Crise du Covid-19 en France : un « effort de guerre » venant des entreprises ?

Dans l’histoire moderne, les grandes industries ont toujours contribué à l’effort de guerre.
Cette expression apparaît il y a un siècle, lors de la Grande Guerre (1914-1918). C’est la première guerre totale de l’histoire. Totale, parce qu’elle nécessite la mobilisation de toute la population et pas seulement des militaires.
La société civile se doit d’aider les hommes partis au front. Totale, aussi car on assiste pour la première fois à l’utilisation d’armes lourdes et chimiques sur les champs de bataille. Les femmes et les hommes non appelés au combat sont alors réquisitionnés dans les usines pour participer à la fabrication d’armes. Des entreprises comme Citroën ou Schneider abandonnent totalement leur industrie pour se consacrer uniquement à l’aide apportée au front.
Deuxième guerre totale qu’a connue l’histoire : la Seconde Guerre mondiale (1939-1945). Il n’y a plus aucune frontière entre le civil et le militaire. La société civile entière est projetée au front et les États mettent à disposition toutes leurs ressources au service de l’effort de guerre, quitte à s’endetter.

Aujourd’hui, difficile d’avoir du recul sur la situation. Ce qui est certain, si l’on considère, comme Emmanuel Macron, que nous sommes en guerre, c’est que le personnel soignant est notre armée et que de nombreuses entreprises se mobilisent pour fabriquer les principales armes contre le virus. D’une part, des boucliers pour les protéger : des masques, des gels nettoyants… d’autre part, des armes lourdes pour les aider à sauver des vies : des respirateurs artificiels, notamment.
Par exemple, Michelin contribue à la production de masques mais aussi de visières en polycarbonate (visières classiquement utilisées sur les chantiers qui protègent contre les projections de particules) et de respirateurs en France et en Europe. « Ces femmes et ces hommes sont mobilisés pour produire des masques destinés à nos salariés et aux personnels de santé. 10 usines Michelin en Europe sont engagées pour produire un total de 400 000 masques par semaine », s’enthousiasme Florent Menegaux, le président du groupe. Il ajoute : « Dans l’adversité, c’est le meilleur de Michelin qui s’exprime. »
Comme durant les guerres mondiales, le secteur automobile participe à cet effort. On peut citer notamment le groupe PSA qui s’engage à la « fabrication de composants pour 8000 respirateurs ». PSA a ainsi décidé de produire des modules mécaniques pour les respirateurs, qui seront ensuite envoyés sur le site d’Air Liquide où ils sont assemblés.
Le secteur du luxe, et notamment de la mode, apporte également sa contribution, comme le groupe LVMH qui a annoncé fournir gratuitement près de 40 millions de masques aux hôpitaux français.

Mais sommes-nous vraiment en guerre ?

Mais, en un siècle, l’organisation de la société s’est totalement transformée. La répartition des secteurs d’activité en est un exemple probant. Dans les années 1910, encore 40% de la population française travaille dans le secteur agraire, malgré l’industrialisation croissante ainsi que la montée des services qui représentent alors 25% de la population environ. En 2010, on ne compte plus que désormais 20% d’ouvriers au sein de la population française et près de 75% de personnes travaillant dans le tertiaire.

Ainsi, peut-on réellement parler d’un effort de guerre à l’arrière aujourd’hui quand 60% des actifs sont réquisitionnés pour la Première Guerre mondiale contre une minorité de la population aujourd’hui ?
Il s’agissait d’un réel effort en nombre. Avec une population aussi importante au front, les industriels font appel aux femmes pour subvenir aux besoins de la population. Les ouvrières dans les usines d’armement sont surnommées les « munitionnettes » et représentent environ un quart des travailleurs dans ces usines. « Si elles s’arrêtaient de travailler vingt minutes, les Alliés perdraient la guerre », disait le maréchal Joffre.
Aujourd’hui, il ne s’agit pas d’un effort de guerre en nombre, mais d’un effort ciblé. Comme dit précédemment, les trois-quarts des français travaillent dans le tertiaire, comment aider ? Et non, ils ne sont pas réquisitionnés dans les usines comme l’étaient les « munitionnettes », puisque les hommes et femmes envoyés au front n’ont pas changé d’activité : il n’y a plus ce besoin de pallier un pan de l’économie en imposant à certains de changer totalement d’activité pour remplacer les combattants. Ainsi, au niveau de la population, l’effort de guerre au sens du détournement des activités de chacun n’existe plus. Cela se joue seulement à l’échelle des entreprises, qui font le choix ou non de détourner la nature de ce qu’elles produisent pour venir en aide aux hôpitaux notamment.

Autre différence importante : nous sommes dans une ère de consommation de masse. Ainsi les entreprises citées précédemment comme d’autres, bien que participant à l’effort de guerre, n’arrêtent pas leur activité classique. Leur engagement prend plus la forme d’un acte citoyen pour venir en aide, à la mesure de leurs moyens, aux soignants et aux malades.

Des travailleurs en danger ?

Bien que loin du front, les ouvriers qui fabriquent des masques ou autres, ne sont-ils pas également exposés à un risque ?

Pour la fabrication de modules de respirateurs évoqués précédemment, une centaine de salariés de PSA seront mobilisés. Tous seront volontaires. Mais le projet de reprise de l’activité fait polémique chez le constructeur automobile, notamment concernant la garantie de conditions sanitaires optimales.
Comme l’explique Brahim Aït Athmane, délégué syndical FO à PSA Poissy, « c’est notre responsabilité sociale que de participer à cet effort de guerre sanitaire ». Cette fameuse responsabilité sociale est aujourd’hui un élément primordial dans les décisions des entreprises. Leur image de marque en dépend. S’il est de la responsabilité des entreprises d’aider la société, elles doivent également protéger leurs collaborateurs -rien que pour l’image qu’elles renvoient auprès du grand public…

Les entreprises semblent donc solidaires ; elles se doivent de l’être face à l’ampleur d’une telle crise. Mais, elles y trouvent aussi un intérêt : conserver des emplois malgré le confinement. Brahim Aït Athmane confirme que la responsabilité d’un grand groupe, « c’est aussi garantir nos emplois et assurer (…) un avenir industriel » à l’entreprise. Dans une économie au ralenti et aux vues des efforts qui seront à faire pour relancer l’industrie française, le droit des salariés est une question qui se pose, notamment concernant leur intérêt à travailler dès aujourd’hui.

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