On y était: Panorama, nouvelles de Bretagne

 

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L’article qui va suivre tentera de répondre à une problématique bien définie : pourquoi de jeunes personnes raffinées, évoluant en plein cœur de Paris, pourvues d’un environnement foisonnant de lieux d’exception et notamment un bar leur offrant de l’alcool goutu pour la modique somme de 2 euros 50, ont-ils choisi de faire 8h de car pour aller s’enfoncer dans la campagne bretonne, au milieu de personnes de tous horizons –plus ou moins obscurs- vociférant des chansons paillardes les pieds dans la boue ? Nous essaierons d’y répondre en cinq points.

 

 

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L’exil. Tel Joachim du Bellay préférant la paisible Italie à la Cour de Louis XIV, ceux qui ont choisi de partir à Morlaix trois jours durant ont fait le choix de s’éloigner  quelques temps des jeux de pouvoirs et autres histoires de courtisanes ; Paris n’est pas toujours une fête. Un Panorama festival à Morlaix, ça remet les compteurs à zéro. Lorsque des centaines de personnes vivent en même temps la dégradation physique due à l’absence de douche et à l’alcoolémie évoluant au même rythme que l’électrocardiogramme d’un type de 65 ans avec un triple pontage, la hiérarchie n’existe plus, la séduction non plus. Les cirés jaunes, les bottes de pluie, les cheveux gras, l’haleine approximative, tout ça n’est qu’une infime partie de ce qui fédère la population bretonne. Il est parfois doux d’abandonner le vain espoir d’être beau et de sentir bon à 10h du matin pour impressionner sa conquête de la veille, pour se réveiller à côté d’une personne aussi laide et malodorante que soi ; le tout dans une tente qui diffuse non pas une odeur sucrée d’encens mais plutôt celle de la transpiration et des mycoses interdigitales.

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La découverte d’un pays méconnu. La plupart des personnes présentes dans ce fameux bus n’étaient bien évidemment pas bretonnes –mis à part deux ou trois dont on taira ici le nom. C’est en arrivant aux alentours de 21h30 à Morlaix que nous foulâmes la terre boueuse de nos pieds peu avertis ; en descendant de notre véhicule, encore empli d’odeurs parisiennes, le sel marin, les industries porcines et l’alcool –très bon marché qui caractérisent certaines parties de la Bretagne nous prirent d’assaut. C’est avec une joie incomparable que lors de notre avancée vers le camping, nous découvrîmes une fresque qui se dessinait à mesure que l’on marchait péniblement : à gauche, un type coiffé d’un bob, torse nu par 8 degrés, alpague une jeune femme dont la vision semble plus troublée que la sienne. A droite, une horde de types vêtus de onesies cheval, tigre, grenouille et autres êtres, sortent du coffre de leurs voitures des marchandises qu’on ne décrira pas ici, par souci de respect de la Déclaration des Droits de l’Homme. Un peu plus loin, une jeune fille crie son propre nom sans raison apparente ; quelques mètres derrière elle, un type s’assoit allègrement dans la boue pour « s’imprégner de la terre de ses ancêtres ». Il convient de rappeler que le festival n’avait pas encore vraiment démarré.

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La contemplation du vrai visage de nos camarades. Si nous pensions tout savoir de ceux avec qui l’on passe nos journées et nos soirées à l’école, nous nous rendîmes rapidement compte qu’ils étaient encore pleins de ressources. Le premier soir fût l’occasion de regarder l’un d’entre nous vêtu d’un camel back et d’une casquette décapsuleur, délaissant allègrement son attirail tout droit sorti d’un vestiaire APC pour embrasser pleinement la vérité de son âme, à savoir celle d’un beauf de première catégorie ; cette soirée fut aussi celle où l’un d’entre nous, abusé par ses propres excès, quitta brusquement ses camarades pour ne les retrouver que le lendemain matin, après avoir passé un tiers de sa nuit seul dans le centre-ville de Morlaix, inondant les iPhones des autres de messages improbables et surnaturels, entrecoupés de mots tels qu’elfes, loub ou encore gjfezfkcjqsk. Mais c’est lors du retour au camping, après s’être explosés les tympans à grands coups de techno autrichienne, que nos confrères régalèrent les autres de leurs vociférations élégantes. C’est après une marche effrénée visant à combattre le froid et l’hostilité des festivaliers que l’une d’entre nous brisa sa chaussure en deux (la semelle fêlée et l’effet ventouse du sol putride sont impardonnables), n’hésitant pas à en informer l’assistance en hurlant, contrainte le lendemain matin à marcher le pied nu disparaissant dans la boue jusque Morlaix pour en racheter d’autres. Un autre de nos camarades, bien connu de tous (brun, porteur de lunettes, les yeux bleus -on vous laisse deviner), commença lors de cette première nuit une lente mais sûre transformation vers ce qui pourra s’appeler deux jours plus tard une personne sans âme. En somme, découvrir des personnes inconnues dans sa tente à 4h du matin et des vers de terre dans ses pompes quelques heures plus tard n’était qu’un bonus bienheureux.

Capture d’écran 2015-08-11 à 18.23.04La musique. Trêve de plaisanteries, si l’on a eu le courage de passer 8h dans un bus où seul une personne de petite taille (c’est comme ça qu’on dit maintenant) a la place de mettre ses jambes, c’était avant tout pour se retrouver parmi des milliers de personnes dans un amour collectif et transcendant pour le spectacle. La marche paramilitaire vers le site du festival n’avait d’autre but que celui de nous emmener dans l’une des trois salles pour savourer des shows inoubliables –et pour en oublier certains. Après la déception initiale d’un Kaytranada visiblement peu inspiré, l’un des meilleurs lives du festival restera bien évidemment celui de Laurent Garnier, qui contrairement à d’autres ne prétend pas régaler la foule simplement en appuyant sur play, comme le préconisa autrefois Puff Daddy ; Kink, l’autrichien chauve, fut également l’un de  ceux que l’on ne regretta pas de regarder jusqu’à la fin, tant il prend plaisir à partager avec son public de fins connaisseurs sa musique jamais énervée, toujours parfaitement juste. Boris Brejcha quant à lui n’est pas en reste : il demeure derrière son masque étrange l’un des meilleurs producteurs de musique électronique des années 2010, et a su faire aisément oublier d’autres masqués, les Bloody Beetroots, décevants et ennuyeux (mais ça on le savait déjà). Hormis quelques sets infernaux par leur manque de créativité –mais il en faut, ne serait-ce que pour finir son sandwich raclette de minuit bien tranquillement au chaud- tels STWO ou Point Point, l’ensemble de la programmation a été à la hauteur –mention particulière pour Tale of Us, qui fit l’unanimité dans les discussions du lendemain (j’étais probablement déjà dans ma tente mais apparemment c’était très bien).

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Le défi. Plusieurs types d’efforts ont été fournis lors de ce festival, et il est important de les mentionner exhaustivement pour qu’ils ne tombent pas dans l’oubli. Tout d’abord celui de nos bien-aimés membres de Polyphony : arriver plus tôt que les autres pour monter leurs tentes (un grand merci à ceux qui n’ont montré aucun scrupules à acheter des tentes à 20 euros les plus dures à monter au monde –on s’en fout c’est pas nous qui le faisons), surveiller les excès en tout genre pour éviter qu’ils ne tournent au drame, compter sans relâche le nombre de présents afin de s’assurer qu’A.L ou C.J n’étaient pas partis entamer une nouvelle vie au bord de la mer sapés en Armor Lux, ce n’était pas facile. Ensuite, celui de nos confrères Parisiens de naissance : il fut de toute évidence difficile pour eux de contempler une jeune fille d’à peine 16 ans avachie dans la boue attendant les pompiers, le tout à 14h30 (tandis que nos camarades bretonnes passaient sans même lui jeter un regard, habituées à ce genre d’excès depuis leur plus tendre enfance, probablement élevées par des animaux). Enfin, l’effort collectif consistant à faire abstraction du manque de place dans les tentes (dormir à 3 dans une tente 1 place en se rassurant : ça va on y passera pas beaucoup de temps), abstraction de l’état physique et mental des autres, souvent peu admirable, abstraction des toilettes sèches qui te donnent envie de vomir alors que tu vas très bien, abstraction du sandwich jambon-Saint Moret-pain de mie Lidl à 10h du matin, sans se brosser les dents par la suite. En somme, Panoramas, c’était vraiment sympa.

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Panoramas 2015 en quelques chiffres clés

Date de création du festival : 1998 

Nombre de d’artistes sur le line up : 34

Nombre de festivaliers : 22 000

Nombre de festivaliers ESCP : fluctuant selon l’heure de la nuit

Nombre de tentes abandonnées au camping par flemme absolue de les démonter :

Nombre de bouteilles d’Evian consommées : 0

Nombre de textos regrettables : 654

Crédits photos: 

Panoramas, Jacob Khrist, Titouan Massé 

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