Le Hammam d’Assilah

Par Louise Hourcade

Je suis une touriste française au Maroc. Mes parents et leurs copains avaient froid à Paris, et le Maroc fait toujours l’unanimité (beaucoup de monde aime le Maroc : les frileux, les gourmands, les esthètes, les crazy shoppers, les fatigués). Comme Marrakech c’est « vraiment l’invasion », nous partons dans les environs d’Asilah. Petit bijou blanc sur la côte, pas loin de Tanger. Le 3ème jour, les mamans ont une idée qui vous surprendra peu: « et si on se faisait un hammam ? »

Une heure plus tard, une dizaine d’adultes et d’ados enthousiastes arrive devant l’entrée du hammam d’Asilah. Deux grandes portes pour deux hammams, hommes et femmes. C’est l’heure de la séparation. Nous entrons, impatients de s’abandonner à la vapeur et – qui sait – de se faire masser le dos sur les dalles chaudes.

La suite de mon récit se déroule dans le second hammam, celui des femmes.

Un peu bruyant ce hammam. Nous sommes à l’accueil pour acheter nos places et déposer nos vêtements. Les employées travaillent dans une hâte inattendue pour ce genre d’institution. « Elles sont pas très sympas », murmure ma sœur qui s’est fait confisquer sa boule de vêtements par une poigne énergique. L’entrée du hammam est au fond, à droite ! Chouette. J’entre la première, avec mon chignon et mon maillot à fleurs.

Au lieu du calme et de l’apaisement attendus, un brouhaha sonore digne d’une place de marché.  Au début, la vapeur nous aveugle. Et puis on les voit. Des dizaines et des dizaines de femmes assises sur le sol humide. Elles ont 4, 12, 28, 47, 88 ans. Elles affichent une nudité complètement décomplexée. Elles sont assez grasses, ont des cuisses et des seins impressionnants. Elles se lavent, se frottent de savon noir, se brossent les dents, crachent, se rasent (et pas que les jambes), vont chercher de l’eau brûlante avec des seaux qu’elles balancent ensuite sur le sol pour enlever savon, poils, dentifrice.

Et elles se marrent. En même temps ça devait être drôle. Trois petites françaises, blanches comme des cachets d’aspirine et format XXS, engoncées dans des bikinis dernier cri, debout au milieu des bains publics d’Asilah. Panique de ma petite sœur, qui déclare que finalement elle n’aime pas trop les hammams. On finit par se trouver une petite place, un refuge de 3m2 entre une marocaine souriante et une masseuse géante (une harza). On s’assied, on essaye d’afficher un air détendu alors que notre gêne atteint des sommets et que nous sommes complètement désoeuvrées à côté de ces femmes qui s’affairent.

La marocaine nous explique gentiment que ces femmes n’ont pas de salle de bain et qu’elles viennent au hammam plusieurs fois par semaine pour se laver. La masseuse est moins sympathique et me fait comprendre qu’elle compte bien me faire ce massage pour lequel j’ai payé. Très autoritaire, elle tient à ce que je sois nue, allez, comme tout le monde, c’est pas un hammam de mauviettes ici. Première leçon d’humilité. Je suis nue comme un ver et elle commence le « massage ». Trente minutes de torture publique dont je ressors avec des petits bleus et un égo un peu affaibli. (Aujourd’hui encore, je reste convaincue du léger sadisme de cette masseuse qui entendait bien montrer aux petites françaises ce qu’il se passe lorsqu’on va au hammam- au vrai).

Une heure plus tard, nous sommes à l’air frais, lessivées et un peu sous le choc. Les corps des femmes que nous croisons sont couverts de tissus et leurs cheveux soigneusement camouflés. Le contraste est saisissant. La pudeur règne partout, elle a néanmoins capitulé à l’entrée des bains d’Assilah. Les femmes, jeunes ou vieilles, mariées ou célibataires, pubères ou non, y lâchent prise et leur aisance nous a choqué, nous, jeunes occidentales qui pensions avoir un rapport au corps libre et décomplexé.

illustration de @Louise Hourcade

Jusqu’alors, je ne m’étais confrontée qu’à une nudité rangée, pudique et de mon âge. Cette nudité intergénérationnelle a quelque chose de perturbant pour notre société qui n’accepte qu’une nudité d’enfant ou de jeune femme. Chez nous, l’adolescente qui se transforme se cache, comme la vieille femme rallonge ses jupes pour cacher ses rides des yeux du monde. Le sans gêne des marocaines du hammam m’a semblé presque obscène. Parce que je ne suis pas habituée, moi qui lis le Elle et vais me baigner à la Baule, aux vrais rondeurs et aux seins qui pendent. Et quelque part, cette pudeur est antipédagogique: je ne suis pas préparée aux changements qui attendent mon corps dans les soixante prochaines années.

Les mecs nous rejoignent au café. « – C’était comment vous? – Ah, sympa, un hammam quoi. » Et je comprends que les marocains, qui contrairement à leurs homologues féminins, ne se cachent pas dans la rue, n’ont pas besoin de ce moment de relâchement complice. Ils vont au hammam en maillot et kiffent. Chacun son seau, chacun sa vapeur. Comme si chaque être humain devait trouver un équilibre pour atteindre un quota de pudeur universel: plus on se cache en public, plus on se dévoile quand c’est permis.

 L’expérience du hammam traditionnel fut brutale. Mais je ne regrette pas cette expédition qui m’a, avant tout, fait prendre conscience de mon malaise vis-à-vis du corps. Ou plutôt des corps, parce qu’il y a autant de corps que de femmes. Finalement, le hammam marocain appelle à plus de sincérité et de bonté vis-à-vis du corps féminin que tous nos beaux discours sur le sujet.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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