface légale minimum de 9m² et une hauteur de 2,2m, divisant par près de deux les ventes réalisées sur ce marché par rapport à 1999. Un système d’alimentation en eau potable et un dispositif d’évacuation des eaux ménagères sont également devenus impératifs. (Il fallait bien en finir avec les jets de pots-de-chambre par la fenêtre).

Pour ce qui concerne leur prix souvent exorbitant, l’encadrement des loyers a décrété que toutes les chambres en-dessous des 14m² et louées plus de 41,64€/m² seraient susceptibles de payer une taxe sur les micro-logements. Peu percutante, cette taxe concerne la grande majorité des propriétaires qui choisissent rationnellement de la payer plutôt que de baisser leurs prix de loyer. Les chiffres sont en ce sens éloquents : le coût des chambres de bonnes a monté de 84% depuis 1990.

En connaissez-vous beaucoup, des logements dans lesquels on peut passer toute une journée sans ressentir le besoin de bouger ?

Mais un tel prix n’est-il finalement pas justifié ? En connaissez-vous beaucoup, des logements dans lesquels on peut passer toute une journée sans ressentir le besoin de bouger, et où tendre le bras suffit à toutes les besognes ? Qu’il est agréable de se préparer le matin en 10 minutes, de pouvoir prendre une douche tout en préparant son café-belvita et en relisant son cours de finance pour le midterm de 8h30. En plus de devenir maîtres du temps, nous devenons maîtres de l’espace. Oui, l’espace de ces 10m² nous appartient et nous en exploitons chaque millimètre. Dans un magnifique bordel ordonné, nous parvenons à entasser les tupperware rapportés du week-end chez maman à la manière d’un Tetrice substantiel, et à stocker un minimum vital de 5 pots de pesto dans le fond d’un tiroir.

Fini le fantasme de la chambre d’hôtel, place à celui de la chambre de bonne

Et puis la chambre de bonne, c’est la simplicité, l’authenticité, la proximité. Quel bonheur de croiser le regard de son voisin quarantenaire fumant sa clope en caleçon dès qu’on s’avance sur son balcon. Combien de belles soirées avons-nous passé avec nos amis, enivrés, délivrant des confidences et joignant nos rires dans l’exiguïté de ce refuge isolée ? Fini le fantasme de la chambre d’hôtel, place à celui de la chambre de bonne. Du haut de ce mirador énigmatique et silencieux, une myriade d’inconnus se sont aimées, ont pleuré, dansé, crié, avant de croiser le regard complice du voisin le lendemain matin.

La prochaine fois que vous monterez vos 6 étages à pieds, essoufflés au beau milieu de l’escalier de service, repensez donc à la chance que vous avez de vivre dans cet univers poétique. Aussi, n’oubliez pas de sourire à la nouvelle voisine traversant le couloir papier-toilette à la main, peut-être acceptera-t-elle de vous livrer son précieux code wifi.

 

Le clown démasqué

Par Angélique Massiani 

« C’est de cette tragédie dont il s’agit : vivre à tout jamais comme une blague à deux pattes. Le rire du spectateur, symptôme de cette tragi comédie, est à la fois la nourriture du clown et son drame. » (Yann Frisch, magicien et clown)

Un soir, j’aperçois un vieil homme, un baroudeur qui arpente les rues berlinoises et déploie des bulles géantes dans l’air sous les yeux ébahis des passants. Il est tard, il fait nuit et plus personne pour l’admirer. Il vient me demander une clope puis commence à me parler. Léger souci, il ne parle qu’allemand. Ok je me mets en état de concentration maximale. Outre les nombreuses critiques contre les jeunes qui boivent trop, Facebook qui nous surveille et nous espionne comme la Stasi au temps de Berlin-Est, l’homme me confie qu’il a fait du théâtre mais du théâtre classique. Et puis là il évoque le clown, son visage se crispe et le venin s’écoule : « le clown ce n’est pas de l’art, c’est de la merde ». Dans ma tête défilent les dizaines de clowns qui ont coloré mes dimanches après-midi de petite fille. Je me remémore le spectacle auquel j’ai assisté la semaine précédente. Deux femmes : une trapéziste et une clown-acrobate, une force de la nature qui déclenchait le rire ou les larmes du public en un clin d’œil. Sa démarche, sa souplesse…non le clown, ce n’est pas de la merde.

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L’Amérique Latine: quelle place pour la droite?

Sebastian Pinera lors de son investiture le 11 Mars 2018, succédant à la socialiste Michelle Bachelet

Sebastian Pinera lors de son investiture le 11 Mars 2018, succédant à la socialiste Michelle Bachelet

A l’occasion du prochain « Café-Diplo » qui se tiendra le 27 mars en compagnie de Christophe Ventura, chercheur à l’IRIS (Institut de Relations Internationales et Stratégiques) spécialiste de l’Amérique Latine, sur le thème « Les droites en Amérique Latine », Streams vous propose un volet de deux articles consacrés au thème de la conférence.

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Lecture libre

Par Clara Guillerm

Été 2017. Petite fouille dans les antiques placards de mamie Jeanine afin d’assouvir ma soif de lecture. Ma main s’arrête allègrement sur plusieurs tomes après avoir rapidement parcouru les 4e de couverture. Une pile bancale commence à prendre forme sur la table, sous le regard inquisiteur de mamie qui ne se garde pas d’effectuer quelques commentaires sur ces livres qu’on lui a un jour offerts. Celui-là est pas mal. Celui-ci ennuyeux à mourir. Tombe alors la remarque fatidique. « Un Musso ? Tu es trop intelligente pour lire ça ! ». J’encaisse le coup et préfère le silence à la pique. Nous en sommes donc encore là aujourd’hui, la lecture continue à être considérée comme une pratique culturelle distinctive, ni plus ni moins. Pourtant quel mal y a-t-il à trouver un Musso, un Khadra et un Camus sur la même étagère ?

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« Tu l’avais bien cherché »

Été 2013. Parce que ces histoires ne concernent pas toujours que les étudiants de ces grandes écoles de commerce si décriées dont la vie semble souvent se résumer à une succession de soirées plus ou moins alcoolisés, plutôt plus que moins d’ailleurs.

Au début je ne savais pas comment aborder le sujet. Et puis malheureusement, comme je me suis rendue compte que je ne pourrais probablement jamais me débarrasser des souvenirs sordides de cette nuit-là, j’ai fini par poser des mots dessus :

« Viol »

« Je ne voulais pas »

« J’ai dit non »

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Leaders de demain, vraiment ?

Jour de la rentrée pour les premières années. Succession de discours par une pléthore de professeurs émérites et de brillants PDG. Un seul mot d’ordre : vous êtes l’élite et les leaders de demain.
Après deux années de classes préparatoires durant lesquelles son estime de soi a souvent été malmenée, l’étudiant savoure cette douce mélodie. L’avenir lui appartient, tout est désormais possible, le monde est à ses pieds.

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HeForShe – L’action étudiante au cœur du changement

“Aujourd’hui nous lançons une campagne nommée HeForShe. […]. Nous voulons mettre fin à l’inégalité de genre, et pour cela la participation de tous est indispensable. […] Nous souhaitons mobiliser autant d’hommes que possible afin qu’ils militent pour l’égalité des sexes. Mais au-delà du discours, nous voulons obtenir des résultats tangibles.” Par ces mots Emma Watson, ambassadrice d’UN Women, initie en 2014 la campagne HeForShe dans le cadre d’un discours au siège des Nations Unies. Année après année le pari est tenu et c’est maintenant plus d’un milliard d’actions engagées dans le monde qui viennent soutenir le mouvement. Par actions entendons des campagnes de sensibilisation, l’organisation d’événements soutenant l’égalité des sexes ou encore l’instauration de simples débats. Quel est le lien entre une campagne mondiale et ce que nous pouvons vivre en études supérieures me direz-vous ? Il semblerait que ce mouvement en inspire plus d’un.e, avec pour même point de départ le constat irrévocable de l’omniprésence du sexisme.

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Moi. Ivre. Survivre.

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 16/01/2018

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Et puis, au détour d’un dîner, des pizzas entre amies, rien de plus banal vraiment, on en parle. Discrètement, ce sujet fait sa place à table, tel un matou qui sort de l’ombre, la démarche lascive, et vient se lover sur le canapé l’air de rien. Les langues se délient, cela fait désormais trop longtemps que l’on a enterré le secret dans l’abîme de sa mémoire. Le monstre est devenu docile mais parfois, lorsque certains mots le réveillent au loin, ce n’est que souffrance et tourment qu’il propage dans le cœur. Il rugît, il veut revoir la lumière du jour. Mais pour quel accueil ?

Les mots, quels mots ? Tout part d’un nom et, par association, on prononce les mots « viol », « consentement » et « alcool », noyés parmi d’autres noms communs bien autrement communs à notre langage de tous les jours. « Alcool », me direz-vous, n’a rien d’un mot étranger. Prononcé au moins hebdomadairement, lu d’autant plus régulièrement sous sa forme anglaise dans les memes que nous consommons chaque jour frénétiquement, il ne nous affecte désormais guère en tant que simple mot.

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Le lynchage des réseaux sociaux : balancer ou vouer aux gémonies ?

Par Ange Santoni

Le like n’est ni l’épée de Damoclès, encore moins celle du Roi Salomon. Rangez votre arme au fourreau.

Emily Ratajkowski sommée de présenter ses excuses pour avoir fait l’apologie de la beauté de la chevelure féminine. Griezmann taxé de raciste pour avoir célébré le Meadowlark Lemon des Harlem Globetrotters. Tariq Ramadan (enfin) désavoué pour ne plus représenter cette figure de l’Islam modéré qu’on avait voulu voir en lui – n’est pas petit-fils du fondateur des Frères Musulmans qui veut. A l’inverse, la pacifique et rayonnante Mennel victime du combat au rabais contre l’islamisme alors qu’elle chante une Palestine « terre du Salaam et de Yom Kippour ». Après les procès de Moscou, les autodafés nazis ou encore les tontes de la Libération, place à la justice de spectacle des réseaux sociaux.

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