Au revoir Jacques

« Si je dis à Chirac: Cet arbre me fait de lombre”, dans l’heure qui suit l’arbre est coupé. » Qui de mieux que son héros, que l’éternel mentor Georges Pompidou pour parler de Jacques Chirac ?

Le 26 septembre 2019, prend fin la vie d’un animal politique majeur de l’histoire de la Vème République. Grandement apprécié des français, il est paradoxalement associé aux erreurs dans les choix politiques de ces 30 dernières années. Homme de l’action puis de l’inaction, de la grandeur de l’Etat et des sombres affaires, du souci des autres mais du désamour pour lui-même, du thatchérisme à la française puis de la fracture sociale, la carte Chirac s’est toujours jouée à double face. Docteur Jacques et Mister Chirac, l’homme de Corrèze est bien plus complexe que son sympathique personnage des Guignols pouvaient le laisser présager. Resté près d’un demi-siècle dans les palais de la République, que pouvons-nous donc retenir de l’action de Jacques Chirac ?

 

Chaque pas doit être un but

Ainsi s’intitulent ses mémoires rédigées avec Jean-Luc Barré et parues en 2009. Au fil des pages, on ne peut qu’être impressionné par la trajectoire de ce poids lourd politique. En parlant du « Dom Juan de la politique », Philippe Séguin soulevait certes un goût prononcé pour la gente féminine, mais aussi pour la conquête. Si Dom Juan souhaitait « qu’il y eût d’autres mondes, pour y pouvoir étendre [ses] conquêtes (amoureuses) », l’ex-Président fit de ses mots une philosophie d’existence. Chirac n’est pourtant pas un calculateur, à l’image d’un Mitterrand. Non « c’est un animal » pour reprendre les mots d’Eric Zemmour (auteur de plusieurs ouvrages sur le leader de la droite) : « un physique fantastique, une espèce de sensualité qui séduisait hommes et femmes, une puissance incroyable ». Jacques est un hédoniste. Les Maths l’ennuyaient Lycée Louis-le-Grand en prépa scientifique, il est tout proche de se marier avec une américaine sur un coup de tête, plus intéressé par les combats de sumo que les sommets du G8. Il vit à grande vitesse.

Chirac n’est pourtant pas un calculateur, à l’image d’un Mitterrand. Non « c’est un animal » 

Journaliste politique spécialiste de la droite française, Catherine Nay résume : « enfant, Jacques Chirac n’a jamais rêvé d’être un jour président de la République. Adolescent, il se passionne pour les arts d’Orient et le musée Guimet. Fasciné par les ailleurs lointains, il se verrait bien explorateur. » Cette conquête permanente est rarement préméditée. Après avoir passé l’ENA sur un conseil de son ami Jacques Friedmann, il déclare « voilà comment je suis rentré à l’ENA, par hasard et sans l’avoir voulu ». Formé politiquement par Marie-France Garaud et Pierre Juillet, puis propulsé par ses lieutenants de toujours (Toubon, Juppé, Pasqua, …), la droite française avait besoin de ce leader pour s’élever. « Chirac incarne avant de penser » conclut Zemmour. A défaut d’un réel corps idéologique ou de convictions réelles, il est porté par une chaude sympathie et un charisme naturel. Chirac est une machine à gagner, plus à l’aise dans la conquête du pouvoir que dans son exercice.

 

L’homme qui ne s’aimait pas

Les renversements idéologiques de Chirac en ont fait un véritable « chevalier de l’opportunisme », selon l’expression de Raymond Barre. Les pages de ses mémoires ne recèlent que de peu d’idées politiques, toutes plus consensuelles les unes que les autres. Fidèle du gaullisme, il a quitté Chaban pour Giscard. En 1976, il quitte Giscard pour le RPR, mais qu’il va lui-même convertir au tournant Reagano-thatchérien des années 1980. Alors qu’il est un technocrate colberto-gaullien, il signe Maastricht et termine même tiers-mondiste. Mis bout à bout, ces errements ont tout du grotesque. Ils corroborent l’image d’un Chirac peu stratège, girouette et faible de certitudes. Au moment de l’élection de 1995, les doutes sont forts autour d’un perdant récidiviste et face à la montée d’Edouard Balladur. Fébrile après la défaite de 1988, son lieutenant Pasqua avait été « déçu » par cette période de troubles. Pourtant à l’heure de faire le bilan, ce ne sont ni ces errements idéologiques ni ces doutes qui restent en mémoire des français.

Chez Jacques Chirac, il reste surtout une humanité, un goût pour les autres

De Jacques Chirac, il reste surtout une humanité, un souci des autres et une capacité à fédérer la France comme peu de dirigeants en ont été capables. En Corrèze, aucune histoire, aucun prénom ne lui échappe, et il sait ce qu’il doit à ce territoire qui l’a fait député. A l’heure de la cohabitation de 1997, le Premier Ministre Lionel Jospin est sur les nerfs : tous ses ministres lui vantent la grande sympathie du Président. Au fond, ce qu’aime Jacques c’est l’autre. Curieux des autres cultures, son goût pour l’art et les civilisations orientales a longtemps été méconnu, mais nuance un personnage jugé parfois simple (voire simplet). Cette proximité aux autres fait de lui un véritable humaniste. Quand Chirac crie les noms des joueurs français sans les connaître, il est drôle plus que ridicule. Sa mort nous touche, parce qu’il a nous a touché. Si l’on peut volontiers reprocher à Chirac de manquer d’idées, cela lui a au moins éviter d’en devenir technocrate.

 

Un héritage sans héritiers, des héritiers sans héritage ?

Au moment où se referme le livre de la vie de Jacques Chirac, on ne peut que s’interroger sur ce que nous laisse un tel monument de la vie politique française. Les articles se suivent et se ressemblent, les messages d’hommage fleurissent de toute part, mais se contentent souvent de reprendre et raconter une vie qui a été si riche. Au-delà des faits, la mort de Jacques Chirac nous interroge tous : quelle est la mission d’un Homme d’Etat ? Pourquoi faire de la politique ? Comment peut-elle changer nos vies ? En dégradant fortement les comptes publics français, la balance commerciale, sans bâtir une réelle politique industrielle, voire en construisant laborieusement l’Europe Jacques Chirac est un responsable majeur des désarrois français du XXIème siècle.

On ne peut guère dire qu’il a été un bâtisseur, un homme qui a marqué durablement la République par ses réformes de structure.

Néanmoins Chirac a eu des intuitions. Il est le premier à reconnaître la rafle du Vel d’Hiv. Il fait entrer l’Europe dans la monnaie unique. Il est l’un des tous premiers leaders mondiaux à prendre conscience du défi écologique. Et bien sûr, on lui reconnaîtra la non-intervention française en Iraq. Jacques est peut-être ainsi après tout. Artiste, voyageur, conquérant, il a des inspirations plus que des grandes élaborations. Cela fait son charme et tout l’amour que lui porte le peuple français. Mais cela a aussi ses revers. A défaut de construire, Chirac ne laisse pratiquement rien. Ses héritiers ont presque tous perdus, Sarkozy et sa droite bling-bling ne se sont pas gênés pour prendre les places. Perdant le social, cette même droite a parachevé le suicide collectif. Jacques Chirac est sans doute le dernier des gaullistes, dans la mesure où il en avait vraiment quelque chose à faire. Si l’on veut faire d’un Edouard Philippe un héritier de Chirac, c’est alors tout à l’inverse, les héritiers sont sans héritage.

 

Le Dom Juan de la politique

Il semble donc que comprendre véritablement Jacques Chirac c’est revenir à cette expression consacrée de « Dom Juan de la politique », parce que comme le personnage romanesque, c’est un homme de l’instant. Vivre pleinement chaque moment, chaque mouvement, chaque idée, chaque conquête, ainsi fut la vie passionnante de Jacques. Toujours prêt pour un gin tonic même pour son rendez-vous de 10h30, c’est un personnage cool qui vit sa vie avec passion mais non sans doutes. Au moment de rendre les hommages, il ne faudrait pas en faire le meilleur Président de la Vème République, ce qu’il n’est pas et ne semblait même pas chercher à être. Jacques est simplement un animal : une bête politique, qui était vouée à réussir, qu’il le veuille ou non. Le vieux lion est mort, hier soir, et cet article ne pouvait se terminer sans un mot de Giscard. Alors Jacques : au revoir.

 

Nathan Granier

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