Leaders de demain, vraiment ?

Jour de la rentrée pour les premières années. Succession de discours par une pléthore de professeurs émérites et de brillants PDG. Un seul mot d’ordre : vous êtes l’élite et les leaders de demain.
Après deux années de classes préparatoires durant lesquelles son estime de soi a souvent été malmenée, l’étudiant savoure cette douce mélodie. L’avenir lui appartient, tout est désormais possible, le monde est à ses pieds.

C’est ainsi que nous vivons des moments que nous n’avions jamais imaginé vivre un jour. Interviewer des personnalités politiques, participer à la plus grande régate étudiante de France, organiser un trek durable pour plus de 100 participants … Nous avons mille opportunités à saisir et menons à bien des projets ambitieux. L’infinité des possibles est grisante et particulièrement stimulante. Combien de fois n’avons-nous pas pensé : « c’est maintenant ou jamais » ? Monter une pièce de théâtre ou encore participer à des débats avec des étudiants du monde entier, chacun est invité à découvrir, à s’ouvrir et à s’investir, selon ses goûts et ses affinités.
Cet état d’esprit, s’il nous incite à oser nous lancer dans de prodigieuses aventures, laisse aussi libre cours à des choses moins reluisantes. Puisque tout est possible, nous pouvons – devons – réussir à assouvir nos moindres désirs. En pensant relâcher la pression et nous épanouir, nous effaçons toutes les limites. Tout est permis, plus rien n’est grave. La « barbarie » est la nouvelle philosophie à la mode en soirée. Quelle que soit l’Ecole, les fêtes sont placées sous le signe d’une liberté totale.
N’avons-nous pas mérité de nous laisser aller après des études aussi éprouvantes qu’exigeantes ? N’est-il pas légitime de profiter enfin de notre liberté d’étudiants ?
Oui, mais.
Nous oublions alors où se situent les frontières à ne pas franchir pour rester dans le respect de l’autre. Siégeant sur le trône fictif que nous avons construit en intégrant une Ecole, nous avons tendance à oublier que nous ne valons pas plus qu’un autre.

Managers en devenir, nous sommes supposés apprendre à diriger. Cela se traduit par des cours de comptabilité, de finance, de statistiques et j’en passe. Les associations et les sports doivent nous apprendre à fédérer un groupe et à mener des projets à plusieurs. Mission réussie, pourrait-on penser. Nombre d’étudiants peuvent s’enorgueillir de leurs excellentes notes. Nombre d’étudiants s’investissent dans la vie associative et donnent vie à de beaux projets.
Oui, mais.
Suffit-il de cocher les cases académiques et associatives pour devenir un bon manager ?
Plusieurs évènements donnent lieu à des débordements, remarqués ou non, sanctionnés ou non. Etre brillant et engagé n’empêche pas d’avoir un comportement condamnable. Au contraire, une réussite interne à l’Ecole, en particulier sur le plan associatif, participe à créer une sorte d’impunité chez certains étudiants.
De manière générale, porter un pull d’association nous incite à adopter le comportement attendu par la culture de celle-ci et si cela peut nous pousser à donner le meilleur de nous-mêmes, il n’est pas rare de voir des étudiants changer radicalement d’attitude lorsqu’ils représentent leur association.
Le sentiment d’impunité développé par l’intégration de l’Ecole et encouragé par l’appartenance à certaines associations peut donner lieu à un je-m’en-foutisme étonnant : dégradation du matériel, manque de respect vis-à-vis du personnel ou banalisation de la violence sont de mise. Plus rare mais bien plus grave, cette impression de toute puissance conduit quelques-uns à profiter de la position de faiblesse des autres pour passer outre leur consentement sexuel.
Alors que l’on nous répète à longueur de journée que nous sommes les futurs dirigeants des plus grandes firmes, nous nous conduisons tels des enfants dans la cour de récréation : l’assouvissement de nos désirs est maître, et gare à celui qui y fera obstacle.

Quatre ans plus tard, quatre années d’Ecole derrière nous.
Nous faisons nos premiers pas dans le monde du travail, encore imprégnés de cette philosophie. Du haut de notre piédestal imaginaire, nous nous sommes confortés dans l’idée que le monde serait à l’image de nos années d’Ecole. La dimension parallèle que peut être l’école de commerce se confond sournoisement avec la vie réelle. Devenus managers, nous côtoyons d’autres anciens étudiants en école de commerce au sein de notre entreprise. Le cadre a changé mais nous partageons la même culture.
Le stagiaire de l’étage du dessous que tu croises tous les jours dans l’ascenseur est aussi le jeune première année qui s’était retrouvé à l’hôpital après une embrouille lors d’une soirée bien arrosée. Ta N+1 est cette fille dont un camarade de classe a profité alors qu’elle était complètement ivre. Ton recruteur est connu pour avoir défoncé la porte du local de l’association voisine à cause d’une sombre histoire de rivalité.
Doit-on alors s’étonner que certains managers aient des comportements déplacés voire inadmissibles s’ils ont pu agir ainsi en toute impunité au cours des quatre dernières années ?
Rien ne sert de s’outrer des dérives (sexistes et autres) en entreprise puisque chacun peut s’y livrer sans vergogne en Ecole, sans que personne ne dise rien.

On nous destine à des carrières ambitieuses, et nous avons toutes les cartes en main pour réaliser cette tâche avec succès. Si certains y arrivent brillamment, cela n’est néanmoins pas suffisant pour les autres. Nos années d’études constituent une période charnière dans la construction de notre personnalité et dans l’intériorisation des normes qui vont régir nos comportements futurs. Laisser libre cours à nos pulsions comme un exutoire après deux ans de prépa ne nous prépare pas à être les « leaders de demain », loin de là. Si l’Ecole nous apprend les techniques, assume-t-elle le rôle éducatif qui lui incombe ? Pas encore adultes, plus vraiment lycéens, nous sommes encore en quête de repères pour orienter nos vies. Nous poser des limites ne serait pas un acte de répression de notre liberté tant plébiscitée, mais un acte d’éducation en perspective de notre rôle à jouer dans la Cité. Les droits que nous nous arrogeons sont aussi porteurs de devoirs envers les autres : « faire de la barbarie » pourquoi pas, mais en gardant en tête que, aujourd’hui comme dans quatre ans, nous portons la responsabilité de nos actes.

Une réflexion au sujet de « Leaders de demain, vraiment ? »

  1. Super article ! Il a pour moi le mérite d’enfin souligner le lien entre le dérangeant et flagrant sentiment d’impunité de certains, le risible sentiment de supériorité et les débordements parfois graves qui vont jusqu’à la question du consentement.

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