Le son de la barre

Rétrospective d’une saison au Club Foot ESCP Europe

par Clément Reuland

CF 2015 2

« Je viens de parler avec Nico, il dit qu’il peut jouer, donc désolé Vendel, tu peux enlever le maillot. » La sentence avait été prononcée d’un trait, le plus vite possible, comme pour ne pas faire mal. Mais l’air avait pourtant bien sifflé sous l’effet de la lame, rapidement couverte par les « merci Louis » et les applaudissements qui cherchaient à la faire oublier. Les néons blancs du vestiaire semblaient soudain s’être éteint, laissant place aux regards compatissants des coéquipiers, braqués comme autant de projecteurs sur ce héros qui ne l’avait pas demandé. L’air hagard, ses yeux perdus accusaient le coup entre stupéfaction et résignation, complétant la dramaturgie d’une scène qui échappait pour un instant encore à sa compréhension. Le bruit des crampons résonnait contre les parois carrelées du vestiaire, tandis que chacun s’empressait d’aller lui adresser un mot, une tape solidaire, dans un ultime moment de communion avant le combat. C’était un jeudi 12 février, il faisait beau et froid, et dans un quart d’heure le Club Foot ESCP Europe allait affronter HEC en seizième de finale des Championnats de France universitaires.

Ces instants décisifs d’avant-match, et les 90 minutes d’opposition qui suivraient, – nous nous en rendrions tous compte deux heures plus tard, – allaient concentrer tout ce que nous étions venus chercher au Club Foot. Des ambitions sportives retrouvées, des matchs couperets, l’émotion de la victoire et une solidarité entre potes qui devait vivre au-delà de ceux qui auraient le talent de jouer cette rencontre, peut-être même ce jour-là au-delà du CF, dans notre école. Le sentiment de faire partie de quelque chose avait habité tous ceux qui attendaient ce match en quelque façon, ceux qui le disputeraient sur le synthétique vert comme ceux qui le suivraient depuis le banc ou leur smartphone par live tweet interposé, aussi transcendés que les autres – voire davantage. Il nous avait portés pendant les semaines de préparation qui avaient précédé, pendant toutes ces séances de physique où l’on avait tant de fois cherché à reprendre notre souffle court, entre les séries de pompes et les séries de fractionnées, nous rappelant au bon souvenir des années avant-prépa. L’attente avait été à la hauteur de la préparation, et c’est peu dire que nous attendions HEC de pied ferme.

« Les 4 points et salut »

Car face à l’avalanche de blessures survenues au mois de janvier, peu avant le début de la deuxième phase de poules, l’heure du choix était venue. Le choix d’une saison, de regarder plus haut, de rêver plus grand. « Soit tu prépares ces matchs pour les gagner, les 4 points et salut, et alors j’vous l’dis on va bouffer du physique et des entrainements d’indiens ; soit tu t’entraînes sans forcer, j’vous laisse tranquilles jusqu’au prochain match et on n’ira pas se bouffer les couilles si on se qualifie pasMais tu peux, t’as l’droit.» Pourtant, le groupe ne s’était pas embarrassé de longues stances tragiques à la con au moment de trancher ce faux dilemme. Trois fois par semaines, à la lumière des puissants spots du stade, nos expirations marquées par l’effort formaient des nuages diaphanes de condensation, un instant visibles dans la nuit humide. Avec des rêves plein la tête : bientôt, nous aurions tous l’endurance de Molterminator, les abdos du Português, la grinta de Gagneux-tous-ses-duels, le placement de Chupintraitable, les dribbles de Donati, l’agilité de So’, l’élégance de Captain Nuggets, la qualité de centre de Marco Reus, la précision de Nicojean, la détente côté droit de la Beyss’, la frappe de balle de TC10.

Et la récompense de nos efforts avait été grande, laissant dans nos mémoires le sentiment du devoir accompli. Car Coach Marin l’avait rappelé, quelques minutes avant le premier des cinq matchs qui nous ont opposés à HEC cette saison : le passif était lourd, et il pouvait être chiffré. 10-0, une baffe cinglante ramassée l’année passée par une équipe en perdition, dont le pichichi avait été laissé sur le banc au coup d’envoi et dont le coach d’alors avait fait une Giscard à la mi-temps, tournant les talons en lâchant un « au revoir » qui préparait déjà son adieu… Un homme du passé. C’était donc une nécessité : il fallait laver l’affront et oublier le traumatisme ; il fallait faire ravaler ses quolibets à l’école la plus arrogante de France, qui l’an dernier avait usé et abusé du droit du vainqueur en demandant sur les réseaux sociaux (domaine où l’on sait les footballeurs très actifs, cf. les photos de vacances de Théo Caillé) si la Scep n’avait pas envoyé son équipe féminine. Chambrage légitime, nous en aurions fait tout autant.

Mais le CF assumerait son humiliation, pour mieux prendre sa revanche. Une vengeance en cinq actes, comme au théâtre, pour le plaisir des yeux et la purgation des passions, dans cinq décors différents et avec cinq intrigues distinctes, mais une seule et même trame d’ensemble, inéluctable : cinq victoires à zéro, et au bout du compte une manita dans les règles de l’art. Les héros eurent des poètes pour célébrer leurs exploits, le CF ne put avoir qu’un Franzone : éminent Prix Nobel d’Intelligence au goût marqué pour la gouaille, le King, aujourd’hui désigné ennemi public numéro 1 par les taxis d’Île-de-France, s’était fendu d’une tirade mémorable après le quatrième clasico de la saison, aux OJO (victoire 4-3, dans la foulée d’une très belle prestation de l’équipe de nuit dans une boîte lilloise). Avec sa dégaine de rapace et surtout ses biceps fièrement regonflés, le Latin lover avait à lui tout seul fait taire le contingent de supporters jovaciens venu se les peler à Lille – une nouvelle fois peu avare de moqueries avant la rencontre, bien davantage ensuite. À 5, à 7 ou à 11 ; sur parquet ou sur synthétique ; à Paris, à Jouy, à Cergy ou à Lille (et bientôt à Nantes) ; c’était toujours la même histoire : HEC, on te piétine ; « alors maintenant, allez bien niquer vos reums », aurait conclu notre Père Castor. Des mots pour l’histoire et une performance sportive qui avait traversé de part en part la saison du CF, laissant à la postérité un héritage à la hauteur duquel il faudrait se hisser. Et nous avions à notre tour gagné le droit de chambrer. Un Armand aussi sobre qu’à l’accoutumée ne s’en priverait d’ailleurs pas lorsqu’il recroisa par hasard un attaquant d’HEC qu’il avait mis en échec d’une maître parade lors du premier derby. Lui rappelant son raté et la défaite des siens (victoire 3-1 du CF, avec une tête gagnante aux vingt mètres « à la Boli » de Molter et un doublé de Nicolas Jean, histoire de montrer qui est le captain), il avait alors manqué de peu de provoquer une bagarre dans une boîte de nuit du WEPN… Parce que le match ne s’arrête jamais.

CF 2015

Des sensations, des images, des sons… Et un titre

De cette saison au CF, il restera également des sensations, des images, des sons. Le son du sifflet, par exemple. Trois coups stridents contre Centrale et une délivrance à la mesure de la bataille physique qui venait d’être livrée. L’heure de gloire du « bloc bas », véritable leitmotiv tactique de la saison du CF, inauguré face à l’ESTP dès le mois d’octobre (victoire 4-0, une leçon de Travaux Publiques avec un beau mur bien bétonné et des contres assassins). La tactique gagnante d’un coach avec qui on partirait à la guerre. Parce que face à une équipe de Centrale qui avait eu la maîtrise du ballon tout au long de la rencontre, les bleus ciels n’avaient pas craqué, tenant jusqu’au bout le score acquis sur deux de leurs seules occasions. Fraichement entré en jeu, Vendel avait en effet ouvert la marque en première mi-temps d’un tacle rageur, à la réception d’un centre au deuxième poteau de Donati – dont la prestation zidanesque cet après-midi-là lui vaudra un bandeau « Je suis Donati » en cover pic du Club F oot le soir même. Après l’égalisation des Centraliens, BML10 avait redonné l’avantage aux siens d’un pénalty plein de sang-froid, faisant valoir sa stature présidentielle sans trembler à la suite d’un léger accrochage qui avait vu l’officier Edouard se coucher plus vite qu’en Afghanistan. Une distribution de taquets comme on les aime s’était ensuivie jusqu’à la fin du match, avec open tacles et dégagements en touche à gogo, pour une victoire « à la croate » où le tiki-taka avait été laissé aux vestiaires.

Outre le son du sifflet, il y aura aussi eu le son de la barre. Rentrante, évidemment. Le son de la barre qui résonne par deux fois à quelques mois d’écart, le son de la barre hantant les cauchemars de nos adversaires, mais remplissant nos souvenirs d’une joie aussi indicible qu’inoubliable. Le son de la barre à Paris et à Nantes, sur le synthétique d’un stade du XVe arrondissement et dans le gymnase d’Audencia, la première comme une préfiguration à la seconde – et la seconde en écho à la première. Le son de la barre ou cette façon de joindre l’utile à l’agréable, de combiner l’efficacité d’une frappe imparable au purisme de l’esthète, qui veut parfaire son œuvre d’une touche sonore façon Challenge Téléfoot pour mieux marquer les mémoires. Zidane l’avait délicatement fait entendre un soir de juillet 2006, Flav’ et Naïm n’ont quant à eux pas fait dans la dentelle. Deux ogives rabattues par la transversale au fond des filets et deux victoires à la charge émotionnelle immense à la clé : une qualification pour les 1/8e de finale du championnat de France aux dépens d’HEC lors de la première, et surtout une Coupe de France de futsal inter-ESC lors de la seconde, au terme d’une finale que Steven Gerrard n’aurait pas reniée. Une remuntada épique, un renversement spectaculaire, sous les yeux d’un public nantais médusé. Car quand à huit minutes de la fin du temps réglementaire, l’arbitre de la rencontre consulte son chronomètre, il n’imagine pas une seconde que ce sont les gars en bleu ciel qui exulteront lorsqu’il portera le sifflet à sa bouche. Alors en infériorité numérique et mené 4-1 face à des Nantais à domicile, le Club Foot finit par réciter son football et la loi du plus fort, magnifié par son « carré magique » et sublimé par la hargne irrésistible de son collectif d’étoiles. A la veille de son partiel de finance, Antoine Shot Gagneux souleva cet après-midi le premier titre national de l’histoire du Club Foot ESCP Europe, annonçant peut-être d’autres trophées dans les prochaines années et à coup sûr un rattrapage inévitable pour notre ami lillois. Peu importe, nos onze élus l’avaient en tout cas emporté au bout de l’effort et d’un tournoi où ils avaient tenu à imposer froidement sur le front de chacun de leurs adversaires la marque du patron. Malgré des sueurs froides à rendre Issaka aussi blanc que son pull du CF (avant soirée), le Club Foot avait dominé de la tête et des épaules cette compétition dont il aurait vomi la médaille d’argent, demeurant dès l’issue des phases de poule la seule équipe invaincue du tournoi. Mais il avait malgré tout fallu attendre qu’un Nicolas Jean jusqu’alors muet se décide en demi-finale à aller chercher le titre de meilleur buteur du tournoi pour que le CF décroche enfin le sacre dont il avait tant rêvé. Mieux : assez difficile pour être belle, assez méritée pour paraître légitime, le CF s’est payé le luxe d’une victoire acquise avec l’autorité de celui qui sait surmonter les obstacles.

Deux barres et des barres

Mais au bout du compte, le Club Foot, c’est surtout un esprit. Même emmitouflés dans nos gants et nos sous-maillots en polyamide, il était toujours demeuré quelque chose au-dessus de tout le reste, évacuant bien vite le froid qui brûle et l’effort qui assèche : la déconne. La déconne, je veux dire la vraie, celle qui nourrit un goût prononcé pour la bêtise et la beauferie, celle qui rend ses lettres de noblesse à la délation et tient en haute estime le respect, celle qui donnerait envie à Simone de Beauvoir d’être machiste et à un certain trentenaire nippon de sortir des vannes graveleuses. Ce terrain-là était par-dessus tout le nôtre, et il fallait le faire savoir jusqu’à Rome et Barcelone, où nos pulls blancs ont comme les années précédentes laissé de plus ou moins bons souvenirs aux autochtones lors de nos traditionnels séjours en novembre et avril. Parce que nous l’avons tous vite compris, bien instruits par nos vieux sages, – des exemples pour la jeunesse en perdition d’aujourd’hui, – un « Prix Nobel d’Intelligence » certifié et brodé sur le pull blanc n’est jamais un statut définitivement acquis : il se mérite chaque jour, en travaillant avec humilité tout au long de l’année (et de la nuit) dans le respect de soi-même et la dignité d’autrui : toujours plus haut, toujours plus loin, toujours plus fort. Et surtout, il est un titre qui se gagne sur comme en dehors du terrain, en ne marchant pas toujours qu’à l’eau claire (« Merci François & Beyssen »). Au terme de cette saison, équipe 1 et équipe 2 ensemble, nous sommes fiers de pouvoir dire que nous avons tous mérité de chanter l’émouvant chant de guerre du CF, le bien nommé « Quoi que tu dises, quoi que tu fasses » – cette année rejoint par le non moins métaphysique « Pomodoro ». Tous, nous avons su nous élever avec brio au niveau intellectuel que le Club Foot exigeait de nous, même ceux qui ont fait de la résistance avec leurs alibis en bois (masters de Maths, Club Finance, militaire gradé et j’en passe) ; certains ont même fait du zèle, en trouvant davantage le chemin des filets au Q qu’à l’entrainement, en exportant le marquage à la culotte hors du rectangle vert, ou en manifestant avec plus ou moins de subtilité leur sens de l’organisation à l’occasion des trajets en train, bus, métro, RER, avion ou vélib’ ; d’autres s’apprêtent même à pousser le vice jusqu’à se faire passer pour de parfaits énarques en entamant une prep’ENA. Chacun à notre niveau, nous sommes parvenus à nous montrer dignes de nos couleurs avec le respect aux anciens et le sens du devoir qui nous caractérisent : le CF, c’est plaisir, et le plaisir, c’est définitivement le CF… En vous remerciant.

C.R.

Avec l’étroite collaboration d’Antoine Gagneux, qui a été les yeux pour voir là où

le niveau footballistique de l’auteur ne lui a pas permis d’être présent

 Le Club Foot cette saison c’est…

Une Coupe de France de futsal des ESC remportée à Nantes (et l’année prochaine, on défend le titre à la maison fiston)

Un huitième de finale de Championnat de France universitaire

Une saison d’invincibilité à domicile #forteresseimprenable

Une troisième place lors du Challenge du Monde des Grandes Ecoles et Universités, rassemblant près de 80 équipes venues du monde entier

Une médaille d’argent aux OJO

Le maintien mi-héroïque, mi-frauduleux de l’équipe 2

Une élimination en poule de la Coupe de France… A charge pour les successeurs de faire mieux

Deux entrainements par semaine avec des coaches professionnels, trois en période de « prépa phy»… Toujours avec eux, pour le meilleur et pour le pire

Mais le Club Foot, c’est aussi…

Deux tournois à Rome (en novembre) et à Barcelone (en avril), lors d’inoubliables séjours de quatre jours… Et surtout trois nuits

Un stage de préparation à Reims… Un test tant pour les joueurs que pour les coaches

Une vente privée Nike, avec des tarifs préférentiels démarchés pour les potos

Des dîners au Flam’s, histoire de voir ce qu’on a dans le ventre

Des soirées au Q, histoire de voir ce qu’on avait dans le ventre juste avant

Des « compos » lors des potlistes, OB et autres soirées à enjaille… « Merci François & Beyssen» (bis)