L’Amérique Latine: quelle place pour la droite?

Sebastian Pinera lors de son investiture le 11 Mars 2018, succédant à la socialiste Michelle Bachelet

Sebastian Pinera lors de son investiture le 11 Mars 2018, succédant à la socialiste Michelle Bachelet

A l’occasion du prochain « Café-Diplo » qui se tiendra le 27 mars en compagnie de Christophe Ventura, chercheur à l’IRIS (Institut de Relations Internationales et Stratégiques) spécialiste de l’Amérique Latine, sur le thème « Les droites en Amérique Latine », Streams vous propose un volet de deux articles consacrés au thème de la conférence.

Par Kévin Tran

Le 12 Mars dernier ont eu lieu les élections législatives en Colombie, déterminantes dans le processus de paix engagé avec les FARC. Malgré une victoire relative du Parti Libéral (social-libéral), on peut noter un retour en force du Centre Démocratique, emmené par l’ancien président Alvaro Uribe, parti de droite conservatrice et opposé à l’accord de paix signé avec les FARC. La veille de ce scrutin, c’est Sebastian Piñera, le « Berlusconi chilien », qui retrouve la présidence du Chili au profit de Michelle Bachelet. Il confirme lui aussi cette tendance actuelle en Amérique Latine : le retour de la droite.

Alors que l’on croyait le continent acquis aux leaders socialistes tels que Chavez, Lula ou le couple Kirchner dans les années 2000, on constate que depuis peu, les droites regagnent du terrain. Mais avant, ne faudrait-il pas évoquer la fin de la gauche latino-américaine ?

En effet, si la gauche ou plutôt les gauches ont inondé le continent depuis l’élection de Chavez au Venezuela en 1998 (à laquelle ont suivi celles de Lula au Brésil en 2002, Kircher en Argentine en 2003 ou encore Bachelet au Chili en 2006), cette quasi-hégémonie, après plusieurs réélections, s’arrête en novembre 2015 avec l’élection de Mauricio Macri, richissime homme d’affaires au programme néo-libéral. Suit l’affront de l’opposition au Venezuela qui accapare la majorité au profit des députés chavistes la même année ou encore la résistance des Boliviens, sceptiques à l’idée d’une réforme de la Constitution en faveur d’un éventuel quatrième mandat de Morales.

Nestor Kirchner, Lula et Hugo Chavez

Entre temps, le scandale Petrobras/Lava Jato entraina la destitution de Dilma Rousseff et nous touchons ici à l’un des problèmes majeurs qui a entrainé peut-être la chute de la gauche : la corruption. Si on ne saurait, bien entendu, affirmer que ce fléau a une appartenance politique, en témoignent l’implication de Temer (qui a porté la destitution de Rousseff) et d’autres leaders de droite dans des scandales de corruption, le problème est qu’il a décrédibilisé la gauche. Les « misiones », à but social, engagées par Chavez ont involontairement créé une nouvelle classe bourgeoise (les boliburgueses). Le couple Kirchner, malgré des réformes sociales profondes, a été décrédibilisé par les scandales de détournement de fonds publics et surtout par l’Affaire Nisman, du nom du procureur accusant Cristina Kirchner d’avoir entravé l’enquête sur les attentats de Buenos Aires de 1994 et retrouvé mort en janvier 2015 la veille de son audition au Parlement. Sans être exhaustif, on s’aperçoit de la gravité du phénomène qui a fortement décrédibilisé la gauche.

D’un point de vue économique, si Lula a réussi à éponger une partie de la dette brésilienne et à tirer la croissance vers le haut tout en appliquant ses politiques sociales, si Nestor Kirchner, qui a pris les rênes de l’Argentine juste après une des plus graves crises économiques qu’elle ait connue, a réussi à maintenir la croissance autour de 5% durant son mandat, leurs successeurs n’ont pas réussi à faire perdurer cette tendance. Les économies latino-américaines ont peut-être failli dans leur manque d’investissements dans les productions à haute valeur ajoutée et ont continué à être dépendantes des fluctuations de l’économie mondiale : c’est la baisse de la demande chinoise et celle du cours du brut qui les ont dernièrement affectées.

Si les gauches latino-américaines ont donc souffert de ces deux facteurs, le retour de l’opposition s’explique aussi par de nouvelles méthodes électorales. L’analyse de Christophe Ventura, notre futur invité, nous permet de mieux comprendre ce qui amène les électeurs à voter à droite. Dans son article « Ces petites choses qui font gagner les élections » (LMD, Mars 2017), il interroge Jaime Durán Barba, conseiller proche de Mauricio Macri qui dévoile sa science électorale. Cette éminence grise, qui a par ailleurs conseillé plusieurs dirigeants libéraux d’Amérique Latine, a transposé les méthodes marketing à l’électorat. Plus que l’idée ou le projet porté, c’est la victoire qui fait l’alpha et l’oméga de la candidature. Il laisse donc la croyance politique, l’idée qu’il faille changer le monde aux autres candidats :

« À quoi rêve mon électeur en se couchant ? Au socialisme ? Non ! À son confort, à ce qui va augmenter son bien-être, le sien et celui de ses proches. »

Durán Barba, au-delà de la stratégie électorale, touche peut-être le paradoxe qui a ramené la droite au pouvoir : la gauche, dans le contexte économique qui lui était favorable, a rapidement tiré la classe ouvrière vers une classe moyenne et donc consommatrice. Or, sa stratégie électorale s’est plus souvent dirigée vers la classe ouvrière que la classe moyenne et donc, pour simplifier, plus elle gagnait, plus elle se rapprochait de sa défaite.

Mauricio Macri après sa victoire inattendue en 2015

            D’un point de vue plus diplomatique, le retour de la droite affecte les alliances stratégiques en place. L’axe bolivarien dont s’était rapproché l’Argentine sous la présidence de Kirchner semble mis à mal par le retour de Macri. On peut supposer une alliance entre le Chili et l’Argentine, deux économies motrices du continent qui ont désormais une présidence conservatrice et libérale, que le Brésil mené par Temer, pourrait intégrer. Le rapprochement avec les Etats-Unis pourrait être compromis par la présidence Trump et il serait plausible d’envisager un partenariat entre l’Union Européenne et ces pays au profit de la Chine et de la Russie.

            Le thème est donc plus que jamais d’actualité car l’année 2018 voit se dérouler pas moins de six élections présidentielles.

Au Brésil, la succession de Temer pourrait être briguée par Lula, dont la condamnation en janvier dans le cadre de l’affaire Petrobras/Lava Jato devrait normalement lui interdire de se présenter en vertu de la loi « Casier propre ». Ce sera au Tribunal Supérieur Electoral d’en juger et de lui accorder ou non le droit de se présenter.

En Colombie, le conservateur Alvaro Uribe pourrait succéder au centriste Juan Manuel Santos.

Quant au Mexique, Enrique Peña Nieto ne se représentera pas et la présidence sera disputée entre José Antonio Meade, candidat du PRI (de centre-gauche) désigné par le Président lui-même et Andrés Manuel Lopez Obrador, leader de gauche de MORENA, favori dans les sondages.

A Cuba, l’élection du successeur de Castro (par suffrage indirect) sera déterminante dans ses relations diplomatiques et dans la transition vers le post-castrisme.

Enfin, au Venezuela, le TSJ, alléguant la prohibition du « double militantisme », a ordonné que la MUD (coalition d’opposition à Maduro) soit exclue de la prochaine élection. La MUD étant une coalition de plusieurs partis dont la force réside dans le soutien d’un candidat face à Maduro, cette décision polémique avantage considérablement le Président.

Pour approfondir et débattre sur le sujet à l’occasion du 1er Café Diplo, rendez vous Mardi 27 Mars à 17h30 en Salle Raymond Martin

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