Cinquante années séparent deux mondes

Nous vivons une période bien étrange, qui marquera certainement les livres d’Histoire comme étant la première pandémie mondiale. Notre Président évoquait lui-même une « situation totalement inédite dans l’histoire ». Cette épidémie, qui rappelle les scénarios apocalyptiques tout droit sortis de l’imagination d’un Stephen King, semble avoir évincé de nos esprits un passé pourtant si proche. Appelons un instant nos grands-parents en Facetime, demandons leur leur ressenti sur la situation. Tous, quasiment tous, vous répondront qu’ils n’ont jamais connu pareille situation de leur vivant. C’est bien vrai (le confinement mondial que nous vivons est sans précédent), et pourtant bien faux.

            Apparue d’abord en Chine, en 1968, la « grippe de Hong Kong » a atteint l’Occident l’année suivante. En deux mois, la France a enregistré plus de 30000 décès. Le monde, lui, en a connu un million, là où le coronavirus en a aujourd’hui causé 175000. Les hôpitaux étaient, eux aussi, saturés. Les morts, parfois très jeunes, s’entassaient, dans l’indifférence générale. On attribuait cette situation à une simple « vague de froid ». Loin de là l’idée de relativiser l’horreur de la situation actuelle, mais cette comparaison nous amène à se demander pourquoi cette grippe est si vite devenue un non-évènement dans la mémoire collective.

            Plusieurs raisons peuvent l’expliquer. En 1968, le monde regarde ailleurs. La guerre du Vietnam, le Printemps de Prague, les premiers pas d’Armstrong sur la Lune, le lendemain de mai-68, la récente démission de De Gaulle, font de la fin des années soixante une période riche en évènements, lesquels ont très certainement évincé de l’actualité cette grippe. De même, les canaux de communication sont plus lents, moins répandus : 30% des Français possèdent une télévision en 1970. L’information continue que nous avons aujourd’hui joue certainement beaucoup pour nous faire penser constamment à l’épidémie. Les médias sont, sans aucun doute, plus libres aujourd’hui qu’il y a un demi siècle. Mais il y a, à mon sens, quelque chose qui a profondément changé, quelque chose qui n’est ni matériel, ni historique : notre rapport à la mort a changé de nature.

            Dans les années 1960, la mort avait encore une place de choix dans le quotidien des Français. La pratique du deuil était encore stricte. Les veillées funèbres, suivies de deux ans de deuil, habillé de noir, étaient de rigueur dans les campagnes pour la perte d’un parent. La religion était encore très présente, et avec elle sa philosophie face à la mort. Celle-ci apparait comme déjà écrite, naturelle. Il faut bien qu’elle arrive un jour. Malgré le chagrin qu’elle amène, elle renferme l’espérance d’un après. Dans ce contexte, les nombreux morts de la « grippe de Hong-Kong » n’ont que très peu alerté l’opinion publique, les scientifiques et les pouvoirs publics. Aujourd’hui, la mort, même tardive, est un choc, une absurdité, un imprévu de parcours. La certitude religieuse d’un après ayant été ébranlée, elle est devenue insupportable, inacceptable. Nous voulons la combattre plus que jamais. Par chance, les progrès de la médecine nous ont offert la garantie de vivre longtemps. Plus personne ne s’imagine mourir d’une infection telle que le coronavirus. Notre génération a le privilège de sortir la mort de la vie. Alors quand elle nous frappe, pas seulement dans une sphère réduite, familiale, mais au niveau mondial, elle nous effraie autant qu’elle nous est inconnue.

            Cinquante années séparent cette société encore traditionnelle de la nôtre. La « grippe de Hong-Kong » de 1968 demeure le dernier témoin de ce monde passé. L’épidémie d’aujourd’hui nous rappelle l’immense chemin parcouru par la médecine et par notre société. Société dont toutes les idées ont été bouleversées, ironiquement, à partir de 1968.

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