Le nucléaire à l’épreuve de l’idéologie ?

Article d’opinion

Longtemps consensuel, avantage comparatif de la France sur le plan européen depuis le plan Mesmer, le nucléaire fait aujourd’hui débat, à l’heure pourtant où la question écologique est au centre des considérations politiques.

Quelques faits

Le procédé utilisé dans le nucléaire civil, s’il met en œuvre des lois physiques complexes et découvertes relativement récemment, est compréhensible par tous. La fission de l’uranium 235 – c’est-à-dire la rupture par un neutron de la fragile stabilité de l’isotope – sera à l’origine d’une rupture de l’atome. En se fissionnant, ce dernier libérera deux neutrons qui permettront de nouvelles fissions : c’est la réaction en chaîne. Ainsi, l’énergie libérée par le changement d’état de l’atome fera chauffer de l’eau qui, évaporée, produira de l’énergie mécanique à travers une turbine.

Le nucléaire civil, s’il est mal appliqué, représente toutefois des dangers. L’arrêt du refroidissement du cœur d’une centrale nucléaire provoque des réactions en chaîne anarchiques et incontrôlées, qui risquent de provoquer une fusion du cœur du réacteur. Les funestes exemples de Tchernobyl et Fukushima montrent qu’en cas de fusion du cœur, la quantité d’éléments radioactifs libérés dans l’atmosphère est mortelle non seulement à court, mais également à long terme. Les avancées technologiques permettent aujourd’hui de limiter très largement la possibilité de tels événements.

Par ailleurs, le traitement des déchets issus des centrales nucléaires est complexe, et ceux-là restent radioactifs longtemps. Cependant, la quantité de déchets produite, comparée aux autres énergies, s’avère dérisoire. En effet, la quantité de déchets à vie longue (i.e dont la radioactivité dure plus de 31 ans), rejetée dans la production d’un MWh d’électricité – à savoir la consommation mensuelle de deux ménages français – est de 1,1g. Ainsi, sur une année, deux ménages français de quatre personnes produiraient en moyenne un peu plus de 13g de déchets nucléaires par an, ce qui reviendrait à 1,65g de déchets par personne et par an.

Tableau comparatif des différentes ressources et de leur valeur en énergie actuellement.
(SFEN/RGN)

Concernant les résultats du nucléaire civil, ils sont aujourd’hui clairement chiffrés et reconnus. Au niveau des émissions de gaz à effet de serre, le nucléaire se révèle être l’énergie la plus propre. En médiane, le nucléaire civil rejette 6 grammes de CO2 par KWh d’électricité produite. À titre de comparaison, le photovoltaïque en rejette 8 fois plus (55g/KWh), le gaz 70 fois plus (418g/KWh) et le charbon 175 fois plus (1060g/KWh). Le transport de la matière première, à savoir l’isotope 235 de l’uranium pour la plupart des centrales, est facile d’acheminement. Si les mines ne sont pas présentes partout, les positions européennes, et notamment française à travers le Niger permettent à l’Europe de ne pas s’inquiéter de son approvisionnement pendant au moins 50 ans.

Le nucléaire et la politique, amours et désamours.

Pourtant, malgré le rôle majeur qu’a joué le nucléaire dans l’indépendance énergétique de la France, son utilisation fait aujourd’hui débat. Un petit tour d’horizon des opinions politiques sur le sujet.

D’une part, nous avons l’extrême gauche représentée par Jean-Luc Mélenchon, qui annonçait début novembre vouloir sortir la France du nucléaire d’ici 2050 pour avoir un mix énergétique 100% intermittent constitué d’éolienne et de solaire. Avec lui sont les communistes, force ouvrière et les mouvements marginaux comme le nouveau parti anticapitaliste.

Du côté de la droite, Les Républicains sont sur des positions pro nucléaires. Considérant que c’est l’honneur et l’avenir de la France, ils défendent un mix énergétique semblable à aujourd’hui, fondé sur l’atome. On compte à leurs côtés notamment la droite modérée (UDI).

Le mouvement écologiste est séparé en deux parties. D’une part Europe Écologie – Les Verts, le principal parti se revendiquant comme écologiste, est défavorable au maintien des centrales nucléaires et dénonce notamment leur supposée vétusté, contredite par les autorités compétentes. Ils ont notamment demandé la fermeture de la centrale de Fessenheim. D’autre part, des écologistes solitaires comme Jean-Marc Jancovici – Polytechnicien, président de Carbone 4 et du Shift Project- continuent d’œuvrer en faveurdu nucléaire. Ces derniers ne prennent que peu la parole dans le débat politique et travaillent plutôt dans les revues scientifiques. Les écologistes anti-nucléaire considèrent que les dangers du nucléaire sont trop grands pour que cette énergie soit utilisée, tandis que les pro-nucléaire jugent les normes actuelles assez contraignantes pour assurer la sécurité du pays.

Enfin, le camp du parti présidentiel est partagé. Les volontés électoralistes de la majorité présidentielle conduisent à des décisions anti-nucléaires (fermeture de Fessenheim), mais des voix dans la majorité s’élèvent pour protester contre de telles mesures. Barbara Pompilli, l’actuelle ministre de l’écologie, se prononce quant à elle en défaveur de l’atome, quitte à assumer que, cet hiver, certains français puissent connaître des coupures d’électricité en raison du manque de production électrique de la France, pourtant autrefois exportateur.

Faire du feu, c’est tuer un arbre.

Mais comment expliquer un tel désamour du nucléaire dans la classe politique française ? Les réponses sont nombreuses et complexes.

Une grande partie de la classe politique qui se prononce contre la puissance de l’atome le fait pour des raisons électorales. En effet, des personnalités comme Jean-Luc Mélenchon ou Emmanuel Macron ont effectué un changement total de ligne avant certaines élections. Cela est dû à la place croissante qu’ont les partis écologistes dans le débat public. Malgré des résultats médiocres dans des élections de grande ampleur (parlementaire ; présidentielle), c’est bien une vague verte qui a été constatée lors des dernières élections européennes. Vague qui laisse penser que tous les électeurs ayant voté pour les Verts aux européennes partageraient toutes leurs opinions. Cette proposition est pourtant deux fois fausse. Fausse une première fois en raison du ras-le-bol français de la classe politique qui, de plus en plus, fait savoir son mécontentement par une abstention ou un vote blanc, et qui a trouvé dans la proposition écologique un exutoire anti-système. Fausse une deuxième fois parce que les élections européennes ne mobilisent pas le même électorat que les élections importantes sur le plan intérieur.

Mais une question demeure : pourquoi les écologistes sont-ils défavorables au nucléaire ? L’objectif affiché par les Verts est la réduction de l’émission de gaz à effet de serre. Leur opinion sur le nucléaire est donc à questionner quand elle est mise en face des faits. Le monde a pu constater que, en raison de l’intermittence de la production des énergies renouvelables, l’Allemagne a très vite été obligée pour ne pas couper le courant d’une partie de sa population les nuits sans vent, d’ouvrir des centrales à charbon, infiniment plus polluantes. En France, depuis la fermeture de Fessenheim – défendue par les écologistes -, le manque à gagner en électricité a dû être produit par des centrales à gaz et à charbon :  quel bénéfice pour la planète ?

Une explication à cela pourrait être axiomatique. Les écologistes français semblent en réalité n’avoir pas pour axiome fondamental la protection de la planète, mais bien le refus de la conception prométhéenne de l’action humaine en tant que telle, accompagnée d’une conception finaliste de la nature. Si l’homme, par la technique, pouvait s’émanciper de la nature sans la détruire, il ne le devrait pas faire car la nature mérite en elle-même d’être protégée en tant qu’entité essentialisée et individuelle. Ainsi, contrairement à l’idée issue des Lumières, des courants utilitaristes anglais du XIXè, et du positivisme, l’homme n’aurait aucun droit sur la nature qui serait une entité considérée comme telle, et devrait se contenter d’une vie sobre énergétiquement, en accord avec la nature, même si la technique permettait autre chose, et en dépit des libertés fondamentales.
Bien des déclarations de personnages politiques écologistes vont dans le sens de cette analyse. Ainsi, Pierre Hurmic (EELV), nouveau maire de Bordeaux, déclarait en septembre que le sapin de Noël était une mauvaise tradition car elle impliquait un « arbre mort » et qu’il fallait, pour lui, instaurer « un règlement de protection des arbres, une charte des droits de l’arbre ». Plusieurs hommes politiques d’EELV ont également opté en faveur d’une décroissance générale imposée par l’État – en réduisant les libertés, donc- sans se soucier de l’augmentation de la pauvreté qui s’ensuivra nécessairement. La technique, quelle  qu’elle soit, est donc à bannir. Une fois cet axiome compris par l’opinion publique- et surtout par les classes populaires, premières cibles de cette idéologie -, qui sait si les « écologistes » enflammeront encore les foules.

Cet article a été écrit par Samuel Vrignon, membre de Streams.

1 réflexion au sujet de « Le nucléaire à l’épreuve de l’idéologie ? »

  1. Salut, ça fait bizarre de passer par ce genre d’espace commentaire j’ai l’impression d’avoir 35 ans ou d’être un bot.

    J’ai envie de réagir au dernier paragraphe, qui se dégage nettement du reste du corps de l’article. Il utilise des termes peu connus mais très précis qui éclairent tout de suite les idées que l’auteur veut transmettre, donc bravo 🙂

    Néanmoins, je trouve que certains raccourcis méritent d’être davantage justifiés, car sans cela ils sont bien à même d’être remis en cause et déteignent sur l’idée principale. En tout cas, ils apportent de la matière à un débat que je veux entamer.

    “Si l’homme, par la technique, pouvait s’émanciper de la nature sans la détruire, il ne le devrait pas faire car la nature mérite en elle-même d’être protégée en tant qu’entité essentialisée et individuelle.” Les deux ne sont-ils pas compatibles ? A moins que l’on ait voulu dire “si l’homme, par la technique, pouvait s’émanciper de la nature en la réparant après destruction…” ou que “l’Homme ne devrait pas avoir à chercher à s’émanciper de la nature puisqu’il constituerait un élément indissociable de cet organisme essentialisé. ”

    “et en dépit des libertés fondamentales” : personnellement, sans exemple, j’ai du mal à acquiescer à cette affirmation.

    “Plusieurs hommes politiques d’EELV ont également opté en faveur d’une décroissance générale imposée par l’État – en réduisant les libertés, donc- sans se soucier de l’augmentation de la pauvreté qui s’ensuivra nécessairement. ” : je ne suis pas d’accord avec ce raccourci, la croissance économique a changé de “socle”, toute croissance économique ne signifie pas nécessairement une baisse de la pauvreté. Si il y a une décroissance, je ne suis pas certain qu’il y ait conséquemment une augmentation de la pauvreté : toute est une question de décisions au niveau de la production des richesses. Tout se décide en économie, la modélisation mathématique elle-même ne peut pas, je crois, expliquer l’économie, c’est l’économie qui fait appel à une modélisation mathématique. Celle-ci n’est que le reflet des décisions qui ont été prises et des schémas de décision qui sont à l’oeuvre depuis plus ou moins longtemps.

    Au plaisir de continuer la discussion plus tard,

    Cyril Coudrais

    Répondre

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.