ENTRE LES LIGNES: ce qui vous a échappé dans la conférence de Manuel Valls

Macron – Valls : Un échec mal digéré, une animosité mal dissimulée

 

L’ancien Premier Ministre, alors même qu’il était encore une des personnalités politiques françaises les plus appréciées il y a un an et demi, s’est-il fait doubler par l’ancien banquier inexpérimenté en politique. Féru de la langue de bois, il nous faut lire entre les lignes pour mieux comprendre la relation qui lie Manuel Valls à Emmanuel Macron.

 

Manuel Valls analyse sa défaite face à l’actuel Président avec une grille de lecture partiellement inexacte.

Dans un premier temps, il souligne la bonne communication d’Emmanuel Macron durant la campagne, ainsi que sa possibilité d’incarner une figure de rupture tout en constituant une alternative à l’extrémisme. C’est juste. Pour ce faire, Emmanuel Macron a porté avec habileté une rhétorique qu’on qualifie « d’extrême centre », caractérisée par l’apologie du libéralisme économique, le rejet équivalent des populismes de gauche comme de droite, la mise à l’écart du pouvoir populaire au profit d’un gouvernement de « technocrates » (William Henry Smyth, 1919). Cette rhétorique consensuelle s’est révélée efficace mais est loin d’être nouvelle. Elle remonte à l’année 1794, date où les partisans de Robespierre ont été exécutés et remplacés à la tête de l’État par les Thermidoriens. « Il s’agissait alors de mettre un terme à la radicalité de la Révolution de 1789 sans pour autant revenir à l’Ancien Régime ; aux orties le pouvoir populaire et le pouvoir monarchique, les sans-culottes et les culottes dorées : place aux modérés. » (Gauthier Boucly, LVSL)

 

Si Manuel Valls souligne avec raison la stratégie audacieuse d’Emmanuel Macron et un contexte favorable avec la chute de François Fillon, il justifie également son échec de manière plus discutable.

« Macron n’était pas soumis à l’usure du pouvoir. » Faux prétexte : l’usure du pouvoir ne dépend pas du temps passé au sommet des institutions – comme semble l’entendre Manuel Valls – mais des engagements non tenus, des promesses reniées, des égarements malhabiles. Sinon, comment expliquer les 12 ans de Jacques Chirac à l’Élysée, ou les 36 années de Christian Poncelet au Sénat ? L’usure du pouvoir n’est pas une altération nécessaire de la popularité en fonction du temps, mais une mémoire collective des erreurs individuelles des politiques.

« Le PS me tirait vers le bas, et la primaire a été organisée pour me faire perdre. » Dans ce cas, pourquoi avoir signé la charte éthique de ces primaires ? Question d’autant plus intéressante quand on sait que Manuel Valls a renié un des engagements qu’elle contenait, à savoir soutenir le candidat sortant par la suite. Des reniements… qui provoquent justement l’usure du pouvoir précédemment abordée, Monsieur Valls.

 

La défaite de Manuel Valls face à Emmanuel Macron s’explique donc par les actes de ce premier, ce que le maire d’Évry sait mais peine à avouer. Plus généralement, on constate une ambiguïté certaine dans le regard que porte Manuel Valls au Président. Comment ne pas éprouver d’animosité envers celui qui réalise, à votre place, votre vœu le plus cher ?

 

En 1980, déjà, Manuel Valls déclarait vouloir créer une grande « maison des progressistes ». Plus récemment, il n’excluait pas une coalition entre le Parti Socialiste et Les Républicains pour l’élection présidentielle de 2017. Fasciné par Tony Blair, proche idéologiquement de Matteo Renzi, l’ancien Premier Ministre est comme eux un partisan d’une collaboration entre les forces du « cercle de la raison », pour reprendre les termes du politologue Fabien Escalona. À l’évidence, c’est bien Emmanuel Macron qui a exaucé ce vœu, et en quelques mois seulement.

 

Si Manuel Valls reconnaît « l’audace » de son meilleur ennemi, certains détails trahissent une vision plus acerbe. « Le quinquennat est un échec, à moins qu’on se dise ‘Génial, on a fait élire Macron’ » finit par lâcher l’ancien Premier Ministre, non sans ironie. D’ailleurs, il souhaite le succès « de son pays » et non celui de l’énarque. On perçoit le cynisme de ses propos, justement relevé par l’intervieweuse Marie Giard. Alors, admiration subie ou animosité envieuse ? Et si les deux ne s’excluaient pas ? « Il n’y a pas d’amour sans jalousie » disait Georges Sand…

 

 

Valls : une personnalité meurtrie

 

Auparavant en tête des personnalités politiques les plus appréciées (ou les moins détestées) des français, promis à un avenir politique brillant, Manuel Valls ne semble plus n’être que l’ombre de lui-même depuis sa défaite face à Benoît Hamon. Lisons entre les lignes pour découvrir comment le natif de Barcelone vit vraiment cette situation.

 

Les difficultés de Manuel Valls à se remettre en question étaient déjà perceptibles, nous l’avons vu, au moment d’expliquer les raisons de son échec face à Emmanuel Macron. Il attribuait en effet cet échec à plusieurs causes externes alors qu’elles sont à chercher dans son action même à la tête du gouvernement. D’autres détails pendant la conférence montrent la difficulté de l’ancien Premier Ministre à avouer ses fautes, à l’image de son analyse sur l’utilisation du 49-3 pour faire passer en force la loi El-Khomri. « Les français étaient pour la réforme, mais la communication fut mauvaise. »  C’est faux. Selon un sondage Odoxa – Le Parisien publié le 24 mars 2016, 71% des français étaient opposés à la loi travail. Pire encore, Manuel Valls était au courant de ce rejet massif puisqu’il déclarait 2 mois plus tard au même journal que son rôle « n’est pas de suivre les sondages » mais de mener la réforme à son terme. On vérifie ici une théorie politique bien connue : se référer à une mauvaise communication – plutôt qu’à une erreur plus grave sur l’action menée même – est une astuce classique des dirigeants pour expliquer l’échec de leur projet.

 

Plus tard, Manuel Valls se décharge de sa responsabilité en attribuant une nouvelle fois à un facteur externe les raisons de son échec. Et en s’arrangeant, ici aussi, avec la réalité. « Je fus entravé par les Frondeurs, qui étaient présents avant mon arrivée ». C’est partiellement faux. S’il est indéniable que la soixantaine de députés socialistes s’opposant à la politique du gouvernement ait pu nuire à l’efficacité des réformes engagées, il est inexact de dire qu’ils étaient présents avant sa prise de fonctions. En réalité, les Frondeurs se regroupent réellement autour d’un texte baptisé l’Appel des 100 en juin 2014, soit après le discours de politique générale de Manuel Valls. Si son action fut donc rendue plus difficile, ce n’est pas due à une cause externe (les Frondeurs), mais bien car la politique qu’il a menée était différente de celle annoncée par François Hollande lors du discours phare du Bourget, en 2012.

 

Au-delà de sa difficile remise en question, on perçoit dans la personnalité de Manuel Valls une blessure d’égo. C’est un homme meurtri, qui exige qu’on change une description de l’événement qui le taquine un peu trop. Un homme sans doute marqué, aussi, par les deux agressions, certes symboliques, dont il fut victime pendant la campagne (un jet de farine à Strasbourg et une gifle pendant un déplacement à Lamballe). Il se vexe qu’on n’envisage pas de lui demander s’il a encore de l’ambition : « vous ne m’avez pas posé la question, donc je la pose. Et la réponse est oui. » Souvent moqué, l’ancien Premier Ministre assure « prendre pour tout le monde ». « Mais j’aime ça », dit-il avec amertume.

À la réflexion, toutefois, on ne peut lui enlever son abnégation. Il faut se rapprocher de l’homme, remarquer ses traits appuyés, croiser son regard déterminé, écouter sa voix rauque pour comprendre que derrière le personnage public modéré se cache une hargne rare et une détermination sans faille, propres aux grands politiciens. Cette volonté, il l’exprime notamment en rappelant une phrase de Clémenceau : « Je suis aujourd’hui ce que j’étais hier, ce que je serai demain : un républicain de bataille au premier rang pour recevoir les coups et pour en donner. »

 

 

Valls : une obsession identitaire mal dissimulée

 

Nous éviterons de traiter cette question de manière caricaturale, comme l’a fait un étudiant de l’ESCP pendant la séance des questions-réponses avec le public. Cédant à une agressivité facile, il a interpellé l’ancien Premier Ministre en lui demandant « un tuto en 6 points sur la manière d’être un bon musulman ». Le fond de la question est intéressant, la forme témoigne d’une position bornée qui rend le débat difficile. Manuel Valls a su réagir calmement, nouvelle preuve de ses qualités de politicien.

 

Il est vrai que la question identitaire suscite des tensions, d’autant plus quand elle tourne à l’obsession chez une personnalité pourtant de gauche. Pour preuve, quand il est interrogé sur la question des frondeurs, Manuel Valls parvient à répondre en parlant du départ de 30 personnes pour faire le djihad en Syrie en 2012. Ce qu’on lui reproche souvent, c’est l’asymétrie entre son engagement contre l’antisémitisme et contre l’islamophobie. Il déclare en 2012 faire de la lutte contre les agressions antisémites un « combat personnel », s’engage publiquement contre Dieudonné, présente un projet de loi contre l’antisémitisme en 2015 (bien qu’il contienne aussi des dispositions sur le racisme en général). Pourtant, il s’est engagé plusieurs fois en faveur de la cause palestinienne avant 2010, en dénonçant notamment « la colonisation qui viole le droit international ». Certains voient dans ce revirement l’influence de sa femme juive, Anne Gravoin, avec qui il s’est marié la même année. Dans tous les cas, on perçoit désormais chez Manuel Valls la même préoccupation disproportionnée pour la question juive que chez Yann Moix. Ce qui pose problème, c’est que là où le chroniqueur équilibre cette position par un souci marqué pour les discriminations à l’égard des musulmans, l’ancien Ministre de l’Intérieur concentre ses attaques sur les atteintes à la laïcité de cette religion.

 

Si la forme est donc discutable, on ne peut que reconnaître la cohérence de son discours sur le fond. « L’Islam est confronté à des convulsions profondes au niveau mondial, qui ne sont pas conjoncturelles mais inhérentes à l’idéologie de cette religion. Si nous sommes très exigeants à l’égard de l’Islam, c’est car on lui demande de faire le travail que les autres religions ont accompli en plusieurs décennies. » Une analyse pertinente, qui souligne à juste titre que dans leur interprétation littérale, toutes les religions monothéistes (et pas seulement l’Islam) ont une propension dominatrice incompatible avec les lois de la République.

 

Quoiqu’il en soit, la question identitaire chez Manuel Valls reste ambivalente. S’il s’élève contre la republication brute des propos antisémites de Louis-Ferdinand Céline, pourquoi accepte-t-il sans broncher la publication d’ouvrages et de unes ouvertement islamophobes ? Il serait plus logique que tout soit publiable (et publié), y compris les livres les plus polémiques de l’Histoire – l’exemple à placer ici est connu de tous. Libre à chacun de se faire son propre avis à partir de son propre esprit critique. S’opposer à cela, Monsieur Valls, n’est-ce pas remettre en cause l’intelligence de vos concitoyens ?

 

 

EN BREF

 

Le(s) tacle(s) : Le changement par rapport au quinquennat précédent n’est pas dans la politique menée, similaire, mais « dans l’incarnation, la restauration de la fonction présidentielle ». François fafu Hollande appréciera. Ce quinquennat n’a pas non plus commencé, comme le précédent, par deux années « désastreuses ». François fafu Hollande appréciera (bis).

 

Le moment de faiblesse : Questionné sur son refus de soutenir Benoît Hamon malgré l’engagement qu’il avait pris, il demande : « Essayons de ne pas s’en tenir aux phrases que j’ai prononcées… ». Surréaliste.

 

La confidence : « On va mettre pépère sur l’étagère » aurait dit Arnaud Montebourg en parlant de François Hollande.

 

La citation : « Je n’ai pas une goutte de sang français, mais la France coule dans mes veines. »

 

Le portrait : particulièrement bien écrit, avec quelques piques savoureuses de Pierre… enfin pardon Nicolas (« Vous n’oubliez pas d’augmenter la pression fiscale sur les ménages », « Vous serez dépassé par Benoît Hamon, sacré performance »). On espère juste que notre portraitiste talentueux a réussi à reprendre son souffle après cet exercice éprouvant.

 

Les questions : « On aimerait des journalistes comme vous » selon Valls. On a effectivement apprécié les « j’aimerai rebondir » d’Amaury et la spontanéité de Marie (notamment son « Sans cynisme… »).

 

La veste : elle est tombée quand il a fallu parler de l’indépendantisme.

 

Le style : Manuel valse avec les questions pour mieux les contourner. Chaque réponse commence par une grande circonvolution sur un thème général et abstrait, pour éviter de répondre précisément, et termine par… Ne termine pas en fait. La concision n’est clairement pas le fort de cet invité. Finalement, c’est une langue de bois comme une autre.

 

La ponctualité : Manu avait autant de retard qu’à la primaire de la gauche. C’est dire.

 

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