Comprendre l’Etat Islamique : la volonté de faire renaître le Califat

 Comprendre l’Etat Islamique (I)

par Alexandre Glaser

 

Le président Hollande a déclaré dans son adresse au Congrès du Parlement, le lundi 16 novembre, à la suite des évènements tragiques de vendredi soir que la France était “en guerre”. Mais il a presque immédiatement précisé un élément important au sujet de la nature de cette guerre, nouvelle dans le mode de conflictualité qu’elle implique : elle n’est plus une “guerre de civilisation”, elle est une “guerre contre le terrorisme djihadiste”[1]. Mais peut-on encore parler de guerre ? Le professeur de relations internationales Bertrand Badie précise qu’il est difficile de continuer à parler de guerre au sens conventionnel du terme car l’EI, et on l’a bien vu récemment, n’a aucune intention de négocier.[2] En d’autres termes, la grille conceptuelle par laquelle étaient analysés les conflits mondiaux n’est plus d’actualité quand il s’agit d’étudier les relations hégémoniques avec l’Etat Islamique. Pour comprendre la nature de cette “nouvelle conflictualité”, il faut d’abord comprendre les fondements idéologiques et doctrinaux, les origines historiques mais aussi la nouveauté que représente Daesh en tant qu’acteur des relations internationales (un acteur qui fondamentalement n’applique plus les mêmes codes que les puissances étatiques).

Le Califat aux premiers instants de l’Islam

L’EI se réclame d’une organisation politique qui date des premiers temps de l’Islam, le Califat. À la mort de Mahomet en 632 se pose la question de la gouvernance de l’Islam naissant et de l’instauration d’un pouvoir politique stable. L’enjeu est donc la succession du prophète, et des dynasties de califes se succèdent (parmi lesquelles les omeyyades et les abbassides). La chute de l’Empire Ottoman, à la fin de la Première Guerre mondiale aboutit au déclin du régime califal. Atatürk, une fois arrivé à la Présidence de la République (élu en avril 1920, puis en 1924) entendait moderniser dans ses fondements la Turquie. Cette vague de modernisation prit en partie la forme d’une limitation de l’influence de l’Islam sur les institutions politico-culturelles du pays[3]. La “Révolution à toute vapeur” (car tel était son nom) d’Atatürk clôt pour près d’un siècle le chapitre califal de l’histoire de l’Islam, et ce, jusqu’à l’Etat Islamique.

Une image déformée du Califat

En voulant renouveler le Califat, l’EI se réclame donc de cet héritage historique dont il tente de remotiver les principes. Mais, et c’est un élément important, la vision qu’a celui-ci du Califat est largement fantasmée. H. Laurens par exemple parle volontiers d’une « invention de la tradition » au sens où « ce califat (celui de l’EI) est aussi imaginaire que la façon dont Hollywood représente le Moyen-Age […] on est en plein imaginaire de seconde zone […] puisque ça n’a rien à voir avec la réalité historique du califat » [4]. Ce modèle politique ressemble davantage donc à un âge d’or déformé de l’Islam notamment par l’instauration de la charria (loi islamique codifiant la vie privée et publique du musulman). Et Baudoin Dupret d’ajouter : «il (l’Etat Islamique) ressemblerait certainement à un Etat révolutionnaire, fondé sur une utopie radicale, qui ressemblerait à certaines expériences du communisme comme au Cambodge. Il prétendrait se démarquer de l’Etat d’inspiration occidentale». [5] Restaurer le califat, c’est également formuler un programme politique (si incohérent soit-il) et se donner les assises d’une légitimation religieuse : ISIS se dit légitime en tant que son idéologie aurait des racines profondes. Dans la déclaration du porte-parole de Daesh on peut ainsi lire : « Lors d’une réunion, le conseil de l’Etat islamique a décidé d’annoncer l’établissement du Califat islamique (…) Croyants, obéissez à votre calife et soutenez votre Etat (…) Rejetez la démocratie, la laïcité et autres ordures de l’Occident ».[6] Les historiens notent ainsi la valeur “spirituelle, morale et mémorielle” d’un tel avènement. Fait symboliquement significatif, le chef de l’EI reprend le nom du premier calife en s’appelant Abu-Bakhr Al-Baghdadi. Chacun de ses « titres » rappelle l’histoire religieuse : il est le « calife Ibrahim » (du nom d’Abraham, prophète reconnu par l’Islam), l’amir al-mu’mimnin (le « chef des croyants »). C’est donc bien dire que la résurgence du Califat islamique, radical et terroriste dans sa forme contemporaine, en 2006 (à la suite de la création par Al-Qaeda du Conseil Consultatif des Moudjahidines) répond à un certain nombre de facteurs analysables et ce depuis l’intervention en Iraq de 2003.

 

 

[1] http://www.francetvinfo.fr/faits-divers/terrorisme/attaques-du-13-novembre-a-paris/video-le-discours-de-hollande-au-congres-de-versailles-dans-son-integralite_1178643.html

[2] Une partie de l’interview de B.Badie est disponible ici : http://www.francetvinfo.fr/faits-divers/terrorisme/attaques-du-13-novembre-a-paris/video-le-discours-de-hollande-au-congres-de-versailles-dans-son-integralite_1178643.html

[3] cf. N. Stone, Turkey, pg156

[4] Henry Laures et Abdelwahab Meddeb, « Le chaos du Levant »

[5] http://www.slate.fr/story/79270/djihadistes-califat

[6] Cité in L’Etat Islamique, Anatomie du nouveau Califat, Olivier Hanne et Thomas Flichy de la Neuville (2014)