Moi. Ivre. Survivre.

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 16/01/2018

00:00
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Et puis, au détour d’un dîner, des pizzas entre amies, rien de plus banal vraiment, on en parle. Discrètement, ce sujet fait sa place à table, tel un matou qui sort de l’ombre, la démarche lascive, et vient se lover sur le canapé l’air de rien. Les langues se délient, cela fait désormais trop longtemps que l’on a enterré le secret dans l’abîme de sa mémoire. Le monstre est devenu docile mais parfois, lorsque certains mots le réveillent au loin, ce n’est que souffrance et tourment qu’il propage dans le cœur. Il rugît, il veut revoir la lumière du jour. Mais pour quel accueil ?

Les mots, quels mots ? Tout part d’un nom et, par association, on prononce les mots « viol », « consentement » et « alcool », noyés parmi d’autres noms communs bien autrement communs à notre langage de tous les jours. « Alcool », me direz-vous, n’a rien d’un mot étranger. Prononcé au moins hebdomadairement, lu d’autant plus régulièrement sous sa forme anglaise dans les memes que nous consommons chaque jour frénétiquement, il ne nous affecte désormais guère en tant que simple mot.

Soit.
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« J’étais bourré/e, on oublie tout »

« C’était l’alcool »

Les points, de suspension ou non, sont à votre guise.

L’abus d’alcool est-il une excuse valable ? Puis-je me dissimuler sous mes excès alcoolisés de la veille ? Suis-je encore moi-même lorsque je m’enivre ? Où tracer la limite de la conscience lorsque le lendemain n’est que trou noir, à l’exception de quelques minutes, quelques heures de souvenirs sporadiques pour les plus heureux des malheureux ?

Où tracer la limite du consentement sous l’emprise de l’alcool ?

Je n’ai pas la réponse. J’aimerais l’avoir.

Et j’aimerais être en mesure d’écrire qu’il y a continuité entre Moi Sobre et Moi Ivre. Mais si la continuité était aussi évidente, l’alcool n’en serait-il pas moins attrayant ? « Boire pour oublier » : quoi, qui ?
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Discontinuité.

** Et si mon corps réclame ce que mon cœur et mon esprit ne désirent pas ? Et si la personne en face de moi, son nez contre le mien, ses lèvres scellées aux miennes, sa main dans mes cheveux comme la mienne dans les siens, ne sait lire la sincérité, le cri du cœur, lorsque de ma bouche s’échappent « non », « je peux pas », « je veux pas », « pas ce soir » ? Lorsque, finalement, mes paumes glissent jusqu’à son torse pour le repousser ? Mon expérience veut qu’il revienne. Un soir il sera tendre, l’autre pressant. Il sait que des mots bien choisis, des caresses et un jeu d’acteur médiocre et scandaleux pour tout spectateur sobre peuvent rappeler à mon corps la sensualité qu’il éprouvait l’instant d’avant, ma capacité de réflexion toujours grisée et défectueuse. **

À qui la faute ? Qui sera responsable d’avoir fermé les yeux, une fois par égarement, voire une fois de plus, fermé les yeux par plaisir, fermé les yeux sur les mots prononcés et fermé les yeux sur Moi Sobre qui demain (parfois, parfois pas) regrettera et voudra oublier ?

Le plus sobre, le plus conscient, aurait-il dû couper court à l’action, jugeant l’autre trop inconscient, trop détaché, perdu dans les limbes de l’ivresse ? Et celui-là même n’aurait-il pas pu moins boire, se connaissant lui-même (peut-être… peut-être pas, d’ailleurs) ?
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Oui, j’étais bourré/e. Oui, j’étais inconscient/e. Oui, j’aimerais revenir en arrière et faire les bons choix. J’aimerais ne pas me détester autant de me penser entièrement coupable quand je suis en partie victime.

Vu. 00:53.

Non, ce n’est jamais « pas important ». « C’était l’alcool » mais c’était également plus que ça. Un passage dans les affres de l’inconscient, du consentement, des ragots et des insultes qui fusent parfois trop aisément. À juger trop vite, on nourrit parfois les créatures tapies dans l’ombre de nos semblables. On forge des craintes, on fait couler des larmes, on laisse des cicatrices.

Alors suis-je encore moi-même lorsque je m’enivre ? Pensez-vous détenir la clé d’un être humain parce que vous connaissez son Moi Ivre ? Un peu de clémence.

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 7/02/2018

17:19
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L’article s’appelle « Témoignage », il est signé par « Elle(s) ». Publié à 19h53, je lis. À mi-chemin, imprévisibles, les larmes viennent. Au mot « WEI », je ris noir et la douche est froide. Quelques minutes plus tard, je retrouve le lien de l’article sur une conversation de groupe, composé de filles parmi tant d’autres.

Oui. Parmi « Elle(s) », il y a moi. Et j’en tremble à l’écrire.

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Novembre N

Fin d’après-midi
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Chez Justine, petit bar de la rue d’Oberkampf. Un chocolat chaud et un whisky sur la table, une jeune femme et un jeune homme sur scène. Elle consomme la mousse d’abord, elle aime bien ça. On parle de tout et de rien, de ses films préférés, des musiques qu’on recommande à l’autre, le ton est léger. Et puis, sans que l’on s’y attende, un autre de ces gros matous noirs entre dans le bar, l’air se glace.

Les mots ne sont plus les bons, la mémoire a eu raison d’eux, mais la chanson suivait cette mélodie :
« Tu sais pas ce que les gens disent sur toi ? »
Pardon ? Le cœur entre arrêt et battement à la chamade. Parle. S’il-te-plaît. J’ai peur.
Non. Je m’en souviens pas. T’es sûr de ce que t’as entendu ?
Derrière un masque qu’elle veut neutre, la panique est totale. Elle ne se souvient pas, pour elle ce ne sont que des fables, le nom des personnages inconnus au bataillon. Pourquoi ? Pourquoi ces mots, pourquoi ces bruits qui courent ? Le silence se fait chaos.

Retour chez elle.
Inutile de le préciser : mal. Elle se souvient soudainement de quelque chose qu’elle a lu il y a quelques semaines. La fenêtre internet s’ouvre, elle retrouve sans trop de mal un article d’Aly, confirme ses craintes. La panique revient, foudroyante. Larmes, tremblements, elle ne s’est jamais sentie aussi seule, sans défense, salie, mal. Elle se dégoûte et a envie de vomir. Littéralement. Son estomac se révulse. Seul un appel la sauve de sa détresse. Elle creuse le trou à force de larmes, enterre ce qu’on vient de lui dire entre deux gorgées de chocolat chaud. Ça ne coïncide pas avec ce qu’elle a vécu ; par les mots qui voyagent de bouche à oreille, elle a le sentiment d’être spectatrice de sa propre vie.
Demain, comme tous les autres jours elle se lèvera, mais le monde n’aura plus la même couleur.

« Tu t’en bats les couilles de ce que pensent les autres. »

Ok. Elle obéit. En classe de Psychologie et Management, on appelle ça le refoulement. C’est un mécanisme de défense commun, elle n’écoutait pas, c’est dommage. On vit avec et, parfois, ce qu’on a refoulé refait plus ou moins surface. Des allusions qu’on trouve bizarres nous rappellent à des souvenirs douloureux. C’est arrivé plusieurs fois.

Refoulement(s).

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Septembre N+1

Début de soirée
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Un « before ». Il est nommé, l’inconnu. Pour la première fois depuis près d’un an, elle en parle.

Effleure le sujet avec une amie, apprends des choses qu’elle ignorait sur cette œuvre de sa vie dont elle n’est pas l’auteur. Secoue la tête, ressort son masque qu’elle veut encore neutre. Cette histoire n’aura pas raison de sa soirée.

Refoulement.

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Janvier N+2

Ces fameuses pizzas entre amies
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On en parle et cette fois-ci le sujet n’est pas seulement effleuré.

Viol.

Consentement.

Alcool.

Où tracer la limite du consentement sous l’emprise de l’alcool ?

Elle n’est pas le sujet, c’est facile au début. Et puis, les larmes aux yeux, encore, après tous ces mois, elle ose parler. Le petit matou est devenu grand, le pas est vacillant, la lumière l’aveugle mais petit à petit, il s’habitue et perd de sa crainte d’antan.

Et enfin. Enfin. Après tout le temps passé, on lui dit que ce qui est arrivé n’est pas normal. Que ce n’était pas une soirée comme les autres. Animal blessé, quelqu’un prend enfin le matou dans ses bras. Il tremblote, le chemin est encore long mais étrangement, malgré les pleurs et les peurs, ça va mieux. On a libéré la parole, les souvenirs, ce monstre dévorant.

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Février 2018

Cet article
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Ce « moi » parmi « Elle(s) ».

Oui, j’étais bourrée. Oui, j’étais inconsciente.
Oui, j’aimerais revenir en arrière et faire les bons choix.
Mais j’aimerais surtout ne pas me détester autant de me penser entièrement coupable quand je suis en partie victime.

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Aux acteurs de cette pièce,
Que vous sachiez le mal que vous m’avez fait,
Par des actes qui ne s’effaceront jamais,
Par des paroles trop légères qui ne reflétaient pas la vérité.
Aux spectateurs de cette pièce,
Trop peu critiques des rumeurs qui vous viennent à l’oreille,
Que vous sachiez que toute histoire n’a pas qu’une seule version,
Et qu’une fille n’est pas la somme de ses actes ivres et inconscients.
Aux spectatrices amies,
Qui ont eu la lucidité de me dire que ce n’était pas normal,
Merci de m’avoir libérée de ce démon,
Le temps fera la suite.

 

 

Note de l’auteur : Ces mots sont le fruit d’une réflexion personnelle, non pas sur un évènement en particulier mais sur la somme des évènements d’une année, non pas sur la nature d’un échange avec une personne mais sur une somme d’échanges avec différentes personnes. Ce sont des mots pensants et non dénonciateurs, qui appellent à une plus grande réflexion sur l’alcool et le consentement.

 

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