ENTRE LES LIGNES: ce qui vous a échappé dans la conférence de Manuel Valls

Macron – Valls : Un échec mal digéré, une animosité mal dissimulée

 

L’ancien Premier Ministre, alors même qu’il était encore une des personnalités politiques françaises les plus appréciées il y a un an et demi, s’est-il fait doubler par l’ancien banquier inexpérimenté en politique. Féru de la langue de bois, il nous faut lire entre les lignes pour mieux comprendre la relation qui lie Manuel Valls à Emmanuel Macron.

 

Manuel Valls analyse sa défaite face à l’actuel Président avec une grille de lecture partiellement inexacte.

Dans un premier temps, il souligne la bonne communication d’Emmanuel Macron durant la campagne, ainsi que sa possibilité d’incarner une figure de rupture tout en constituant une alternative à l’extrémisme. C’est juste. Pour ce faire, Emmanuel Macron a porté avec habileté une rhétorique qu’on qualifie « d’extrême centre », caractérisée par l’apologie du libéralisme économique, le rejet équivalent des populismes de gauche comme de droite, la mise à l’écart du pouvoir populaire au profit d’un gouvernement de « technocrates » (William Henry Smyth, 1919). Cette rhétorique consensuelle s’est révélée efficace mais est loin d’être nouvelle. Elle remonte à l’année 1794, date où les partisans de Robespierre ont été exécutés et remplacés à la tête de l’État par les Thermidoriens. « Il s’agissait alors de mettre un terme à la radicalité de la Révolution de 1789 sans pour autant revenir à l’Ancien Régime ; aux orties le pouvoir populaire et le pouvoir monarchique, les sans-culottes et les culottes dorées : place aux modérés. » (Gauthier Boucly, LVSL)

 

Si Manuel Valls souligne avec raison la stratégie audacieuse d’Emmanuel Macron et un contexte favorable avec la chute de François Fillon, il justifie également son échec de manière plus discutable.

« Macron n’était pas soumis à l’usure du pouvoir. » Faux prétexte : l’usure du pouvoir ne dépend pas du temps passé au sommet des institutions – comme semble l’entendre Manuel Valls – mais des engagements non tenus, des promesses reniées, des égarements malhabiles. Sinon, comment expliquer les 12 ans de Jacques Chirac à l’Élysée, ou les 36 années de Christian Poncelet au Sénat ? L’usure du pouvoir n’est pas une altération nécessaire de la popularité en fonction du temps, mais une mémoire collective des erreurs individuelles des politiques.

« Le PS me tirait vers le bas, et la primaire a été organisée pour me faire perdre. » Dans ce cas, pourquoi avoir signé la charte éthique de ces primaires ? Question d’autant plus intéressante quand on sait que Manuel Valls a renié un des engagements qu’elle contenait, à savoir soutenir le candidat sortant par la suite. Des reniements… qui provoquent justement l’usure du pouvoir précédemment abordée, Monsieur Valls.

 

La défaite de Manuel Valls face à Emmanuel Macron s’explique donc par les actes de ce premier, ce que le maire d’Évry sait mais peine à avouer. Plus généralement, on constate une ambiguïté certaine dans le regard que porte Manuel Valls au Président. Comment ne pas éprouver d’animosité envers celui qui réalise, à votre place, votre vœu le plus cher ?

 

En 1980, déjà, Manuel Valls déclarait vouloir créer une grande « maison des progressistes ». Plus récemment, il n’excluait pas une coalition entre le Parti Socialiste et Les Républicains pour l’élection présidentielle de 2017. Fasciné par Tony Blair, proche idéologiquement de Matteo Renzi, l’ancien Premier Ministre est comme eux un partisan d’une collaboration entre les forces du « cercle de la raison », pour reprendre les termes du politologue Fabien Escalona. À l’évidence, c’est bien Emmanuel Macron qui a exaucé ce vœu, et en quelques mois seulement.

 

Si Manuel Valls reconnaît « l’audace » de son meilleur ennemi, certains détails trahissent une vision plus acerbe. « Le quinquennat est un échec, à moins qu’on se dise ‘Génial, on a fait élire Macron’ » finit par lâcher l’ancien Premier Ministre, non sans ironie. D’ailleurs, il souhaite le succès « de son pays » et non celui de l’énarque. On perçoit le cynisme de ses propos, justement relevé par l’intervieweuse Marie Giard. Alors, admiration subie ou animosité envieuse ? Et si les deux ne s’excluaient pas ? « Il n’y a pas d’amour sans jalousie » disait Georges Sand…

 

 

Valls : une personnalité meurtrie

 

Auparavant en tête des personnalités politiques les plus appréciées (ou les moins détestées) des français, promis à un avenir politique brillant, Manuel Valls ne semble plus n’être que l’ombre de lui-même depuis sa défaite face à Benoît Hamon. Lisons entre les lignes pour découvrir comment le natif de Barcelone vit vraiment cette situation.

 

Les difficultés de Manuel Valls à se remettre en question étaient déjà perceptibles, nous l’avons vu, au moment d’expliquer les raisons de son échec face à Emmanuel Macron. Il attribuait en effet cet échec à plusieurs causes externes alors qu’elles sont à chercher dans son action même à la tête du gouvernement. D’autres détails pendant la conférence montrent la difficulté de l’ancien Premier Ministre à avouer ses fautes, à l’image de son analyse sur l’utilisation du 49-3 pour faire passer en force la loi El-Khomri. « Les français étaient pour la réforme, mais la communication fut mauvaise. »  C’est faux. Selon un sondage Odoxa – Le Parisien publié le 24 mars 2016, 71% des français étaient opposés à la loi travail. Pire encore, Manuel Valls était au courant de ce rejet massif puisqu’il déclarait 2 mois plus tard au même journal que son rôle « n’est pas de suivre les sondages » mais de mener la réforme à son terme. On vérifie ici une théorie politique bien connue : se référer à une mauvaise communication – plutôt qu’à une erreur plus grave sur l’action menée même – est une astuce classique des dirigeants pour expliquer l’échec de leur projet.

 

Plus tard, Manuel Valls se décharge de sa responsabilité en attribuant une nouvelle fois à un facteur externe les raisons de son échec. Et en s’arrangeant, ici aussi, avec la réalité. « Je fus entravé par les Frondeurs, qui étaient présents avant mon arrivée ». C’est partiellement faux. S’il est indéniable que la soixantaine de députés socialistes s’opposant à la politique du gouvernement ait pu nuire à l’efficacité des réformes engagées, il est inexact de dire qu’ils étaient présents avant sa prise de fonctions. En réalité, les Frondeurs se regroupent réellement autour d’un texte baptisé l’Appel des 100 en juin 2014, soit après le discours de politique générale de Manuel Valls. Si son action fut donc rendue plus difficile, ce n’est pas due à une cause externe (les Frondeurs), mais bien car la politique qu’il a menée était différente de celle annoncée par François Hollande lors du discours phare du Bourget, en 2012.

 

Au-delà de sa difficile remise en question, on perçoit dans la personnalité de Manuel Valls une blessure d’égo. C’est un homme meurtri, qui exige qu’on change une description de l’événement qui le taquine un peu trop. Un homme sans doute marqué, aussi, par les deux agressions, certes symboliques, dont il fut victime pendant la campagne (un jet de farine à Strasbourg et une gifle pendant un déplacement à Lamballe). Il se vexe qu’on n’envisage pas de lui demander s’il a encore de l’ambition : « vous ne m’avez pas posé la question, donc je la pose. Et la réponse est oui. » Souvent moqué, l’ancien Premier Ministre assure « prendre pour tout le monde ». « Mais j’aime ça », dit-il avec amertume.

À la réflexion, toutefois, on ne peut lui enlever son abnégation. Il faut se rapprocher de l’homme, remarquer ses traits appuyés, croiser son regard déterminé, écouter sa voix rauque pour comprendre que derrière le personnage public modéré se cache une hargne rare et une détermination sans faille, propres aux grands politiciens. Cette volonté, il l’exprime notamment en rappelant une phrase de Clémenceau : « Je suis aujourd’hui ce que j’étais hier, ce que je serai demain : un républicain de bataille au premier rang pour recevoir les coups et pour en donner. »

 

 

Valls : une obsession identitaire mal dissimulée

 

Nous éviterons de traiter cette question de manière caricaturale, comme l’a fait un étudiant de l’ESCP pendant la séance des questions-réponses avec le public. Cédant à une agressivité facile, il a interpellé l’ancien Premier Ministre en lui demandant « un tuto en 6 points sur la manière d’être un bon musulman ». Le fond de la question est intéressant, la forme témoigne d’une position bornée qui rend le débat difficile. Manuel Valls a su réagir calmement, nouvelle preuve de ses qualités de politicien.

 

Il est vrai que la question identitaire suscite des tensions, d’autant plus quand elle tourne à l’obsession chez une personnalité pourtant de gauche. Pour preuve, quand il est interrogé sur la question des frondeurs, Manuel Valls parvient à répondre en parlant du départ de 30 personnes pour faire le djihad en Syrie en 2012. Ce qu’on lui reproche souvent, c’est l’asymétrie entre son engagement contre l’antisémitisme et contre l’islamophobie. Il déclare en 2012 faire de la lutte contre les agressions antisémites un « combat personnel », s’engage publiquement contre Dieudonné, présente un projet de loi contre l’antisémitisme en 2015 (bien qu’il contienne aussi des dispositions sur le racisme en général). Pourtant, il s’est engagé plusieurs fois en faveur de la cause palestinienne avant 2010, en dénonçant notamment « la colonisation qui viole le droit international ». Certains voient dans ce revirement l’influence de sa femme juive, Anne Gravoin, avec qui il s’est marié la même année. Dans tous les cas, on perçoit désormais chez Manuel Valls la même préoccupation disproportionnée pour la question juive que chez Yann Moix. Ce qui pose problème, c’est que là où le chroniqueur équilibre cette position par un souci marqué pour les discriminations à l’égard des musulmans, l’ancien Ministre de l’Intérieur concentre ses attaques sur les atteintes à la laïcité de cette religion.

 

Si la forme est donc discutable, on ne peut que reconnaître la cohérence de son discours sur le fond. « L’Islam est confronté à des convulsions profondes au niveau mondial, qui ne sont pas conjoncturelles mais inhérentes à l’idéologie de cette religion. Si nous sommes très exigeants à l’égard de l’Islam, c’est car on lui demande de faire le travail que les autres religions ont accompli en plusieurs décennies. » Une analyse pertinente, qui souligne à juste titre que dans leur interprétation littérale, toutes les religions monothéistes (et pas seulement l’Islam) ont une propension dominatrice incompatible avec les lois de la République.

 

Quoiqu’il en soit, la question identitaire chez Manuel Valls reste ambivalente. S’il s’élève contre la republication brute des propos antisémites de Louis-Ferdinand Céline, pourquoi accepte-t-il sans broncher la publication d’ouvrages et de unes ouvertement islamophobes ? Il serait plus logique que tout soit publiable (et publié), y compris les livres les plus polémiques de l’Histoire – l’exemple à placer ici est connu de tous. Libre à chacun de se faire son propre avis à partir de son propre esprit critique. S’opposer à cela, Monsieur Valls, n’est-ce pas remettre en cause l’intelligence de vos concitoyens ?

 

 

EN BREF

 

Le(s) tacle(s) : Le changement par rapport au quinquennat précédent n’est pas dans la politique menée, similaire, mais « dans l’incarnation, la restauration de la fonction présidentielle ». François fafu Hollande appréciera. Ce quinquennat n’a pas non plus commencé, comme le précédent, par deux années « désastreuses ». François fafu Hollande appréciera (bis).

 

Le moment de faiblesse : Questionné sur son refus de soutenir Benoît Hamon malgré l’engagement qu’il avait pris, il demande : « Essayons de ne pas s’en tenir aux phrases que j’ai prononcées… ». Surréaliste.

 

La confidence : « On va mettre pépère sur l’étagère » aurait dit Arnaud Montebourg en parlant de François Hollande.

 

La citation : « Je n’ai pas une goutte de sang français, mais la France coule dans mes veines. »

 

Le portrait : particulièrement bien écrit, avec quelques piques savoureuses de Pierre… enfin pardon Nicolas (« Vous n’oubliez pas d’augmenter la pression fiscale sur les ménages », « Vous serez dépassé par Benoît Hamon, sacré performance »). On espère juste que notre portraitiste talentueux a réussi à reprendre son souffle après cet exercice éprouvant.

 

Les questions : « On aimerait des journalistes comme vous » selon Valls. On a effectivement apprécié les « j’aimerai rebondir » d’Amaury et la spontanéité de Marie (notamment son « Sans cynisme… »).

 

La veste : elle est tombée quand il a fallu parler de l’indépendantisme.

 

Le style : Manuel valse avec les questions pour mieux les contourner. Chaque réponse commence par une grande circonvolution sur un thème général et abstrait, pour éviter de répondre précisément, et termine par… Ne termine pas en fait. La concision n’est clairement pas le fort de cet invité. Finalement, c’est une langue de bois comme une autre.

 

La ponctualité : Manu avait autant de retard qu’à la primaire de la gauche. C’est dire.

 

Quand la morale s’immisce en politique

Tous se sont attirés les foudres de l’opinion publique. Nicolas Sarkozy fustigé suite à l’affaire Bygmalion impliquant de fausses factures réalisées par l’UMP, François Fillon critiqué face à l’emploi de son épouse comme assistante parlementaire, Richard Ferrand contraint à démissionner pour avoir profité d’un montage immobilier ou encore Edouard Philippe raillé pour l’utilisation d’un vol privé à un prix démesuré. Nombreuses sont les affaires morales qui se sont récemment immiscées dans la sphère politique, faisant hurler au scandale les médias et commérer les Français. Alors que Machiavel séparait les sphères politiques et morales en estimant que l’homme de pouvoir ne doit pas nécessairement posséder la vertu mais seulement feindre de l’avoir afin de trouver sa légitimité auprès du peuple, nous avons emprunté le chemin opposé en fusionnant ces deux éléments au point d’institutionnaliser l’exemplarité et l’éthique des hommes de pouvoir dans une loi de moralisation de la vie publique.

D’où vient une telle obsession pour l’éthique de nos représentants ? Comment expliquer que celle-ci se soit intensifiée ces dernières années jusqu’à être cristallisée dans une loi ? Une première réponse réside dans l’illisibilité des débats politiques, souvent jugés trop complexes pour un public non-initié. Le champ de réflexion des français porte alors davantage sur l’Homme que sur le projet et pour se construire une opinion, la collecte d’informations repose principalement sur l’investigation du passé, du mode de vie et du degré d’exemplarité de ce dernier. Le succès d’Emmanuel Macron en est une preuve éloquente. Malgré l’absence manifeste de programme un mois avant les élections, les français n’ont pas hésité à le suivre dans sa mystérieuse marche vers le renouveau politique. Plus que le programme, c’est l’idéal incarné par le personnage qui a séduit, « macron la figure du renouveau, du rassemblement, de l’abolition des barrières traditionnelles », de quoi faire rêver dans une période de désenchantement politique. On pourrait également mettre en cause la proximité grandissante entre politiciens et électeurs induite par les réseaux sociaux. Pouvant s’exprimer à tout moment sur tous types de sujets, aussi bien professionnels que privés, les hommes politiques tentent d’adoucir leur image, de la rendre sympathique et de créer un lien d’affection avec le public. Engagés dans une relation presque affective avec leurs élus, il est compréhensible que la sensibilité des français soit heurtée en cas de manque de probité de l’un deux. Enfin, il faudrait évoquer le traumatisme des citoyens lié à l’accumulation de scandales ces dernières années. Se sentant manipulés par ceux en qui ils avaient placé leur confiance, beaucoup ont adopté une profonde défiance envers les motivations des prétendants au pouvoir, s’ils n’étaient pas déjà résignés, si bien que ce qui était toléré hier est désormais condamné. Si à l’époque personne n’a blâmé l’accès au poste de conseiller à l’Elysée pour les affaires africaines du fils de Mitterrand, majoritaires sont ceux qui ont renié Fillon suite aux révélations quant au poste d’assistante parlementaire de Penelope.

Mais ces scandales moraux heurtent-ils réellement nos convictions politiques ou représentent-ils de simples divertissements dignes de Closer dont nous, citoyens désabusés et lassés de débats interminables, sommes avides ? En effet, la manière dont les « affaires » sont exposées au grand public frôle bien souvent le scénario de NCIS, où chaque jour un nouvel épisode est diffusé, dévoilant une information supplémentaire au niveau d’importance et de fiabilité discutable – Après s’être fait offrir des costumes pour 48 500 euros, ne faudrait-il pas également s’intéresser aux montres de monsieur Fillon ? – dont la quête du buzz dépasse bien souvent l’information – En direct, Dominique Strauss-Kahn sortant du commissariat de Harlem, menotté et escorté par des policiers, mitraillé par les flashs d’une cinquantaine de photographes – et dont le remaniement par la prospérité en recherche d’extraordinaire touche parfois le ridicule – et si Mitterrand avait lui-même commandité son attentat en 1959 aux jardins de l’observatoire afin de rehausser sa cote de popularité ? A l’exposition théâtrale de ces scandales se conjugue le rire qu’ils déclenchent grâce à des émissions telles que les guignols de l’info, touche pas à mon poste ou morandini!, exaltant un public toujours plus friand de ces « affaires » croustillantes. Corriger les mœurs par le rire ou faire monter l’audience par l’exploitation de la curiosité malsaine du public, telle est la question.

Face à une telle évolution de la mentalité des électeurs, la question est de savoir si trop de moralisation ne risque pas de tuer la moralisation au sens propre. En inscrivant des règles éthiques dans une loi, on s’écarte de la morale qui se veut être une quête intérieure de la vertu, au profit d’une contrainte imposée de l’extérieure. Cela revient à pallier les défaillances morales des politiques par l’appareil législatif. Certes, cela empêche nos élus de manquer d’honnêteté, mais cela dissimule également leurs motivations profondes et nous rend inaptes à distinguer l’Homme dont les intentions sont pures, dont l’exemplarité est sincère, et celui pour qui elle est contrainte. Si l’on considère avec cette loi que seul le résultat compte, c’est-à-dire la soumission des politiques à la loi, et que l’intégrité réelle des acteurs passe au second plan, alors notre mode de pensée n’a finalement pas abandonné tout machiavélisme. Par ailleurs, la poursuite d’un idéal de transparence nous engouffre dans un voyeurisme outrancier et dans une « course au plus vertueux » comme la publication des déclarations du patrimoine de nos ministres a pu en témoigner. « Demain j’enlève le bas » a affirmé Gilbert Collard pour pointer du doigt la mise à nu imposée aux ministres par cet exercice. Revendiqué comme un droit fondamental, l’accès à l’information repousse chaque jour ses limites, appuyé par les réseaux sociaux qui contribuent à nous submerger de données plus ou moins fiables et bénéfiques à l’ordre public. Pour ne pas que transparence devienne synonyme d’exhibitionnisme, et que morale devienne synonyme d’oppression, la moralisation doit donc être maniée avec beaucoup de précaution.

Alors faut-il laisser la morale s’immiscer en politique, faut-il l’en empêcher ?
Je pense qu’une distinction entre « faute morale » et « infraction à la loi » doit être tracée. La morale est une notion relative aux valeurs de chacun, qu’il faut laisser à la libre appréciation de chacun. L’unique chose que la société est en mesure d’exiger des élus, c’est le respect de la loi. Si l’infraction à la loi est condamnable, le défaut moral est seulement critiquable. S’il est du ressort des tribunaux de juger l’infraction à la loi, c’est en revanche aux électeurs qu’il revient de juger de l’importance de la faute morale d’un candidat, qu’ils peuvent décider de sanctionner par leur vote. Dès lors, un élu peut accumuler les maîtresses et dissimuler ses fils cachés obtenus avec chacune d’elles s’il assume correctement son devoir en œuvrant efficacement pour la France, mais il est inacceptable qu’il fasse acte de corruption, trafic d’influence, détournement de fonds, ou tout autre fait contrevenant à la législation. Alors non, à mon sens la morale ne doit pas s’immiscer en politique et l’intitulé de la récente loi de « moralisation de la vie publique », qui en réalité ne traite pas de morale mais codifie des sujets sensibles tels que les emplois familiaux ou les réserves parlementaires, devrait être transformé en loi « d’encadrement des fonctions politiques ». Seule la loi et la déontologie le peuvent, car dans une période de discrédit général, où beaucoup pensent utopique la perspective de trouver des candidats à la fois doués, dévoués pour leur pays et honnêtes, il est indispensable de briser l’image de l’homme politique intouchable en assurant une réglementation lisible, de laquelle aucun homme politique ne peut être exempté et dont les sanctions en cas d’infraction sont clairement définies.

Ce qu’on ne nous a pas dit sur les Roms

Par Lucie Renard

Satu Mare, ville moyenne du Nord-Ouest de la Roumanie. La foule s’agglutine devant le cinéma. Dracula Untold, le dernier blockbuster américain, vient de sortir et rencontre un franc succès dans la région d’origine du vampire. Je séjourne à ce moment-là dans une association visant à la réinsertion des Roms de la ville. Nous avons décidé d’organiser à cette occasion une sortie avec un groupe de bénéficiaires de l’association, enchantés de découvrir cette nouvelle version de la légende roumaine. Notre arrivée devant le cinéma provoque des regards désapprobateurs, le départ de certains et surtout l’arrivée immédiate de la sécurité. Rien d’étonnant si l’on se réfère à la réputation avilissante des Roms en Europe et particulièrement en Roumanie.

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Le supermarché de la rencontre

Alors que la ménagère des années 60 était exaltée à l’idée d’arpenter les rayons des grands magasins pour choisir son liquide vaisselle parmi un éventail de produits chaque jour plus vaste et renouvelé, l’étudiant.e du 21e siècle semble déjà blasé de faire défiler des profils Tinder à courtiser depuis son canapé parmi un éventail de produits chaque jour plus photoshopé et conformisé. Plus rien n’échappe à la loi de l’offre et de la demande, pas même la rencontre amoureuse, « la marchandisation gagnant tout, jusqu’à l’homme lui-même » comme le souligne Jacques Attali dans La voie humaine. Regardons comment la génération 4.0 fait de l’amour un bien de consommation comme un autre avec la théorie microéconomique standard.

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Impasses et paradoxes des politiques environnementales : L’exemple du nucléaire

Par Alexandre Glaser

La création en 1971 du « ministère chargé de la protection de la nature et de l’Environnement » marquait à bien des égards sinon la prise de conscience généralisée de la préoccupation environnementale à l’échelle du milieu politique dans son ensemble, du moins l’insertion dans le langage politique et dans le cadre institutionnel de la question écologique. Et depuis 1971, l’espace occupé par cette question n’a cessé de croître, en France et à l’international : l’UE s’est dotée d’une compétence explicite en matière de régulation environnementale par l’Acte Unique de 1986 [1] et le traité de Maastricht (1992) a consacré la politique environnementale européenne. Les différents candidats à l’élection présidentielle de cette année, tout en lui accordant il est vrai une place plus ou moins grande dans leur programme politique, ont tous reconnu l’importance essentielle de l’enjeu. Tout serait-il donc en bonne voie et la planète presque sauvée ? Vivrait-on enfin dans le monde rêvé par Thoreau et d’autres ? Les animaux sont-ils devenus nos amis pour la vie ? (#produitslaitiers)

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Médias privés, médias publics, quels enjeux ? (2)

Deuxième volet d’une série d’articles consacrés à la crise des médias. Par Pauline Deydier.

« La culture n’est qu’une longue interrogation, les médias ont une réponse rapide à tout ; la culture est la gardienne de la mémoire, les médias sont les chasseurs de l’actualité. »

C’est en ces termes que s’exprimait Milan Kundera en février 1984, à l’occasion d’un entretien avec le journaliste Antoine de Gaudemar. Il est frappant de trouver chez le romancier tchèque, comme chez tant d’autres hommes de lettres, une telle opposition entre la culture, temple de la réflexion, et l’information, nécessairement fuyante. On retrouve les craintes de l’auteur de La lenteur : à l’ère de l’accélération des échanges, comment retrouver ce temps de la méditation ? L’information est partout : sur les vitrines, sur nos écrans, elle défile, clignote, disparaît, évolue. On fait dans le sensationnel, au double-sens du terme. Le temps de l’étude a laissé place au culte de l’instant. Il suffit pour s’en convaincre d’allumer BFM TV ou W9 : il est loin le temps où l’on pouvait parler littérature autour de Bernard Pivot, à une heure de grande antenne…

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Médias privés, médias publics, quels enjeux ? (1)

Premier volet d’une série d’articles consacrés à la crise des médias. Par Pauline Deydier.

Le 3 mars dernier, le célébrissime Grand Journal de Canal+ présentait sa toute dernière émission. Au même moment, sur France 2, l’émission AcTualiTy tirait elle aussi sa révérence. Deux programmes pensés comme des petits OVNIs du paysage audiovisuel français, dont le projet se heurtait depuis plusieurs mois à une baisse d’audience régulière. Si cet arrêt – prévisible – fait montre de la difficulté de l’infotainment à s’imposer à un public large, il interroge aussi, plus globalement, l’état de l’offre médiatique française aujourd’hui. À l’ère de la numérisation et de la surcharge informationnelle, le moins que l’on puisse dire est que les médias traditionnels n’ont pas bonne presse. Quelles sont les origines de cette crise ? Est-elle immuable ?

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