L’expo « Vivre !! agnès b. »

Par Anne-Charlotte Peltier

     A la différence d’une exposition centrée sur un artiste ou sur une thématique, l’exposition d’une collection d’œuvres privée a ceci de déroutant que la cohésion de l’ensemble ne tient qu’en ce qu’elle existe. En effet, comment expliquer la réunion d’œuvres d’art, amassées au cours d’une vie au rythme des coups de cœur et de hasard autrement que comme une subjectivité laissant son empreinte ?

Le musée de l’Immigration au Palais de la Porte Dorée accueille en ce moment la collection privée de la créatrice de mode Agnès Troublé, plus connue en tant qu’agnès b. L’exposition est très justement baptisée « vivre !! » : cette injonction enthousiaste joue à la fois de la forme et du fond, puisque l’exposition réunit les œuvres recueillies par la créatrice au cours du temps, et que l’organisation même du parcours évoque la chronologie de l’existence. Les œuvres sont en effet classées par thème : « jeunesse », « l’amour », « travailler », « guerre et révolte », « la mort » tracés sur le mur de la si reconnaissable calligraphie agnes b. Autant de thèmes existentiels que de réponses apportées par l’art…

     C’est là peut-être tout l’intérêt d’exposer une collection personnelle : au-delà des grands noms que l’on retrouve ( un autoportrait de Basquiat, des clichés de Cartier-Bresson, un polaroïd d’Andy Warhol ..), l’accumulation d’œuvres d’art au cours de l’existence apparaît comme tentative de réponse ou du moins illustration des différentes interrogations qui traversent le cours d’une vie. L’ensemble traduit un certain regard sur le monde, décalé, amusé et souvent empli de tendresse, comme ce cliché de baiser sous l’eau.

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Olivia Bee – Pre-kiss

     L’ensemble est éclectique et prend sens dans son agencement, qui mêle essentiellement photographie et peinture, mais l’on y trouve tout aussi bien une installation exubérante d’ours en peluche dépecés – Deux clans, deux familles d’Annette Messager- que la photographie engagée d’Emanuel Bovet illustrant les tensions policières lors des émeutes à Gêne en 2001.

     La question de l’identité, inhérente à un musée qui a pour objet l’immigration, est quant à elle soulevée par « La machine à rêve » de Kadder Attia, cet amusant distributeur de produits estampillés « hallal » : cigarettes, préservatifs, passeport américain, ou encore guide pour perdre son accent de banlieusard … Charlie or not Charlie ?

     Si l’exposition fait part belle à la dimension esthétique du langage – cf les néons de Claude Lévêque- elle ne le prive pas néanmoins de messages incisifs : une note manuscrite de l’Abbé Pierre « Et les autres ? » côtoie l’affirmation faussement désinvolte d’Antoinette Ohannesian gravée sur un bout de couverture achetée durant le siège de Sarajevo, « La guerre, c’est entre la météo et la publicité ».

Une légèreté teintée d’audace plane sur cette collection : le nom même de l’expo et sa ponctuation expressive sont une invitation à ne pas se prendre trop au sérieux … En dessous du « travailler » est affichée l’œuvre Rirkrit Tiravanija « Ne travaillez jamais », et la série de Robert Fillou « Longs poèmes courts à terminer chez soi » qui prête à sourire « I saw Shakespeare on a Vespa… ».

     Le peu d’explications se résument à un catalogue succinct du commissaire d’exposition et laisse toute la liberté au visiteur de déambuler et d’interpréter à sa guise. Il serait sans doute trop facile d’essayer d’établir un lien entre les œuvres exposées et l’empire bâti par la créatrice ( à qui l’on doit notamment la réalisation des costumes de Pulp Fiction ou Mulholland Drive, entre autre), mais cette exposition n’est nullement une mise en scène de sa personnalité et on lui en est reconnaissant. La patte d’Agnès n’apparait que dans le nom des sections, écrites de sa main sur les murs : l’expo apparaît comme un regard subjectif posés sur les grands thèmes existentiels allant de la « jeunesse » à la « mort » et laisse les œuvres parler d’elles-mêmes.

Malick Sidibé – Nuit de Noël
Malick Sidibé – Nuit de Noël