La loi Avia, fausse bonne idée ?

Article d’opinion

Les faits

Le président de la République avait annoncé le 16 mars dernier la suspension de toutes les réformes, dans le contexte de la crise sanitaire à laquelle nous faisons face. Cependant, le 13 mai, l’Assemblée Nationale a officiellement adopté la loi Avia, loi contre les contenus haineux sur Internet. Le résultat des votes n’était pas unanime : 355 pour (LREM, MoDem et UDI-Agir) et 150 contre (Les Républicains, la France insoumise et le Rassemblement National) et les socialistes qui s’abstiennent : cela annonçait déjà les débats qu’elle allait engendrer.

La loi tient son nom de la députée de Paris Laetitia Avia (LREM), qui l’a déposée le 20 mars 2019. Elle s’était fortement inspirée de nos voisins allemands et de leur loi Netzwerkdurchsetzungsgezetz (NetzDG pour les intimes). En 2019, Laetitia Avia avait déclaré : « Il nous faut affirmer que nous ne pouvons plus tolérer sur Internet ce que nous n’accepterions jamais dans un bus, dans un restaurant ou dans l’espace public. »

En bref, le but de la loi Avia est de retirer les contenus terroristes et pédopornographiques de n’importe quel site une heure après leur signalement, et les contenus « manifestement haineux » (racisme, antisémitisme, homophobie, violence, incitation au crime, harcèlement sexuel) des principaux réseaux sociaux, plateformes collaboratives (Le Bon Coin, TripAdvisor…) et moteurs de recherche sous 24h.

Les opérateurs des sites doivent donc mettre en place un dispositif accessible, lisible et simple d’utilisation permettant à n’importe quel utilisateur de signaler un contenu illicite. Si le site Internet refuse de supprimer le contenu ou s’il ne respecte pas les délais, il risque une amende de 250 000 euros, ainsi qu’une sanction à hauteur de 4% de son chiffre d’affaires de la part du CSA (Conseil supérieur de l’audiovisuel). Le signalement abusif est, quant à lui, puni de 15 000 euros d’amende et d’un an d’emprisonnement. La loi ne concerne pas vraiment les auteurs des messages haineux, si ce n’est à travers la mise en place d’un parquet spécialisé afin de les juger.

Controverses et liberté d’expression

Cette loi a pour objectif premier de protéger de la haine qui se manifeste à travers les insultes, nul ne peut en critiquer le dessein. Mais beaucoup y voient une atteinte à la liberté d’expression, comme les Républicains qui ont déposé le 18 mai 2020, un recours auprès du Conseil constitutionnel contre la proposition de loi, au nom de la défense de la liberté d’expression. Douze ONG ont également signé un appel en signalant que « en contournant les prérogatives du juge judiciaire, la loi Avia porte atteinte aux garanties qui nous permettent aujourd’hui de préserver l’équilibre de nos droits et libertés fondamentales »

La haine n’a pas de définition dans le droit français (elle peut simplement être le motif de crime ou de délit mais elle n’est pas une infraction en soi). Si, en théorie, cette loi visant à éradiquer la haine d’Internet semble être une bénédiction pour quiconque aimerait surfer dans un environnement sain et bienveillant, la pratique est toute autre. Très simplement : comment identifier, à coup sûr, des propos haineux, quand le mot haine n’a pas de définition légale ? Très fréquents sont les exemples de controverses ayant trait à des tentatives d’humour, jugées hilarantes pour certains et s’apparentant à de la haine gratuite pour d’autres. En témoignent les tristement célèbres caricatures du prophète Mahomet du journal satirique Charlie Hebdo, dont la publication -rendue populaire par les attentats ayant touché les locaux du journal en janvier 2015- a suscité de violents débats sur la liberté d’expression. Parce que bien sûr, le problème sous-jacent des controverses liées à cette loi est la liberté d’expression. Je ne vous ferai pas l’affront de vous citer la célébrissime phrase de Pierre Desproges « On peut rire de tout mais pas avec tout le monde », puisque d’une part, personne ne sait exactement ce qu’elle signifie, et d’autre part, ce qui est posté sur Internet est, par structure, destiné à précisément tout le monde. Cependant, le problème est là : sommes-nous assez naïfs pour croire que des algorithmes seront capables de discerner le second degré dans les tweets ? Comment protéger la liberté d’expression tout en bannissant la haine ?

De plus, remettre la décision de ce qui est haineux ou non entre les mains du CSA et en dessaisir l’institution judiciaire pose question. En effet, le CSA est une « autorité administrative indépendante » mais dont les membres sont nommés par le président de la République et les Assemblées, c’est-à-dire par les pouvoirs exécutif et législatif. Il est également important de noter que les membres du CSA reflètent l’orientation politique du gouvernement, et que le « politiquement correct » d’E. Macron diffère probablement beaucoup de celui de M. Le Pen. Avec les réseaux sociaux, il faut agir vite, c’est pourquoi cette loi impose un délai très court aux plateformes. Il serait humainement impossible de faire intervenir un juge pour chaque commentaire, c’est pourquoi on donne le rôle aux plateformes elles-mêmes, de créer des algorithmes. Ce délai d’une heure est critiqué par certains comme étant contraire à la Constitution, car une mesure restreignant un droit fondamental (ici, la liberté d’expression) ne peut être conforme à la Constitution que si elle “n’excède pas ce qui est nécessaire à la réalisation de l’objectif suivi”. Or, pour la loi Avia, on peut d’abord distinguer un défaut d’adéquation car le délai est impossible à respecter pour les plateformes. A titre d’exemple, Facebook n’a pas réussi à supprimer en 24h l’intégralité des vidéos de la tuerie de Christchurch le 15 mars dernier. Si le géant des réseaux sociaux n’a pas su le faire en 24h avec ses algorithmes de pointe, il paraît inenvisageable que les autres sites soient capables de le faire dans les mêmes délais. On constate également un défaut de proportionnalité. Pour ne prendre aucun risque, les réseaux sociaux vont créer des algorithmes larges qui préféreront en enlever trop que pas assez pour ne pas être sanctionnés financièrement. Ainsi, tous les contenus qui ne seront pas suffisamment politiquement corrects seront retirés et on éteindra toute sorte de débat sur les réseaux sociaux.

Le 18 mai, le #sijétaitjuif (sic) a été propulsé en première place des tendances Twitter du jour. Le contenu des tweets reprenant ce hashtag était puant d’un antisémitisme digne des années 30, c’est donc typiquement pour ce genre de situations que la loi a été pensée. Cependant, bon nombre de personnes, indignées par ce comportement, ont repris le hashtag pour le dénoncer. Un algorithme aurait probablement supprimé tous les tweets le contenant, sans distinction aucune entre ceux l’utilisant dans un objectif de haine, et ceux dans un objectif de dénonciation… De la même manière, il arrive que des auteurs qui cherchent à dénoncer des propos ou certaines injustices de la société choisissent d’utiliser les mêmes formes de rhétorique que ceux qu’ils dénoncent pour être plus percutants : leurs textes seront-ils supprimés également ? En outre, les signalements abusifs seront, d’après la loi, punis d’une amende : comment juger la bonne foi d’une personne qui peut avoir été heurtée par un message que d’autres trouveront normal ou humoristique ?

Dans l’intention, cette loi semble être une bonne initiative pour stopper la haine sur Internet qui devient un espace public comme un autre. Mais n’étant pas la préoccupation majeure actuellement, elle a été expédiée un peu précipitamment. Dans les faits, cette loi va donc placer entre les mains des GAFA étrangers le droit d’apprécier le concept extrêmement flou de ce qui est haineux ou non à grand renfort d’algorithmes et de risques de sur-censure, tandis que le pouvoir judiciaire national – pourtant garant des libertés individuels – sera court-circuité.  En somme, c’est bien la liberté d’expression qui risque de payer le prix de cette tentative de purification du net. Le Conseil constitutionnel a été saisi, il avalisera ou bien retoquera le texte s’il ne le juge pas proportionné.

Crise du Covid-19 en France : un « effort de guerre » venant des entreprises ?

Dans l’histoire moderne, les grandes industries ont toujours contribué à l’effort de guerre.
Cette expression apparaît il y a un siècle, lors de la Grande Guerre (1914-1918). C’est la première guerre totale de l’histoire. Totale, parce qu’elle nécessite la mobilisation de toute la population et pas seulement des militaires.
La société civile se doit d’aider les hommes partis au front. Totale, aussi car on assiste pour la première fois à l’utilisation d’armes lourdes et chimiques sur les champs de bataille. Les femmes et les hommes non appelés au combat sont alors réquisitionnés dans les usines pour participer à la fabrication d’armes. Des entreprises comme Citroën ou Schneider abandonnent totalement leur industrie pour se consacrer uniquement à l’aide apportée au front.

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Macron et l’écologie : je t’aime moi non plus

Macron et l’écologie, c’est une longue et tumultueuse histoire d’amour. D’abord la fougue, le titre de « champion de la Terre » (rien que ça) attribué en 2018 à notre cher président par l’ONU, puis le charme : on se rappelle du « Make our planet great again » répliqué à Donald Trump et largement salué par les Français. Mais derrière la séduction et l’apparat, dans le réel concret, le couple Macron-écologie rencontre comme tous les autres des difficultés. C’est le départ fâcheux de la marieuse Hulot. Ce sont les « cadeaux » accordés aux chasseurs. C’est aussi la mobilisation des jeunes unis derrière la vague Thunberg dénonçant un gouvernement oisif. Le couple Macron-écologie parviendra-t-il à éviter la rupture ? Devant le souverain juge des électeurs de 2022, sera-t-il jugé sincère ou brocardé de la redoutable étiquette « Green washing » ?

Sans procès d’intention revenons après 3 ans de mandature sur ce qui a été fait. Une action manifeste a été réalisée depuis le début sur la lutte contre le gaspillage. Dans la foulée de l’interdiction des sacs plastiques (2016, Ségolène Royal), les touillettes, pailles, cotons-tiges, couverts, gobelets, assiettes plastiques à usage unique seront bannis d’ici à 2021. Même chose pour les bouteilles d’eau en plastique dans les cantines scolaires (quid de l’Escp ?) d’ici 2022. Plus globalement, l’Assemblée nationale a voté la fin du plastique à usage unique d’ici 2040.
Autre priorité, la transition énergétique. La fermeture de Fessenheim, le soutien financier et juridique gouvernemental pour accélérer la lente montée en puissance de l’énergie éolienne (1 Gw supplémentaire/an), solaire, la biomasse. La fermeture des centrales à charbon d’ici la fin du mandat ; le charbon représente environ 3% du mix énergétique, quid du reste ? C’est ici que le bât blesse, trop peu de choses ont été faites pour réduire les 44% attribués au pétrole dans le mix énergétique. La prime sur les véhicules électriques, hybrides, c’est bien, l’objectif de 50% de véhicules propres pour l’Etat, c’est mieux (surtout s’il est respecté). Mais c’est long, trop long et clairement insuffisant. Et c’est à l’image de tout le bilan du gouvernement, des petits pas nécessaires, insuffisants, et parfois contrebalancés par des mesures contradictoires ou des reports.
Exemples : augmentation des aides de conversion à l’agriculture biologique, objectif de 20% de bio dans les cantines ; dans le même temps suppression des aides au maintien des exploitations bio. Sur le plan de la biodiversité, on note l’interdiction de différents néonicotinoïdes (dévastateur sur les insectes), la limitation des seuils acceptés de chlordécone mais la prolongation de l’autorisation du glyphosate. Même chose avec le plan vélo (350 millions investis sur 7 ans) d’un côté et de l’autre le coup de rabot massif sur l’aide à la rénovation énergétique accordé aux particuliers qui avait pourtant fait ses preuves. Un budget de l’écologie augmenté, mais surtout en comptabilisant des dépenses préalablement inscrites dans le périmètre du ministère des transports.

C’est donc un bilan en demi-teinte qui transparaît de l’action gouvernementale. Un bilan fait de petites mesures techniques bienvenues mais dénotant un réel manque d’ambition (posez la question à quelqu’un de votre entourage sur 3 mesures prises par le gouvernement), et qui reporte au loin les grandes décisions. Un bilan qui restera davantage marqué par des coups d’éclat de communication (suspension de Notre-Dame des Landes, projet de la montagne d’or en Guyane, investissement notable du président sur la scène européenne et internationale) que par un changement profond de notre modèle économique et / ou énergétique. A moins que l’actuelle crise sanitaire ne soit l’opportunité de repenser notre modèle économique, de rapatrier massivement nos usines.

Olivier Laborde

Merci à mon illustratrice Pépé

Peut-on encore citer Charles de Gaulle ?

Article d’opinion

Nous sommes lundi, il est 8h. En ce début de la semaine, c’est bien tout frais que vous souhaitez prendre des nouvelles de ce beau monde qui vous entoure. Vous allumez donc Europe 1, France Inter, ou encore BFM Télé. Tous alors ils sont là. Nicolas Dupont-Aignan, Florian Philippot, François Bayrou, Montebourg, Chevènement (une liste non exhaustive), tous sont là pour vous parler d’un seul homme : Charles de Gaulle.

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Compte-rendu Café-Diplo #1: Les nouvelles droites en Amérique Latine

Si le sous-continent latino-américain est généralement assez peu connu dans nos pays « occidentaux » et a historiquement été nié dans les relations internationales, il s’affirme depuis quelques années sur la scène géopolitique. En effet, depuis le début des années 2000, un certain intérêt est apparu à l’égard de ces pays qui basculaient alors tour à tour vers des gouvernements de gauche ou centre-gauche, que certains appellent « progressistes » mais qu’il serait plus juste de qualifier de « post-néo-libéraux ». Dès l’élection d’Hugo Chavez au Venezuela en 1998, l’Amérique Latine commençait à écrire une nouvelle page de son histoire. Mais à partir des années 2010, la situation politique se renverse, et plusieurs pays latino-américains voient arriver à la tête de leurs gouvernements une nouvelle droite. Comment s’est construite cette droite, et sous quelle forme se présente-t-elle? Voici un compte-rendu du Café-Diplomatique #1 animé par Christophe Ventura, chercheur à l’IRIS (Institut des Relations internationales et Stratégiques), spécialiste de l’Amérique latine et journaliste au Monde Diplomatique.

Panorama général de l’Amérique Latine

                L’Amérique Latine est un sous-continent de 45 pays composé de 641 millions d’habitants, soit plus peuplé que l’Union Européenne. De mini pays caribéens au géant Brésilien, les pays latino-américains sont parfois très peu comparables les uns aux autres. Ainsi, contrairement à la situation en Europe, les contrastes peuvent être énormes entre les pays, et donc, à fortiori, les problématiques aussi.  On dit souvent que les douze pays d’Amérique du Sud constituent « la moitié de tout », c’est-à-dire la moitié du sous-continent, tant au niveau de la superficie que de la population et du PIB. Cette région possède cependant une certaine unité du fait d’une histoire commune. L’Amérique Latine, désignée comme la région à partir de laquelle sont exportées des ressources énergétiques nécessaires au développement des pays dits du « Nord » a depuis longtemps une position périphérique dans le système des échanges mondiaux. Sa place est assignée et son modèle de développement économique basé sur les exportations en fait une région extrêmement dépendante de l’extérieur.

La première rupture : l’arrivée des gauches au pouvoir

                Dans les années 80-90, l’Amérique Latine a été le laboratoire des politiques du « Consensus de Washington » (élaboré en 1989). Sous l’influence des Etats-Unis, de nombreux pays comme le Chili de Pinochet acceptent une libéralisation de leurs échanges, un désengagement de l’Etat et des vagues de privatisations. Sous l’effet de ces mesures parfois radicales, la fin des années 90 va être marquée par l’effondrement des sociétés latino-américaines et la discréditation des classes politiques. Vingt années de ces politiques ont eu pour conséquence une déconnection entre les populations et les classes politiques de droite ou de centre gauche alors au pouvoir. C’est précisément à ce moment, lorsque les droites s’effondrent, que la gauche va parvenir à se construire. La rupture a lieu avec l’arrivée d’Hugo Chavez. Ce personnage jusque-là inconnu du grand public et au parcours atypique – il ne venait pas du monde politique mais était un ancien militaire- entreprend, pour rendre la souveraineté à la population vénézuélienne, un coup d’Etat en 1992 qui échoue et conduit à son incarcération. Après sa libération en 1994, il change de discours : le pouvoir doit être conquis par les urnes, et non plus par la force. C’est ainsi qu’il remporte les élections vénézuéliennes en 1998 face à une coalition des partis de droite et de centre-gauche qui maîtrisaient alternativement le pays depuis 50 ans. Après le Venezuela, d’autres pays de la région vont basculer à gauche : en 2002 Lula arrive au pouvoir au Brésil, l’année d’après Nestor Kirchner gagne les élections en Argentine, en 2005 Evo Morales se retrouve à la tête de la Bolivie…

                Quel est le socle commun de tous ces gouvernements de gauche qui arrivent au pouvoir dans les années 2000 ? D’abord, ils partagent tous un rejet des institutions financières internationales (FMI, Banque Mondiale, Consensus de Washington…). Pour éponger la dette sociale contractée vingt années plus tôt, quand la droite ou le centre-gauche étaient au pouvoir, ces pays n’hésitent pas à entreprendre des « ajustements constitutionnels » et à augmenter considérablement les dépenses publiques pour réduire les inégalités sociales devenues quasiment insoutenables. Ils se construisent progressivement un Etat social – alors qu’au même moment les pays européens décident de détruire le leur – grâce à des politiques de redistribution, de lutte contre la pauvreté, de programmes d’alphabétisation et d’éducation… La rente issue de l’exploitation des matières premières ne doit plus servir à enrichir les classes oligarchiques locales mais à financer des programmes sociaux. Ensuite, les gauches qui arrivent au pouvoir partagent la conviction que le renforcement de l’intégration régionale est une nécessité pour l’Amérique Latine si elle veut réduire sa dépendance à l’extérieur, en particulier aux États-Unis et à l’Europe. C’est un défi de taille pour une région historiquement très extravertie, puisque sur l’ensemble du sous-continent, les échanges intra zone ne représentaient en 2017 que 16% des échanges globaux de la région – exactement l’inverse de la situation en Europe! Quasiment tout ce qui est produit en Amérique Latine est exporté. L’intégration régionale est alors développée à coups d’investissements massifs dans des infrastructures pour relier les pays entre eux, mais aussi par la création de nouvelles organisations politiques et économiques. L’ALBA (Alliance Bolivarienne pour les Amériques), coordination politique stratégique des pays considérés comme les plus « radicaux », notamment dans leur rejet des États-Unis, est créée en 2004. En 2008, l’UNASUR (Union des nations sud-américaines) voit le jour dans une tentative de régionalisme économique. Il s’agit à la fois de créer de nouvelles dépendances économiques entre les pays membres par des plans d’infrastructures, une harmonisation douanière et fiscale, mais aussi de donner naissance à un nouveau forum de dialogue, le premier forum latino-américain sans les États-Unis, pour affirmer une souveraineté par rapport à ceux-ci et, secondairement, à l’Europe. L’UNASUR devient une alternative au forum de l’OEA (créé en 1948, en pleine Guerre Froide) dont le siège est à Washington. La CELAC (Communauté des États latino-américains et Caraïbes) est créée en 2010. Cette intégration régionale a donc pour but de permettre aux pays de se déployer au niveau international et relâcher la tutelle des puissances traditionnelles. Pour y parvenir, les États favorisent une diplomatie très active vers l’Asie –en particulier la Chine qui intègre en 2001 l’OMC s’affirmant ainsi comme un nouveau poids lourd de l’économie mondiale -, le Moyen-Orient et l’Afrique, afin de créer une dynamique Sud-Sud. La Chine, qui connaît à l’époque des taux de croissance annuels proches de 17%, devenant de plus en plus gourmande en ressources naturelles, devient un partenaire privilégié de l’Amérique-Latine. Fait inédit dans l’histoire du sous-continent, l’Empire du Milieu devient le premier partenaire commercial de pays comme le Brésil, et sera certainement amené d’ici quelques années à supplanter les États-Unis en tant que premier partenaire commercial de la région.

 

La deuxième rupture : la crise de 2008

                Lorsque la crise financière internationale de 2008 se transforme en crise économique et provoque la stagnation des pays du Nord et le ralentissement des économies émergentes, l’Amérique-Latine se voit durement touchée, dès 2012-2013. Toujours dépendante de la consommation des marchés occidentaux, le sous-continent connaît une forte récession suite à la baisse de la demande mondiale couplée à un effondrement du cours des matières premières qu’elle ne maîtrise absolument pas (75% de leur valeur des matières premières disparaît). On se doute bien que les conséquences sont alors terribles pour des pays comme le Venezuela pour lequel 95% des devises entrantes proviennent du pétrole. Les gouvernements n’ont pas de « plan B », mais avaient-ils réellement les moyens de faire autrement ? Pouvaient-ils vraiment en moins d’une décennie modifier en profondeur les structures économiques des Etats ? Certainement pas. Dès lors, les pays latino-américains sont subissent de plein fouet une explosion du chômage, l’inflation, le retour de la pauvreté et des inégalités, fléaux qui avaient pourtant partiellement disparus depuis quelques années. La mauvaise gestion de cette crise économique aboutit ensuite à une crise sociale qui elle-même aboutira à une crise politique.

Les gouvernements n’ont pas de “Plan B”, mais avaient-ils réellement les moyens de faire autrement? Pouvaient-ils vraiment en moins d’une décennie modifier en profondeur les structures économiques des Etats ? Certainement pas.

Crise politique et montée de nouvelles droites

                La crise politique démarre au Brésil à partir de 2012. Les contestations à l’encontre du gouvernement, émises par une partie de la population bénéficiant paradoxalement des aides de l’État, se mettent à pleuvoir. En effet, la population pauvre vis moins bien mais n’en demeure pas moins exigeante envers l’État en ce qui concerne les infrastructures et le service public. La coupe du monde de football de 2014 eut à cet égard des échos très négatifs puisque cette même population eut l’impression que l’Etat gaspillait son argent dans des projets inutiles. Naît alors de ces revendications une droite, sociale plus que politique, qui accuse le présent gouvernement de mauvaise gestion économique et de corruption. La montée de la droite se poursuit dans d’autres pays, notamment en Argentine avec l’élection surprise de Mauricio Macri en Novembre 2015 et au Venezuela grâce à la victoire de la MUD à l’assemblée nationale. En 2016, l’opposition brésilienne arrive finalement à ses fins en destituant Dilma Roussef grâce à une alliance entre tous les partis du Congrès. Un gouvernement non-élu se substitue alors au précédent et entreprend de défaire tout ce qui a été fait. Sa politique se veut très néolibérale, ce qui ne correspond pas aux attentes du peuple. L’argent n’est plus orienté vers les politiques sociales.

Les trois pays dans lesquels la droite commence à s’affirmer sont ceux qui ont donné naissance au premier cycle de la gauche. Ces droites, plutôt majoritaires, semblent avoir des points communs. En effet, elles sont toutes arrivées au pouvoir suite à un défaut de gestion de la crise économique de la part des gouvernements de gauche. Ce ne sont plus les droites des coups d’État. Au contraire, elles cherchent à maintenir les acquis sociaux tout en gérant plus efficacement les pays. C’est du moins ce qui transparaît dans leurs discours. Elles reposent non pas sur des personnalités politiques mais sur des gestionnaires qui ont travaillés avec les ONG, sur le management et le renouvellement du personnel. En modifiant les cadres qualitativement et quantitativement, elles cherchent à refonder les liens entre États et individus qui avaient été mis à mal par des gauches quelque peu intrusives. Les propositions électorales et politiques visent à pallier une gauche défectueuse, déconnectée du peuple car trop affairée dans la gestion quotidienne de l’État. Ainsi, Mauricio Macri veut par exemple réinsérer son pays dans la normalisation mondiale en revenant au multilatéralisme transatlantique. La gauche est donc en crise de sens et de projet tandis que la droite n’est pas particulièrement plébiscitée non plus, comme le montre la forte impopularité (seulement 6% de soutien) du président brésilien non-élu Temer. Que va-t-il se passer ? La droite ne sait pas trop sur quel pied danser face à la politique protectionniste et migratoire du président Trump. Elle demeure également instable, comme le montre la dégringolade du président péruvien Kuczynski quelques semaines après son arrivée au pouvoir. C’est un défi pour les forces en présence de réinventer des projets afin de s’asseoir dans le paysage politique. Les nouvelles droites augureraient certaines formes que peuvent prendre les droites en Europe, y aurait-il du « Macri dans le Macron » ?

Ces droites sont toutes arrivées au pouvoir suite à un défaut de gestion de la crise économique de la part des gouvernements de gauche. Ce ne sont plus les droites des coups d’Etats. Au contraire, elles cherchent à maintenir les acquis sociaux tout en gérant plus efficacement les pays.

 

 

Le clivage gauche-droite en Amérique Latine: fantasme ou réalité?

Qu’est-ce que la gauche, qu’est-ce que la droite de nos jours ? Si même en France, le clivage gauche-droite semble voler en éclat, ou en tout cas n’apparaît plus évident à certains égards, pourquoi devrait-on appliquer cette grille de lecture au paysage politique latino-américain qui ne connaît la démocratie et l’alternance que depuis un peu plus d’une trentaine d’années ? Etudions ainsi la pertinence de certains facteurs de différenciation potentiels pour distinguer droite et gauche en Amérique Latine.

L’insertion dans la mondialisation ? Jusqu’aux années 70, le sous-continent tout entier militait pour un développement économique autocentré, flirtant avec un protectionnisme censé s’exprimer à travers l’établissement d’appareils industriels nationaux se substituant aux importations. Ce modèle s’est avéré être un échec cuisant révélé par la crise des années 70, et sera vite oublié. Aujourd’hui le Brésil constitue la 8ème puissance économique mondiale et le Mexique la 15ème selon le FMI, grâce à une ouverture et une insertion dans la mondialisation incontestable. Même un pays comme le Venezuela dit de gauche depuis Chavez est profondément inséré dans la mondialisation : le commerce extérieur vénézuélien représentait 53% du PIB en 2016 selon l’OCDE.

Le suivi des politiques libérales du Consensus de Washington ? En effet, traditionnellement les partis de droite ont appliqué ces recommandations à l’instar de Carlos Menem en Argentine pendant les années 90. En revanche il ne faut pas croire que les gouvernements de gauche n’ont pas suivi le mouvement. Certes la Bolivie d’Evo Morales ou le Venezuela de Chavez ont enchainé les nationalisations et réinstauré l’omniprésence de l’Etat, mais le Pérou au contraire a connu le « Fujichoc » (politiques de dérégulation lancées par Alberto Fujimori) alors même que Fujimori avait mené campagne contre Vargas Llosa qui insistait sur la nécessité d’instaurer des politiques libérales.

Les politiques sociales de redistribution des richesses ? La plus connue a été lancée par le leader brésilien de gauche Lula dans les années 2000 sous le nom de Bolsa Familia. Le pays a profité de ses excédents budgétaires conséquents obtenus grâce à l’exportation massive de matières premières dont les cours étaient alors élevés pour réduire la pauvreté et les inégalités. Or, la première politique sociale digne de ce nom a été instaurée en 1997 au Mexique par le dirigeant Ernesto Zedillo (PRI, parti socialiste), et poursuivi par Vicente Fox (PAN, parti conservateur) par la suite sous le nom de Progresa. Ce type de politiques publiques étant aujourd’hui largement recommandé par la Banque Mondiale et le FMI.

L’opposition aux Etats-Unis ? Les pays de l’ALBA (Alliance Bolivarienne pour les Amériques) parmi lesquels Cuba, le Venezuela et la Bolivie en premier chef, sont ceux qui s’opposent le plus frontalement à l’hégémonie américaine sur le continent, et sont quasiment tous de gauche. Cependant, il serait faux de croire qu’ils ne sont en aucun cas liés aux Etats-Unis : ces derniers sont par exemple le premier partenaire commercial du Venezuela. De plus, un pays comme le Mexique, fondamentalement lié aux États-Unis économiquement, ne se refuse pas à critiquer son voisin, et ce peu importe les couleurs politiques comme a pu l’expliquer Porfirio Diaz, dirigeant mexicain du début du XXème siècle :

« Pauvre Mexique, si loin de Dieu et si proche des États-Unis ».

La progression des libertés individuelles ? A l’heure actuelle, les projecteurs sont braqués sur la dérive autoritaire du régime vénézuélien de Nicolas Maduro, héritier de Chavez. Cependant, l’atteinte aux libertés individuelles est un mal qui ronge l’Amérique Latine et n’est absolument pas propre à un camp politique. Le Chili a par exemple connu en parallèle d’un choc libéral dans les années 90 de graves exactions militaires à l’encontre des maoïstes du Sentier Lumineux commises par des groupes paramilitaires protégés par le gouvernement d’Alberto Fujimori pour lesquelles il a été condamné à 25 ans de prison pour « crimes contre l’humanité ».

Il apparaît par conséquent que le clivage traditionnel gauche-droite en Amérique Latine ne saurait se résumer aux aspects économique et social. Il semble plus pertinent, pour ces récentes démocraties, d’utiliser une clé de lecture différente qui mettrait l’accent sur la figure du dirigeant et sa personnalité. En France, nombre de nos politiques ne se revendiquent-ils pas comme gaullistes, et ce peu importe la couleur politique ? De la même manière en Argentine, les gouvernements qui ont succédé à la dictature ont presque tous revendiqué être péronistes (Carlos Menem puis les Kirchner notamment), en souvenir de la figure du Général Péron. En effet, le passé dictatorial et autoritaire post Seconde Guerre Mondiale latino-américain, lui-même issu des figures des caudillos dans la deuxième partie du XIXème siècle, continue à marquer la politique du sous-continent : avant de penser parti politique, nous devrions probablement penser figure politique pour mieux comprendre ces pays, à l’instar de ce que les Occidentaux font avec la Russie de Poutine.

L’Amérique Latine: quelle place pour la droite?

Sebastian Pinera lors de son investiture le 11 Mars 2018, succédant à la socialiste Michelle Bachelet

Sebastian Pinera lors de son investiture le 11 Mars 2018, succédant à la socialiste Michelle Bachelet

A l’occasion du prochain “Café-Diplo” qui se tiendra le 27 mars en compagnie de Christophe Ventura, chercheur à l’IRIS (Institut de Relations Internationales et Stratégiques) spécialiste de l’Amérique Latine, sur le thème « Les droites en Amérique Latine », Streams vous propose un volet de deux articles consacrés au thème de la conférence.

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