Bref, j’ai vu Jean-Luc Mélenchon en hologramme.

Par Pauline Deydier

Qui sont ces militants de « La France insoumise », le mouvement lancé par Jean-Luc Mélenchon en février dernier ? Pour mieux comprendre, je me suis rendue à son meeting, qui avait lieu ce dimanche à Lyon… et en hologramme à Paris.

13h35. Les arrêts se succèdent sur la ligne 12 : Solférino, Pigalle, Marx Dormoy. Du cœur de Paris à Aubervilliers, le voyage a déjà quelque chose d’initiatique. Front Populaire. Terminus. Tout un symbole. Sortie de terre, je lève la tête vers un ciel sans nuages. Un beau dimanche, en somme.

14h06. Dehors, le public est nombreux, mais personne ne se presse.

 « – Demandez L’Huma dimanche ! – La France en commun, demandez l’programme ! – Le dernier Fakir, camarade ! ».

Il règne comme une atmosphère de fête. Jeunes, vieux, syndiqués ou non, militants ou simples curieux, tous se dirigent vers la salle de retransmission. « Dépêchez-vous, ça va commencer ! » lancent des agents de sécurité souriants et détendus (la chose est assez inhabituelle pour être soulignée).

14h15. « Jean-Luc Mélenchon se prépare. Il est exactement à 454 kilomètres de nous. C’est une première mondiale : Jean-Luc sera avec nous en hologramme en direct. (…) Suivez l’évènement sur les réseaux sociaux avec le hashtag #JLMhologramme ». La voix de Céleste, la présentatrice, se mêle à la musique et au brouhaha de la foule impatiente. Il ne manque plus que les caméras de France 3 et on se croirait au Téléthon.

Je me dirige vers la salle principale, bien décidée à aller accueillir « l’hologramme » de Jean-Luc. « C’est complet mademoiselle, je suis désolé. ». Il est désormais 14h20. Pas moyen de négocier, même avec une carte de presse ou un badge portant la lettre phi (l’emblème du mouvement). « Tu sais bien, nous les gauchistes, on est toujours en retard », s’amuse une militante qui n’a pas pu rentrer. Elle me sourit, rassemble ses tracts et s’allume une cigarette.

14h25. Je me redirige vers la salle annexe. À défaut d’assister « en live » à l’apparition de « l’Holochon », je bénéficierai de sa retransmission sur écran géant. On n’arrête pas le progrès.

14h42. Arrivée de JLM dans la foule lyonnaise. Montée sur scène, premières embrassades. Puis l’homme se poste au milieu de la scène, stoïque. Chemise bleue ciel, manteau gris, jean coupe droite. Il a fait le choix de la sobriété.

« Où suis-je ? » demande-t-il.

« À Lyon… »

La foule retient son souffle.

« Et maintenant… »

Bascule vers les images d’Aubervilliers.

« … À Paris ! »

Apparition divine. Il rit.

« C’est troublant tellement c’est crédible ! » me confie un ami assis dans la salle principale. Ça y est, Mélenchon est le premier homme au monde à être apparu en hologramme en direct live.

Suivront 1h40 de discours, dont on retiendra surtout l’extraordinaire aisance du tribun (Mélenchon évolue en free lance, ne regardant ses notes que pour citer Hugo). Brodant sur le thème de la frontière (terrestre, maritime, numérique), il donne à son discours des airs kennediens (il a même élaboré un programme spatial !).

Côté propositions, on notera quelques mesures originales pour dépasser cette new frontier, notamment dans les domaines de la culture et du savoir (comme, entre autres, l’idée d’une socialisation des droits sur les œuvres du domaine public).

Dans la salle, les jeunes sont nombreux. Vraiment nombreux. Je vois des gens avec des pin’s, des bonnets phrygiens, des frites de piscine en forme de phi, des totes bags « Can’t Stanchon the Melenchon », des pulls « L’Insoumise » au style épuré. Voilà pour la branche hypster du mouvement, que JLM a su gagner à sa cause via sa chaîne YouTube et une présence active sur les réseaux sociaux.

Si le ralliement de tant de jeunes reste la grande surprise de cette campagne, le mouvement « La France insoumise » n’en demeure pas moins hétéroclite. Et c’est, semble-t-il, ce qui fait sa force. Dans la salle, ma voisine de gauche porte le voile, mon voisin de droite la moustache et le béret. Des sociaux-démocrates désireux de changement aux communistes déçus par le PCF, la candidature de Jean-Luc Mélenchon fédère des profils et des sensibilités politiques extrêmement variées !

À la sortie, une équipe de Quotidien interviewe un jeune militant. Je croise aussi Guillaume Meurice, chroniqueur France Inter, qui pour une fois est en terrain ami : « il faut bien que je panache un peu, me dit-il, je ne peux pas faire que des meetings de droite ! ». J’entends la Marseillaise et l’Internationale résonner au loin. Les crieurs de journaux, eux, se remettent à l’ouvrage : « Après l’hologramme, demandez l’programme ! ».

Il ne s’agit pas d’un simple slogan. Ce programme, c’est la plus grande fierté de ce peuple de gauche et l’arme la plus probante qu’il ait trouvé pour livrer bataille.

Dans leur viseur, « madame Le Pen » a longtemps été l’ennemi numéro un. Mais aujourd’hui une autre menace les inquiète : au même endroit, la veille, « monsieur Macron » haranguait lui aussi les foules. Si son ombre plane encore dans le ciel bleu de ces militants, c’est qu’il représente un danger grandissant. Comme Mélenchon, il n’a pas de parti, pas d’étiquette politique claire. Comme lui, il séduit la jeunesse par un discours moderniste et tente d’incarner un renouveau de la vie politique.

Et les militants de la France insoumise le savent bien : dans un contexte de délitement de la classe politique et face au nombre croissants d’électeurs indécis, il est probable que la force d’attraction de la nébuleuse Macron opère mieux que la leur.