Non, François Fillon ne cèdera pas… et Nuit Debout non plus !

En cette période d’élections, les dimanches après-midi sont décidemment bien mouvementés. Il y a pile un mois, Streams allait à la rencontre des militants de « La France insoumise », à l’occasion du meeting de Jean-Luc Mélenchon, à Aubervilliers. Cette semaine, c’était au tour de François Fillon de rassembler les foules sur la place du Trocadéro, à Paris. Une manifestation inédite pour le candidat de la droite, qui tenait à réaffirmer sa détermination… tandis qu’au même moment, place de la République, des militants « anti-corruption » décidaient eux aussi de donner de la voix. Treize arrêts de métros séparaient ces deux fiefs d’irréductibles, que tout semblait opposer, et pourtant… N’y a-t-il vraiment rien qui les rapproche ?

14h30. Le métro ne marquant pas l’arrêt à la station Trocadéro, je décide de prendre le bus. Sans surprise, celui-ci est bondé. À l’intérieur, ça sent l’eau de Cologne et le cirage à chaussure. Tout ce petit monde n’a sans doute pas l’habitude de se retrouver si serré. « Regardez comme il fait beau, c’est bon signe ! » lance un sexagénaire dégarni pour détendre l’atmosphère. Quelques minutes auparavant, les intempéries ont fait fuir les moins téméraires d’entre eux. Désormais, « seuls les vrais fidèles restent, et c’est tant mieux ! », me confie une militante.

Iéna. Stop. Les passagers ne cachent pas leur soulagement de pouvoir enfin s’extirper de cette cage d’acier, et tous se ruent vers les hauteurs des jardins pour assister à la grand’messe qui va commencer. Sur mon chemin, je croise de nouveau le monsieur de l’autobus, dont j’apprends qu’il se rend au meeting avec sa femme… qui est en fait son ex-femme : « Elle a voté Fillon et j’ai voté Juppé ! » s’exclame-t-il, guilleret. « Mais ne vous en faites pas, c’est pas l’affaire Dreyfus dans les familles non plus ! ». Sa femme, elle, est moins enjouée : « Ça sert plus à rien de se disputer, on est divorcés. » maugrée la rombière.

14h36. Dans le cortège qui se presse vers la place du Trocadéro, je remarque de nombreux drapeaux français. Interrogée à ce sujet, une vieille dame me répond : « J’ai pris ce drapeau parce qu’on nous interdit les autres. Je voulais prendre celui de la Manif pour Tous, mais il n’est pas autorisé ». Tiens tiens, serait-ce une militante ? « Non non, je milite rien du tout, je suis citoyenne, c’est tout ». Elle avance doucement, péniblement. « J’ai une longue expérience des élections en France. Je vis ici depuis 1965. Vous savez, je n’ai pas de smartphone comme vous, mais j’observe et j’agis, pour le temps qu’il me reste. » Et justement, ce temps qui lui est compté, cette immigrée polonaise l’emploie à défendre la France, ce pays qu’elle aime et qu’elle a l’impression de voir mourir un peu. Comme beaucoup d’autres, elle voit en François Fillon une incarnation de la « rigueur morale » – l’expression revient souvent dans la bouche des manifestants.

« – Et s’il venait à se retirer, pour qui voteriez-vous ?

– Je voterai pour le Front National… ou pour personne. Je n’ai pas encore réfléchi…

– Et qu’est-ce qui vous plaît dans le programme du Front National ?

– Rien, rien, ce serait par colère ! La France ne mérite pas ça. ».

Je lui demande si, en tant qu’étrangère, ce parti ne lui fait pas peur. « Peur pourquoi ? Ils ont tué quelqu’un ? Vous dites ça parce qu’on vous l’a appris à l’école, mais vous êtes endoctrinée. L’école vous endoctrine… depuis la Révolution française, vous le savez bien… ». Fin de l’entretien.

Curieusement, cette dame sera la seule parmi mes interlocuteurs à envisager de voter FN en cas de démission de François Fillon. Les autres – lorsqu’ils acceptent de répondre à la question – se disent prêt à voter pour un autre candidat LR, voire pour un Macron ou pour un Nicolas Dupont-Aignan. Mais avec seulement 9 personnes interrogées, difficile de prétendre à la représentativité de l’échantillon(1)

14h51. Je rencontre un couple venu de Dijon. Ils ne sont pas les seuls : nombreux sont ceux qui ont traversé la France pour venir soutenir leur candidat. « On n’en peut plus du mensonge médiatique », clament-ils. Au terme « mensonge », j’avoue tiquer un peu. Où est la calomnie dans les publications du Canard enchaîné et des autres ? Le but n’est-il pas, justement, de faire la lumière sur des pratiques par trop opaques ? « Pas du tout ! répond madame. Je suis attachée parlementaire, et je peux vous assurer qu’il n’a rien fait d’illégal : les députés reçoivent tous une enveloppe destinée à la rémunération de leurs assistants. Ils peuvent l’utiliser comme il leur plaît. ». Un système qui n’invite donc pas à la transparence.

Pour les défenseurs de la famille Fillon, le raisonnement est simple. Tout d’abord, l’accusation d’emploi fictif doit être rejetée, dans la mesure où Mme. Fillon a toujours soutenu son mari et que ce travail de fond méritait salaire. Qu’elle n’ait jamais mis les pieds au parlement importe peu : « En tant qu’attaché parlementaire, on est libre de travailler chez soi, dans un bureau, en mairie… ». Pénélope Fillon faisait donc dans le télétravail, en somme. Quant aux rémunérations versées aux enfants Fillon, il ne s’agit pas d’argent public détourné à des fins personnelles, mais bien d’argent privé, d’une forme de salaire pouvant être dépensé comme on l’entend. Idem pour les sommes versées directement au groupe UMP…

En outre, certains avancent l’argument de la non-rétroactivité des lois : « Il n’y avait aucune réglementation précise avant 2013 ! », m’explique monsieur. Bref, François Fillon n’a pas fauté en profitant des faiblesses d’un système de rémunération pour le moins ambigu.

Pour d’autres, François Fillon est « responsable mais pas coupable ». Et il est loin d’être le seul dans ce cas-là : d’après le décompte réalisé par Mediapart et largement relayé depuis, ils étaient 127 députés sur 577 (soit 20%) à rémunérer un membre de leur famille en 2014. Parmi ces assistants, 52 épouses, 28 fils et 28 filles. Selon PUBLIC SÉNAT, Ils sont aujourd’hui 59 sénateurs sur 348 dans ce cas (soit 17%). On comprend, dès lors, que le traitement médiatique réservé à François Fillon puisse être vu comme une injustice. D’où l’argument récurrent d’un « complot » – de la justice, des médias, de l’État –, qui n’est ni plus ni moins que le symptôme d’une défiance accrue à l’égard de toute forme d’institution(2). « Ce que font les juges du PNF* à Fillon, c’est un putsch ! » s’exclame un illuminé. « Moi je ne regarde plus ni la télévision ni la presse, me confie également une quinquagénaire venue avec un drapeau breton. Je me fais mon opinion sur les réseaux sociaux. ».

Du reste, la véritable injustice ne réside pas dans le traitement médiatique de l’affaire. Si tant de gens se sont mobilisés dimanche, c’est avant tout pour réaffirmer la légitimité de la candidature d’un homme démocratiquement élu. « Quatre millions d’électeurs ont voté. On ne peut pas les déposséder de leurs voix ! Le vote est un engagement qu’on ne peut remettre en cause. ». Bien sûr subsiste l’épineuse question : et si les révélations du Canard enchaîné étaient tombées plus tôt ? Fillon aurait-il gagné la primaire ? … Mais le problème est insoluble. De fait, François Fillon est aujourd’hui le candidat démocratiquement élu de la droite. Et à moins que la justice ou que son parti ne s’y oppose, il est bien décidé à se maintenir dans la course à l’Élysée.

16h30. Rue de la Pompe. Je m’engouffre dans un métro direction place de la République. Troca tricolore. Troquets truculents. Le changement de décor est saisissant.

16h52. L’ambiance est bien plus festive à Répu. Des militants frappent sur des casseroles et se déhanchent au rythme des slogans : « Fi-llon, dé-gage, Le Pen, dé-gage »

Ce folklore, hérité du charivari, n’a rien de nouveau : en France, le phénomène remonte aux manifestations républicaines du début de la monarchie de Juillet. Mais c’est surtout en référence aux « cacerolazos » contemporaines que les militants de République ont fait leur cette pratique. Une manifestante m’explique : « Dans plusieurs dictatures d’Amériques du Sud – au Venezuela, au Chili, en Argentine, en Uruguay – les femmes qui recherchaient leurs enfants disparus ou kidnappés par la junte militaire occupaient les places et, toutes les semaines, tapaient sur des casseroles. Au moment du breakdown financier, les Argentins ont repris cette pratique pour s’insurger contre l’état du système bancaire mondial. Depuis, on continue de taper sur des casseroles un peu partout dans le monde, notamment aux États-Unis, pour manifester contre Donald Trump ! ».

À gauche, des manifestants argentins lors d’une cacerolazo en 2012. À droite, des manifestants anti-corruption à Paris, dimanche dernier.

Extraits :

« Je trouve ça super sympa : il serait grand temps que la population se bouge contre tous ces politiques voleurs. Un homme qui se dit au-dessus de tout soupçon et qui vole l’État français ! Vous vous rendez compte ? Il a volé 6M d’euros quand même, c’est grave ! (…) J’espère que son parti va l’empêcher de se présenter…

– Mais vous ne voterez pas LR de toutes façons…

– Non bien sûr, mais je dis ça pour eux ! Quant à moi je voterai Mélenchon. Je suis pas particulièrement mélenchoniste – il a un sale caractère ce monsieur –, mais il est bien entouré et il peut faire quelque chose de très bien… » Et cette militante d’ajouter, dans un éclat de rire : « Et puis il aura pas de casserole au cul lui ! ».

Sa décontraction a quelque chose d’étonnant : elle sait bien que les chances pour que Mélenchon passe au deuxième tour – et a fortiori qu’il soit élu – sont minimes, mais ça n’a pas l’air de l’inquiéter outre mesure. Pour elle comme pour beaucoup d’autres, cela fait bien longtemps que la démocratie a quitté les institutions. Désormais elle est ailleurs : dans le monde associatif, dans le militantisme, sur cette célébrissime place de la République par exemple(3).

Au passage, j’apprends la résurrection de Nuit Debout. Ses membres insistent : « Mais on ne s’est jamais arrêtés ! ». Sans doute. Reste que le Penelopegate semble avoir redonné un nouveau souffle au mouvement, qui semblait quelque peu endormi. « Ça fait quoi… trois… quatre semaines qu’ils sont de retour. Depuis l’affaire Fillon en fait. » me confie un membre du mouvement de Jean-Luc Mélenchon, par ailleurs étudiant à ASSAS (pas d’bol). Opposé à l’idée révolutionnaire portée par Nuit Debout, il ne soutient pas le mouvement et préfère croire à la révolution par les urnes.

Enfin, je rencontre Marie, Haïtienne arrivée en France il y a 32 ans, qui me montre un petit bout de papier sur lequel elle a griffonné : « Fillon, remettez-moi l’argent ».

« Moi je suis venue pour que Fillon remette une partie de l’argent… même si c’est pas le tout ! s’exclame-t-elle dans une voix à l’accent créole prononcé. Avant je vivais dans un pays de dictateurs. Mais même ici je ne suis sûre de personne, parce qu’ils vont remplir encore leurs poches… François Fillon redonne moi l’argent ! ». Elle se tourne vers moi : « Il faut vraiment lui passer mon appel. Pas forcément vous, mais les journalistes ! Il faut lui dire que je ne vais pas baisser les bras ! Je suis une vraie militante moi, Nuit Debout m’a mise debout ! ».

17h38. En quittant la place de la République, je réalise que les manifestants du Trocadéro et ceux de République ne sont finalement pas si différents. Au fondement de leur indignation, une crise de confiance dans les institutions qui exacerbe leur obsession pour l’honnêteté et l’irréprochabilité de nos dirigeants. Fillonistes, mélenchonistes, tous veulent y croire. « Kouchner, qui a travaillé avec lui, a dit que Fillon était quelqu’un de très honnête… donc il ne peut pas avoir fait ce qu’on lit dans la presse ! » s’enthousiasme une militante du Trocadéro. On retrouve cette idée chez son homologue, place de la République, qui prétend que Mélenchon « n’aura pas de casseroles au cul ».

En outre, il est frappant de voir ces deux groupes militants faire du concept de « démocratie » la matrice de leur indignation. Les soutiens de François Fillon craignent d’être dépossédés de leurs voix ; les militants anti-corruption ne croient plus vraiment à la viabilité de notre système politique… « C’est la France profonde qui se réveille ! » martèle l’un de mes interlocuteurs fillonistes. J’ai du mal à comprendre ce qu’il entend par là – et lui aussi, visiblement. Comment un châtelain de la Sarthe n’ayant jamais travaillé que dans des parlements ou des ministères pourrait-il représenter la « France profonde » ? Et d’ailleurs, quelle est-elle cette « France profonde » ? Le recours à ce genre d’expressions essentialistes est fréquent lorsqu’il s’agit d’interroger ce qu’est le « peuple » ou le « populaire », concepts flous s’il en est…

Face à ces questions sans réponse, mieux vaut rester prudent dans les termes employés. Tout ce que je peux conclure de ce dimanche après-midi, c’est que les militants anti-corruption ne sont pas plus « peuple » que les électeurs de François Fillon. Tous sont des citoyens français, et c’est au nom de cette citoyenneté qu’ils se mobilisaient ce dimanche 5 mars. S’ils s’inquiètent du bon fonctionnement de notre démocratie, qu’ils se rassurent donc : en manifestant leur opinion, ils ne peuvent que contribuer à la bonne santé de cette même démocratie.


*PNF : Parquet national financier.

(1) Voir la vidéo Franceinfo à ce propos : https://www.facebook.com/franceinfovideo/videos/1454564604587033/?pnref=story

(2) Yann ALGAN et alii, La fabrique de la défiance, Albin Michel, 2008. Ou encore : http://www.cepremap.fr/depot/opus/OPUS09.pdf.

(3) Pierre ROSANVALLON, La contre-démocratie, la politique à l’âge de la défiance, Paris, Seuil, 2006.