Compte-rendu de conférence Tribunes: le Général Castres

Par Paul De Korvin

C’est « un honneur » pour Tribunes d’accueillir au sein de l’ESCP le Général cinq étoiles Castres, Saint-Cyrien aux états de services impressionnants, autrefois Marsouin émérite et aujourd’hui conseiller de l’Élysée.

Le Général, pour qui un chef doit être « une éponge à incertitudes » à la clarté sans failles, livre systématiquement des exposés à la structure impeccable – à commencer par celui des forces de l’armée française.   « Quatre maillons » les caractérisent : une armée polyvalente à haut niveau technologique capable d’intervenir là où aucune autre ne pourrait la suivre, une « culture expéditionnaire » qui nous offre une capacité d’initiative rare, une « maîtrise de la force employée » – dont nous reparleront plus tard, et une plus grande facilité à aller au contact des populations. Ce sont les reliquats de notre histoire et de nos « habitudes » militaires.

Mais la situation n’est pas rose pour autant. Qui monterait par exemple dans une voiture ou un avion de plus de 40 ans ? C’est ce que font quotidiennement nos soldats, qui combinent des outils de pointe et des armes obsolètes. Assez contre intuitivement, l’absence de la France dans la seconde guerre d’Irak fut un autre handicap. Elle l’a mise en retard dans sa compréhension de la guerre moderne, celle contre des groupes terroristes, contre un ennemi diffus qui se cache dans la population sur des territoires immenses. D’autant que la France a du mal à travailler en coalition. C’est là une conséquence des habitudes interventionnistes françaises dans ce qui fut considéré comme son « pré carré » anciennement colonial. C’est un choix politique constant : maintenir l’autonomie de l’armée française. Mais ce choix a un prix économique et opérationnel.

Evidemment, une interview donnée par les organisateurs de la « journée de l’Europe » ne peut s’éloigner trop longtemps de ce thème. Le général acquiesce lorsqu’on lui demande si la France possède la première armée d’Europe. C’est selon lui une « puissance globale », qui rassemble trois capacités rares : « willing, fighting, funding ». Dans ce contexte, une Europe de la défense paraît improbable. La structure existe certes déjà depuis Lisbonne, mais les obstacles à son utilisation sont trop nombreux. Ne se sentant pas concernés par les mêmes enjeux stratégiques, les pays européens n’ont pas de « peur commune » suffisamment forte pour les unir. Tirant les « dividendes de la paix », l’union pacifiste préfère jouir du bouclier américain plutôt que de gaspiller de l’argent dans le développement de ses armées.

Il faut dire qu’une armée coûte cher. Le simple rétablissement de l’ancien service militaire – opérationnellement inutile selon le Général – coûterait 45 milliards d’euros ne serait-ce que pour reconvertir les infrastructures. Mais le budget n’est pas la seule « tyrannie » à prendre en compte. La nécessité d’une industrie de l’armement autonome et performante oblige parfois à certains choix douloureux. Demeurent aussi les conservatismes militaires : « on préfère construire l’armée du 14 juillet que l’armée de Chamal ou de Barkhane », avoue le général. L’état-major refuse toutefois de réduire ses cibles : il faut faire plus avec moins.

Il est parfois difficile pour un civil de comprendre ce qui peut pousser un soldat à s’engager, ou ce qui peut lui plaire dans l’armée. Le Général fut d’abord motivé par l’amour de la camaraderie, puis par la passion du commandement. Le récit de ses missions illustre l’admiration qu’il porte à ses hommes, mais aussi les vertus qu’il attribue à l’institution : on y apprend à vivre, on y apprend à se commander soi-même et à commander les autres. Si le général affirme « qu’il n’y a pas une seule année qu’[il] regrette », sa passion n’est pas partagée par tous ses soldats – en particulier ceux de Sentinelle. Il rejette, à vrai dire, cet emploi de l’armée : selon lui « nous ne sommes pas en guerre », et il s’agit là « d’une réponse politique et non opérationnelle ». Sentinelle « modifie l’ADN de l’armée », car les profils recrutés ne sont plus les mêmes, et les tâches qu’on lui attribue ne correspondent pas à sa fonction.

D’ailleurs le général affirme que « l’armée a la côte ». Certes, chaque faute est relayée massivement et « il y en a plein les blogs ». Mais le général attribue cette critique à une minorité de commentateurs qui chercheraient à véhiculer un message idéologique. Il nie même le conflit entre politiques et militaires : selon lui les deux corps ont des natures différentes, parfois contradictoires – le premier ayant toujours le pouvoir décisionnaire.

Pourtant l’armée aussi peut véhiculer une idéologie. Les tribunards soulèvent un détail intéressant : pourquoi appelle-t-on aujourd’hui la « guerre » de la « gestion de crise » ? Le Général justifie ce vocabulaire par son aspect juridique. Une guerre ça se vote, et ça se déclare contre un État. Le terme fut selon lui dévoyé, utilisé à toutes les sauces, et il a perdu de son sens. Or avec les Nations Unies est apparue une nouvelle utopie : celle-ci serait une institution de maintien de la paix – de règlement des conflits. C’est-à-dire qu’aujourd’hui une intervention militaire n’est plus une guerre, c’est « une opération de police internationale ». DAESH illustre une forme de « mondialisation des conflits », dont l’enjeu fondamental demeure la violence, alimentée par des problèmes « de gouvernance, de justice, de développement ou de frustration ». Alors, « ce sont des crises qu’il faut résoudre plutôt que des guerres qu’il faut remporter ».

Ajoutons à cela que de nouveaux champs de bataille ont vu le jour : l’espace, le cyber espace, et la sphère informationnelle. Il s’agit de paralyser l’ennemi et ses satellites, d’éliminer « le DRH de DAESH » qui recrute sur le web, et de convaincre les populations de la légitimité de l’action conduite et de la paix. « Aujourd’hui, il n’est plus nécessaire d’envahir un pays pour le priver de sa souveraineté » affirme le général cinq étoiles.

Sharks invétérés de la seule vraie école parisienne, nos sympathiques tribunards ne perdent pas le nord et demandent en conclusion quelques conseils pour les managers de demain que nous sommes. « Nous on ne manage pas, on commande » rappelle froidement le général. Fidèle à ses habitudes, il va définir le concept de chef en trois formules. « Le chef, c’est un producteur de clarté sur les objectifs à atteindre », qui, « éponge à incertitudes », « gère l’incertitude » : c’est celui qui a la vision la plus large des problématiques et des enjeux. Il est ensuite « libérateur de créativité et d’innovation », mais surtout il est « celui qui décide vite et est capable de prendre des risques », car « sans risque, on ne perd pas mais on ne gagne jamais ».

Après la brève séquence du « fast and curious », dont l’intérêt ne fut pas réellement compris par notre invité de marque, viennent les questions du public. Nous sommes « des somnambules qui ne veulent pas voir », affirme le général lorsque l’on compare la France d’aujourd’hui et celle de 1914 ou de 1939. Nous sacrifions nos budgets de défense alors que le monde entier fait l’inverse. La raison est que nous n’avons pas assez peur, car nous nous savons protégés par l’interventionnisme et la volonté hégémonique américaine. Cette confiance est une erreur, si l’on en croit le Général.

Des remèdes peuvent être apportés à la grande muette. Dans des zones d’intervention très grandes, dans lesquelles l’ennemi se cache, il s’agit de développer une capacité d’ubiquité. Mieux, une capacité de « foudroyance » : frapper dès que l’ennemi commet une faute. Alors, nous pourrons inverser le rapport de force avec celui qui a pour le moment toujours un temps d’avance sur nous. Cela vaut pour les interventions sur le terrain, mais aussi, et c’est là un des grands chantiers actuels, pour tous les conflits immatériels que l’armée mène.

Arrive finalement la question ultime que tout civil pose à tout militaire : « avez-vous déjà eu à obéir à un ordre contraire à vos convictions » ? Celui qui nous affirmait tout à l’heure que la France maîtrisait sa force, cite maintenant quelques massacres inutiles, comme les bombardements massifs qui ont fait suite aux attentats du Bataclan. Néanmoins il l’affirme : « on a tous la liberté de dire non : ça ne correspond pas aux règes et à mes convictions ». Or selon lui ces « règles d’engagement » sont particulièrement strictes en France. L’armée procède par évaluation des « Dommages Collatéraux Potentiels » : plus ceux-ci sont élevés, plus la décision de frapper revient à un échelon supérieur de la hiérarchie. Beau système, mais qui ne répond pas à la question posée : qu’en est-il du soldat qui se doit d’exécuter un ordre extrêmement risqué, avec lequel il est personnellement en désaccord ? Après tout, c’est lui qui a le doigt sur la détente, or si l’ordre est conforme aux règles il n’a plus le choix. Il faut croire que diluer la responsabilité parvient encore de nos jours à résoudre les cas de conscience.

 

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