Les restrictions budgétaires chez Radio France : pourquoi on ne s’en fout pas !

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Vous n’écoutez peut-être pas France Inter tous les jours, vous ne l’écoutez peut-être même jamais, et pourtant vous devriez lire ce qui va suivre; rien que pour faire semblant de vous intéresser à la culture française ainsi qu’à son économie en berne, et pour montrer à votre voisin – vous savez qu’il lit par dessus votre épaule- que vous savez lire un article dont le titre contient l’expression « restrictions budgétaires ».

Voilà ce dont il s’agit : Radio France a connu il y a quelques mois une grève majeure, qui s’est étalée du 19 mars au 15 avril, et qui a paralysé de nombreux programmes sur la station; outre le fait qu’il fut très énervant pour bon nombre de Français de devoir écouter de la musique pendant 2 heures plutôt que d’avoir les actualités le matin, la grève a posé des problèmes bien plus importants. Elle est la plus longue que la radio ait connue depuis mai 68.

C’est quoi Radio France ? Radio France est un groupe du service public -et donc largement financé par nos impôts- qui regroupe France Inter, France Culture, France Musique, Le Mouv’, ou encore Fip (mais si, t’écoutes ça dans ton Uber), entre autres. Plus de 4500 salariés travaillent pour Radio France, qui possède deux orchestres et autant de chorales à la Maison de la Radio dans notre chère 16ème arrondissement (on ne vous dira pas combien ont coutées les rénovations, mais c’est approximativement 28x le prix d’un 300m carrés dans le 16e). Ces bâtiments et ces orchestres coutent extrêmement cher à l’Etat (qui détient 100% des parts). Certes il peut paraitre superflu de dépenser autant d’argent pour la culture lorsque des milliers de gens vivent sous le seuil de pauvreté; cependant, je ne sais pas si vous avez écouté le dernier album de Booba, mais si vous l’avez fait vous comprenez bien que nous avons encore besoin de musique de qualité pour sauver le pays. Vous vous en foutez surement maintenant, mais vous verrez, un jour vous arrêterez d’écouter Kaaris dans des caves obscures et vous serez bien content d’allumer France Inter. Et on a pas envie de finir comme l’Espagne qui abandonne toute idée de développement culturel -bon, eux ils ont peut-être vraiment pas le choix, ils son vraiment plus p!auvres que nous. Voilà le contexte.

Pourquoi les salariés ont-ils arrêté de travailler ? L’Etat a imposé au PD-G (n’oubliez pas le tiret, c’est important) de Radio France, Mathieu Gallet, de réaliser 50 millions d’euros d’économie d’ici à 2019; l’idée de ce dernier était de faire ces économies par des réductions d’effectifs (inciter 350 personnes qui ont dépassé les 50 ans au « départ volontaire », on appelle ça comment? On laisse le DRH gérer ça), et l’arrêt du financement des orchestres. Effrayés, les syndicats (CGT, CDFT, SUD, tout ça) ont appelé les travailleurs à arrêter leur activité. Mathieu Gallet est publiquement apparu tiraillé entre les exigences austères de l’Etat qui ne sait plus où mettre ses coupes budgétaires, et le mécontentement de ses salariés. Surtout que ces derniers ont été un peu énervés d’apprendre que leur cher Gallet veut tout leur réduire tandis que lui a dépensé des sommes indécentes pour la rénovation de son bureau (ça arrive plus souvent qu’on ne le croit; imaginez si vous hypothéquiez la maison de vos parents juste pour vous payer une énorme chambre avec véranda ?). Enfin, la peur de ces derniers s’est cristallisée autour d’une idée de mutualisation des programmes: les radios du groupe Radio France pourraient être regroupées entre elles pour former un contenu homogène afin de faire des économies. Là ça devient chaud : on aurait donc, en fait, une seule radio. Jolie progrès pour la diversité des médias. On est pas au Venezuela. Mais vous me direz, si toutes les entreprises doivent faire des économies pour le redressement du pays, pourquoi pas Radio France ? Parce que si on commence à faire de telles économies sur la culture, c’est la porte ouverte à toutes les dérives; si on commence comme ça, l’année prochaine on paiera notre entrée au musée d’Orsay 54 euros et le plus mauvais des j!ournaux 6 euros.

Pourquoi on ne s’en fout pas ? Parce que les Français ne s’en foutent pas. Avant que la grève ne se termine, je continuais à écouter France Inter, pas pour le doux message qui tournait en boucle « En raison d’un appel à la grève lancé par plusieurs organisations syndicales portant sur la défense de l’emploi à Radio France, nous ne sommes pas en mesure de diffuser l’intégralité de nos programmes habituels. Nous vous prions de nous en excuser », mais pour savoir ce qu’en pensaient à la fois les journalistes et les citoyens lambdas. Interviewée à la sauvette dans la rue, une femme dit au journaliste qu’elle est « prête à payer un peu plus d’impôt pour sauver la radio » (peut-être était-elle payée par Alonn Ermhann); un homme explique que la qualité et la diversité des programmes sur des fréquences nationales sont nécessaire à la bonne santé de l’information et du divertissement. En somme, ces radios qui certes coûtent cher sont le poumon d’une France souvent en mal de programmes de qualité, ce qui permet de respirer de l’air pur hors d’NRJ12 et du Juste Prix -l’équivalent pour le cerveau de 4 paquets de gitanes sans filtre par jour. En revanche, parce que nous sommes un média de qualité et non partisan (?), il est important de relayer des avis divergents: certains pendant la grève la qualifiaient de « scandaleuse ». Sur l’espace public en ligne de Radio France, les commentaires sont ouverts, les réactions ne se sont pas faites attendre: un internaute pointe des faits qui ne sont, en somme, pas faux. Il se demande par exemple pourquoi Radio France serait la seule entreprise à ne pas faire d’efforts de rationalisation, pourquoi elle garderait ses privilèges; il se demande même si on peut appeler ça un service public alors que ses « collaborateurs le sabotent et que l’Etat n’exige pas la continuité de son fonctionnement ». Il est agacé par le manque de considération montré aux auditeurs, et va même jusqu’à dire qu’il n’écoutera plus Radio France. Voici ce que j’ai envie de lui répondre: certaines entreprises plus que d’autres se doivent de faire des efforts de rationalisation. Les collaborateurs n’ont pas saboté Radio France, ils ont protesté pour leurs intérêts sur une période exceptionnellement longue; l’Etat n’a pas négligé la continuité de son fonctionnement, il a impliqué la ministre de la culture Fleur Pellerin et a désigné un médiateur pour que les choses se passent pour le mieux, et a du considérer les plans de redressement pas très avisés de Mathieu Gallet. Les salariés de Radio France n’ont pas méprisé les auditeurs; ils leur ont simplement manifesté leur inquiétude. Ce n’est pas parce que c’est un service public que ça doit marcher parfaitement chaque jour que Dieu fait; les gens qui y travaillent sont aussi des êtres humains. Et ce n’est pas en arrêtant d’écouter Radio France qu’on va l’aider à se remettre sur pieds. Il est peut-être plus justifié de s’insurger contre Mathieu Gallet, non contre les gens effrayés par ses potentielles décisions ou contre l’Etat; pour autant, la position du PD-G est tout aussi délicate puisque s’il est conspué pour donner la priorité à la rentabilité du groupe, il ne peut pas la négliger lorsqu’il constate que l’entreprise qu’il dirige en est à plus de 20 millions d’euros de déficit budgétaire, et un r!edressement ne va pas sans une certaine radicalité.

Quel avenir pour Radio France ? Que faire dans ce cas ? Les idées de Mathieu Gallet ne pas toutes bonnes à jeter: son projet d’ouvrir un restaurant et une librairie à la Maison de la Radio pour y faire venir des gens et générer des revenus, son idée d’élargie l’audience en créant des webradios, sont certes un peu légères, mais pas si nulles. Aujourd’hui la grève est finie, mais pas le conflit entre syndicats et direction. Gallet a reporté mais n’a toujours pas abandonné l’idée de suppression de postes. La fracture entre les salariés et la direction est telle que ça ne laisse présager rien de bon pour la cohésion et donc l’efficacité future du développement des programmes. La feuille de route de Radio France pour les années 2015 à 2019 doit être signé cet été par le groupe et par l’Etat. Le groupe nécessite encore des subventions de l’Etat pour terminer l!e chantier de rénovation de la Maison de la Radio.

! Bon, les problèmes d’argent, il y en a partout en ce moment, alors venez, on dit qu’on s’en fout. Même si la grève a fait perdre 1 million d’euros à Radio France en recettes publicitaires -ok, ça c’est pas top. Ce qui compte, c’est que Gallet pense toujours a regrouper les radios et donc les programmes, ce qui s’annonce comme une pente glissante vers une homogénéisation dangereuse de ce qu’on pourra écouter à la radio; son projet de supprimer les ondes courtes et moyennes n’est pas super cool non plus pour les gens qui vivent dans une cabane au fond des bois. Enfin, sachant que l’audience d’NRJ est déjà plus importante que celle de Radio France, on espère qu’avec cette histoire qui sent mauvais ça ne finira pas en 90% – 10% pour Skyrock et France C!ulture d’ici quelques demi-décennies.

Qui est Mathieu Gallet ?

– Il est né le 8 janvier 1977 dans le Lot-et-Garonne, ce qui veut dire que le PD-G de Radio France est jeune et sudiste. On vous laisse en penser ce que vous voulez.
– Il a été président de l’INA de 2010 à 2014, de Radio France depuis février 2014.
– Il a fait Sciences Po Bordeaux puis a obtenu un DEA d’analyse économique et décisions publiques. Il a travaillé chez Pathé, Studio Canal et Canal+, puis pour le Ministère de la Culture et de la Communication.
– Il a initié la loi qui a attribué la responsabilité au Président Sarkozy de nommer lui-même le président de Radio France et France Télévision.
– Sa radio préférée est RFM, pas cool.
– Il aime passer Noel a Los Angeles.
– Il paye sa salle de sport 1700 euros par an.