Jeunesse grecque : chronique d’une agonie

par Corentin Jaouen

Successivement pays des dieux, berceau de la culture puis tableau flamboyant d’évasion touristique, la Grèce a récemment crevé l’écran en pomme de discorde économique. Le débat public grec s’est délocalisé aux quatre coins de l’Europe, embrasant les passions.

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En cette période de crise européenne, le bal médiatique, où l’audience mène la danse, ne s’est pas trompé en la sacrant muse de l’actualité : beaucoup furent envoutés par le « patient grec » croyant apercevoir leur propre reflet dans le brasier hellénique. Si le sujet a fasciné le Vieux Continent, la décadence du pays ne semble pourtant ressembler à aucune autre. C’est une Odyssée psychologique à part entière.

Bien que le retour de la croissance en Grèce ait sonné le glas de son règne despotique sur la très cyclique actualité européenne, c’est sous-estimer la pathologie grecque que de juger sa convalescence à la seule lumière aveugle des indicateurs. Les hématomes sont bien plus douloureux. Si la crise économique a ébranlé le pays, c’est une ombre plus sournoise qui menace son fragile équilibre : une crise d’identité s’insinue à la pointe de la péninsule balkanique.

Ce sont les derniers espoirs d’une jeunesse qui ont péri dans cette Iliade contemporaine. La jeune génération grecque a été élevée dans les décombres d’une vie politique chaotique, entre dictature militaire et mensonge démocratique. Le présent grec est injuste, insoutenable. Les perspectives sociales, politiques ou religieuses sont chimériques. C’est une jeunesse sans idéal, en mal de croyance, qui s’avance avec angoisse vers un avenir qui n’a rien d’autre à offrir que sa stérilité.

Les mensonges des institutions politiques traditionnelles grecs et le fléau de la corruption ont ébranlé la confiance millénaire du peuple grec en la démocratie. L’Eglise orthodoxe, longtemps seul lanterne identitaire allumée dans ce marasme, ne s’est pas relevée des révélations sur ses privilèges fiscaux et son refus de participer à l’effort national.

Ses héros traditionnels ainsi désarmés, la société grecque a perdu de vue son Olympe. C’est toute une génération qui succombe ainsi au nihilisme désenchanté. C’est toute une génération, construite sur un mirage, qui est sacrifiée sur l’autel d’une réalité qui lui échappe. L’exil représente parfois l’unique salut. La jeunesse grecque, fille dégradée d’un espoir avorté, se noie entre des racines bancales et un futur silencieux.

L’Histoire nous lance son ironie cinglante : Le pays de la philosophie ne croit plus en rien.

 

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L’émergence d’une nouvelle classe politique engendrée par le séisme de 2004, année de découverte d’un aberrant mensonge institutionnel sur l’état des finances nationales, avait pourtant suscité l’espoir d’un Printemps politique. De nouvelles formations politiques issues de la société civile comme Syriza ou To Potami sont ainsi venues enrichir les débats et suppléer un échiquier politique profondément ancré dans le clientélisme. Portées par des meneurs plus jeunes et des programmes ambitieux, elles ont réussi a réenchanter une partie de la jeunesse et à endiguer la tentation primitive de la bête immonde incarnée par les néo-nazis de l’Aube dorée. Ce réveil de l’insouciance démocratique s’est concrétisé dans l’investiture d’Alexis Tsipras au poste de premier ministre. La longue joute de Syriza contre la commission européenne à l’aube de son mandat a même fait espérer un nouvel élan européen.

La chute hors de cette parenthèse enchantée n’en fut que plus lourde. L’image de Tsipras, étendard de l’enthousiasme, succombant à un fatalisme cynique et glaçant frappa la jeunesse grecque de plein fouet. Le vent de révolte soufflé par le jeune chef d’État est retombé emportant dans sa chute toute une convalescence politique. L’espoir a déserté les rues d’Athènes. Désormais, la Grèce ne croit plus en ses poètes.

 

L’écho de cette tragédie grecque résonne au plus profond de l’identité européenne. Cette histoire est celle d’un pays qui ne peut plus se reposer sur les lauriers de son glorieux mais trop lointain passé. C’est le reflet de tout un continent qu’on aperçoit dans cette chute. Ce n’est pourtant pas à travers le prisme économique que l’on doit analyser cette décadence : le « cas grec » est spécifique à bien des égards comme le montrent les étonnants privilèges des armateurs et le pouvoir des grandes dynasties. C’est dans sa portée de philosophie politique qu’il nous concerne tous. Cette même crise de l’institution plane sur la construction européenne. Le vide philosophique d’une Europe incomprise menace toute une identité continentale en laissant les sophistes souverainistes emplir ce manque. L’Europe n’est plus qu’un Olympe déchu : son peuple ne croit plus à ses exploits. Si les difficultés conjoncturelles de l’économie ont fait souffrir son corps, c’est son âme qui saigne en l’absence de réel rêve européen. C’est pourquoi cette tragique épopée méditerranéenne sonne comme un réveil opportun pour les stratèges de Bruxelles. Il est grand temps de réenchanter les Dieux européens.

 

Au pays des grands récits, l’Histoire rend toujours ses meilleurs oracles.