Le Beverley, dernier cinéma porno de Paris

Streams a testé pour vous… Le dernier cinéma porno de Paris

 

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Récit non censuré 

Samedi soir, 22h, le Sentier. De quoi cette heure et ce lieu peuvent-ils bien être le théâtre mis à part la bar-mitsvah de Joseph, 13 ans et circoncis, le tournage de La Vérité Si Je Mens 3 ou la réunion hebdomadaire des trentenaires fringuants de la rue Montmartre ? Éloignez vous de quelques centaines de mètres, tout près de la rue de la Lune (monsieur Maurice a-t-il choisi l’emplacement de son cinéma non loin de cette rue au patronyme équivoque pour amuser les plus subtils d’entre nous ?). Vous arrivez au 14, rue de la Villeneuve. Entre un restaurant thaïlandais confidentiel et des murs nus, presque à l’angle du boulevard Saint-Martin, se trouve le Beverley, dernier cinéma pornographique de Paris. Je ne vous parle pas des salles vidéo de la rue Saint-Denis, vulgaire cour de récréation d’hommes aux desseins obscurs, parées de murs blancs et de lits recouverts de plastique imperméable au foutre, non. Je vous parle d’une authentique salle de cinéma, avec sièges en cuir rouge et mur de brique rouille. Avec projecteur d’origine et gestionnaire d’origine. Monsieur Maurice, soixante dix ans et pimpant derrière la vitre de sa petite cabine où l’on achète les billets (mais aussi de petits paquets de mouchoirs blancs vendus 60 centimes, et ce depuis les années 1980) s’est battu pour maintenir son cinéma ouvert, après la loi de 1975, loi qui a mis bien à mal ces pauvres et louables cinéma à programmation partiellement pornographique. En 1975, la Loi X initiée par Valéry Giscard d’Estaing taxe très lourdement les cinémas pornographiques.  Le Beverley proposait des films en tout genre, dont certains pornographiques, et a du faire un choix : « Soit nous revenions à une programmation plus traditionnelle, mais c’était à court terme la mort assurée de notre petite salle à proximité du Grand Rex. Soit nous nous destinions uniquement au genre pornographique, une affaire rentable à cette époque ». Monsieur Maurice choisit donc le porno. Aujourd’hui encore, le Beverley paye une taxe au CNC pour oser projeter des films avec Brigitte Lahaye dedans ; sans rien recevoir en retour, pas d’aides, pas de subventions. Pour les petits malins qui croiraient s’y connaître, le cinéma Atlas de Pigalle n’en est pas un, il est déclaré comme sex-shop ; le Beverley est donc bel et bien le dernier du genre à Paris. Trêve d’Histoire, passons aux choses sérieuses.

 

Nous arrivons devant cette petite porte, mi anthropologues-mi gênés, qui nous annonce comme prévu que le samedi est une soirée réservée aux couples. Comprenez : vous ne trouverez dans la salle que des couples majoritairement hétérosexuels, cinquantenaires habitués, trentenaires en manque de piment et vingtenaires ironiques, venus au pire pour regarder, au mieux pour assouvir des tendances exhibitionnistes en s’adonnant aux joies de la fellation ou du coït dans la pénombre, à peine cachés du regard des autres par le dossier de leurs sièges. C’est avec détermination que nous saluons monsieur Maurice avant de lui demander un ticket, qui nous sera délivré pour la modique somme de 45 euros à deux. Quelque peu freinés par le montant, nous annonçons à  monsieur Maurice que nous reviendrons en semaine, et il nous l’accorde gentiment à 30 euros, car selon lui « en semaine, avec tous les hommes célibataires en train de se moucher dans la salle, vous ne tiendrez pas 5 minutes ». La couleur est annoncée; nous pénétrons dans l’antre.

Les lieux sont similaires à ceux du plus obscur des films de David Lynch, en encore plus inquiétant. La dominante est rouge, la lumière quasi absente. La salle est vide, le film n’est pas commencé, nous allons donc inspecter les toilettes, qui ma foi sentent bon ; la lunette, qui a du en voir passer (les toilettes se transforment régulièrement en lieu de rencontre durant les projections) est hygiéniquement recouverte d’un plastique changeable. Le plastique changeable sur la lunette semble être là pour protéger cette dernière de la créativité de certains phallus aventureux. Alertés par des gémissements en dolby surround, nous nous hâtons pour choisir un siège : pas trop devant, sinon nous manquerons le spectacle principal qui n’est finalement pas le film, mais plutôt les atrocités commises par les spectateurs encore hypothétiques. 2 rangs avant le dernier, nous prenons place, seuls dans le cinéma. Le film commence ; rien à voir avec Youporn et autres Pornhub : on mate à l’instant même un bon vieux porno des années 70, avec des filles très velues de l’entrejambe et des hommes affublés d’un mulet du meilleur goût. Ici, pas de pénis surdimensionnés ni de seins surgonflés. Mais le plus important est qu’il y a un scénario : une femme plutôt mûre n’arrive plus à jouir, elle va pour y remédier développer des stratagèmes sexuels à l’aide d’autres protagonistes, qu’elle regardera sur une télévision en se masturbant, avant de les rejoindre pour une orgie finale. Le film est plutôt drôle, pas vraiment excitant, mais assez intéressant. Les dialogues sont succulents, je ne peux malheureusement pas les citer ici sous peine de violer la charte de politesse de l’administration. Au bout d’une vingtaine de minutes, pour notre plus grand réjouissement, un couple entre : 25 ans tout au plus, l’air sain, ils s’assoient deux rangs derrière nous, dans le fin fond de la salle. 10 minutes plus tard, c’est avec un ravissement encore plus grand que nous entendons la boucle d’une ceinture se détacher, ainsi que de visqueux bruits de bave du meilleur goût. L’action invisible pour nous se poursuit quelques dizaines de minutes. Un second couple fait son entrée : un homme d’une soixantaine d’années avec une femme plus jeune prennent place deux rangs devant nous, nous offrant le spectacle de leur présence qui au début reste chaste et innocente. Ils parlent à voix basse, rient, semblent complices. Ils regardent le film plus sérieusement, puis la tête de la femme disparaît, réapparaît, disparaît, réapparaît, dans un mouvement de va et vient dont nous connaissons tous la cause. Un quart d’heure -bienheureux pour le bougre, nous l’imaginons- plus tard, madame lève bien haut la jambe et c’est au tour de monsieur de faire disparaître son visage. Nous ne savons que regarder : est ce que les gens viennent pour regarder le film, regarder des inconnus en pleine démonstration de leur sexualité ou pour être regardés dans la même démonstration ? Monsieur Maurice rentre de temps en temps, ce qui ne semble aucunement déranger les couples présents. Le spectacle d’inconnus en plein amusement génital ne nous amuse que quelques dizaines de minutes, puis nous regardons le film avec attention. Il n’est toujours pas excitant, mais il demeure fascinant ; notons la fin magistrale qui nous a permis d’atteindre l’apogée du plaisir intellectuel et esthétique : la golden shower accompagnée d’une défécation sur une fille dans une baignoire, avec gros plan du meilleur effet sur l’orifice responsable de l’infamie.

 

Ce magnifique plan terminé, un autre film commence, mais nous décidons que nous en avons assez vu pour aujourd’hui. Nous décidons aussi que nous avons besoin d’un verre, et que désormais le porno ce sera seul et dans un lit, sans scénario, sans défécation impromptue, et surtout sans types de 60 ans en train de faire drainer leur semence infertile à côté de nous. Terminons par un doux vers digne de Blaise Cendrars, pourtant bel et bien sorti de la bouche de Monsieur Maurice en personne, à propos de l’interdiction du porno et de l’encensement général des films violents : « Si on interdisait les films incitant à la violence, on n’aurait plus beaucoup de cinémas, hein… Qu’est-ce que vous voulez ? C’est plus facile de tuer un homme que de bien baiser sa femme. »