Hommage aux gardiens de la terre

Si je vous demandais de me citer un métier avec un taux de mortalité élevé, quel métier me citeriez-vous spontanément ? Le gendarme, exposé aux armes et à la violence de manière quotidienne ? L’ouvrier de maintenance, à la merci de machines susceptibles de le broyer à tout instant ? Ou encore le pêcheur, confronté aux plus terribles tempêtes ?

Vous auriez sans doute raison en me citant ces métiers ; ou bien d’autres, qui seraient sûrement tout aussi légitimes à figurer dans ces macabres records.

Cependant, combien d’entre vous penseraient aux agriculteurs ?

 

Actuellement au nombre de 400 000, ils ne représentent que 1,5 % de la population active. Et pourtant, c’est sur leurs épaules que repose la lourde tâche de nourrir les quelques bientôt 67 millions de Français, ainsi qu’une partie de l’Europe.

Que représente 1,5 % à l’échelle de la France ? Peu, extrêmement peu. À peine quelques épis dans un champ de blé. C’est pourquoi, malgré leur rôle essentiel dans la société, ils sont souvent oubliés.

Pourtant, la sortie du film Au Nom de la Terre, à l’automne 2019, a rappelé aux Français la situation extrêmement difficile dans laquelle était plongé le monde agricole depuis plusieurs années. Avec justesse, sans jamais verser dans le pathos, le réalisateur (Édouard Bergeon) y retrace la descente aux enfers de son père, éleveur de chevreaux dans la région de Poitiers, qui sombre peu à peu dans le surendettement et la dépression avant de se donner la mort.

Bien loin d’un cas isolé, l’histoire du père du réalisateur est l’histoire de centaines d’agriculteurs qui se suicident chaque année en France. Selon les dernières données de la Mutualité Sociale Agricole, 605 agriculteurs (et agricultrices, car bien que le phénomène touche davantage les hommes, les femmes ne sont malheureusement pas épargnées) se sont ôtés la vie en 2015[1]. Le suicide est devenu un évènement tristement ordinaire dans les campagnes, si bien que Claire Ruault, sociologue[2], déclare qu’« en milieu rural, rares sont les gens qui ne connaissent pas de près ou de loin un cas de suicide ».

Mais comment en arrive-t-on là ? Comment des hommes et des femmes, amoureux de la terre et de leur métier, peuvent-ils en arriver à de telles extrémités ?

 

Très souvent, des difficultés financières sont en cause. Selon les dernières données de l’Insee (Institut national de la statistique et des études économiques), le salaire moyen des agriculteurs est en effet de 1390 € net par mois. À ces chiffres déjà assez bas s’en rajoutent d’autres plus inquiétants encore : un tiers des agriculteurs touche un salaire inférieur à 1390 € net par mois, tandis qu’un cinquième des agriculteurs ne touche pas de salaire[3]. Il s’agit en général des éleveurs bovins et des producteurs laitiers, qui se voient acheter leurs produits à des prix excessivement bas. Ils ne vivent pas de leur production, mais du RSA. À quoi bon travailler s’ils ne peuvent même pas vivre de leur labeur ? Parfois, eux-mêmes ne savent plus.

Par ailleurs, le prix du matériel agricole s’élevant à plusieurs centaines de milliers d’euros[4], l’endettement est inévitable. Ainsi, l’achat de matériel agricole requiert des prêts engagés sur une durée très longue : un agriculteur ne rembourse parfois qu’à la fin de sa carrière des prêts qu’il a engagés à son installation dans le métier.

 

À ces difficultés financières se superposent des conditions de travail difficiles, voire rudes. Car si les salaires sont faibles, les volumes horaires sont élevés : une exploitation agricole requiert en moyenne 70 heures de travail par semaine. Inutile de dire que les week-ends n’existent pas : la terre ne laisse aucun répit. Cette charge de travail rend ainsi les agriculteurs extrêmement vulnérables au burnout : en 2019, une enquête lancée par la Chambre d’agriculture de Saône-et-Loire[5] révèle que 35,1 % des agriculteurs interrogés sont en risque d’épuisement professionnel.

Et tout ça pour quoi ? Pour un résultat incertain et hypothétique, soumis au caractère aléatoire de la météo, qui peut parfois détruire en quelques jours un travail de plusieurs mois.

Seulement, l’épuisement professionnel dont sont victimes les agriculteurs n’est pas seulement dû à la difficulté de leurs conditions de travail mais également à un mal-être global. L’émission L’amour est dans le pré, si elle peut faire sourire, met en lumière une réalité : celle de la solitude et de l’isolement de certains agriculteurs. Or, cet isolement peut être fatal pour ceux qui, au contraire, auraient besoin d’être entourés pour faire face aux différentes pressions auxquelles ils sont soumis : pression financière bien sûr, mais également pression familiale et pression sociale.

La pression familiale s’exprime particulièrement dans le cadre des relations intergénérationnelles, qui deviennent des lieux de conflits entre un père qui souhaite garder une certaine emprise sur son exploitation et un fils qui aimerait bénéficier d’une marge de manœuvre plus importante. Parfois, la pression est davantage implicite : les exploitations agricoles étant souvent transmises de génération en génération, l’agriculteur se sent investi d’un certain devoir. Devoir de ne pas faire couler l’exploitation à laquelle ses ancêtres ont consacré leurs vies, mais aussi devoir de faire aussi bien que le père, et le grand-père avant lui.

La pression sociale, quant à elle, s’exprime plus largement par un certain dénigrement de la société envers les agriculteurs. Accusés tantôt de « ploucs », tantôt de « pollueurs », ces derniers sont constamment pris en étau entre les exigences contradictoires des consommateurs. Consommateurs qui se permettent parfois de leur enseigner l’agriculture, sans avoir jamais mis un pied dans une exploitation agricole. Sans droit de réponse, ils n’ont d’autre choix que se murer dans le silence, et continuer à nourrir ceux qui les dénigrent.

 

Chaque jour, en moyenne un agriculteur se suicide. Aujourd’hui, un agriculteur s’est suicidé. Et demain, un autre passera à l’acte. Comment peut-on laisser mourir dans l’indifférence générale ceux qui nous nourrissent ? Certes, le métier de paysan a toujours été un métier difficile, exigeant et physique, et personne ne peut rien y changer. Cependant, de la reconnaissance, tout le monde peut en apporter. Et il semblerait que c’est une chose dont les gardiens de la terre ont cruellement besoin.

 

Cet article vous est proposé par Clémence Biergeon, membre de Streams.

 

[1] Ces chiffres comprennent les agriculteurs, les exploitants et les salariés agricoles, et s’appuient sur des données fournies par l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale). Par ailleurs, ces chiffres sont à considérer avec prudence. D’une part, ils sont anciens, car peu d’organismes se sont penchés sur la question du suicide des agriculteurs. D’autre part, ils ne prennent en compte que les personnes ayant été en contact avec le monde médical dans les 2 ans ayant précédé leur passage à l’acte. Ceux pour lesquels ce n’est pas le cas ne figurent donc pas dans les données statistiques relatives au suicide.

[2] Claire Ruault, sociologue spécialisée dans l’évolution du monde agricole au Gerdal (Groupe d’expérimentation et de Recherche : développement et actions localisées) à Angers.

[3] Insee, 2017

[4] À titre indicatif, le prix d’une moissonneuse-batteuse neuve est compris entre 100 000 et 500 000 euros : cela fait relativiser nos frais de scolarité !

[5] Enquête fondée sur les résultats des 427 questionnaires retournés par les agriculteurs du département de Saône-et-Loire.

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