De Jésus à Santa Claus : anthropologie d’un barbu

Par Pauline Deydier

Le 24 décembre 1951, sur le parvis de la cathédrale de Dijon, un Père Noël fut pendu et brûlé. L’enjeu ? Dénoncer une inquiétante paganisation ayant conduit l’homme moderne à remplacer le sacro-saint macabé en culotte courte de nos crucifix par autre barbu, plus chaudement vêtu et – il faut bien le dire –, plus jovial : Santa Claus. L’affaire fit grand bruit : France-Soir en fit sa une et Claude Lévi-Strauss en tira un extraordinaire article publié l’année suivante sous le titre « Le Père Noël supplicié ».

Aujourd’hui, on est bien loin d’une telle véhémence. Tout au plus tergiverse-t-on à propos de crèches installées dans des mairies. Quelques courageux osent encore s’insurger contre cette tradition importée d’Amérique : « Noël c’est comme Halloween ou la Saint-Valentin, c’est commercial ». Mais il faut bien se rendre à l’évidence : les bonnets rouges et les grelots ont fait une intégration réussie dans les mœurs hexagonales. Toutes les communes de France ont leur marché de Noël, toutes les boutiques leurs vitrines décorées, tous les foyers leur sapin illuminé. Ça sent la résine et le vin chaud jusque dans les greniers ; et il n’y a guère que les ermites, les retraités célibataires et les musulmans intégristes pour y échapper !

Pourtant, plus de soixante-cinq ans après l’affaire du Père Noël de Dijon, une question brûle encore toutes les lèvres : comment en est-on arrivé là ?

D’un Barbu à l’autre : tentative de généalogie

Souvenons-vous de nos grands-parents : « Moi à ton âge, c’était une mandarine et au lit ! ». En à peine trois générations, nous sommes passés des modestes étrennes aux chapons, toasts, huîtres, foies, pères Noël qui chantent, bougeoirs à paillettes, coupes de champagne et autres signes de consommation ostentatoire faisant de la table du réveillon le temple du kitch. Vu sous cet angle, on comprend mieux pourquoi le clergé des années 50 criait à l’hérésie…

…Mais il a bon dos, « l’homme moderne ». Car à ce petit jeu, l’on peut remonter très loin dans la chronologie. Dans son article, Claude Lévi-Strauss montre ainsi que l’Église n’a pas le monopole de Noël, bien au contraire ! On retrouve les aspects non chrétiens de ces festivités dans les Saturnales romaines et, plus largement, dans les multiples « fêtes de décembre » qui ont lieu de l’Antiquité jusqu’au Moyen-Âge. Décoration d’édifices avec des rameaux verdoyants, échanges de cadeaux, festins, fraternisation entre les riches et les pauvres… C’est pour mettre fin à ce folklore païen que l’Église fixa la date de la Nativité au 25 décembre.

Le père Noël, un truc de Ricains ?

Voilà pour les traditions annexes, mais qu’en est-il du gros barbu ? « Ce n’est pas un être mythique, car il n’y a pas de mythe qui rende compte de son origine et de ses fonctions ; et ce n’est pas non plus un personnage de légende puisqu’aucun récit semi-historique ne lui est attaché. ». C’est que le Père Noël, tel que nous le connaissons, est né en 1930 d’une campagne de publicité Coca-Cola.

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Ainsi Noël est une création relativement récente, fondée sur des traditions anciennes mais remaniées et adaptées aux besoins d’une économie en mal de facteurs de croissance. La part belle est faite aux dimensions festives et familiales incitatrices de pratiques de consommation revenant de façon régulière et prévisible chaque année.

Chez les Rouges, le Père Noël est bleu

Malgré tout, l’invention de Coca-Cola ne fut pas du goût de tout le monde. Et de l’autre côté du rideau de fer, on se sentit bien bête de ne pas avoir d’équivalent. Il faut dire que les Américains leur avaient coupé l’herbe sous le pied – et sans faucille ! – en choisissant de vêtir leur bonhomme aux couleurs des camarades. Les Russes n’eurent donc d’autre choix que d’opter pour un costume… BLEU. Rien à voir avec le cordon – sanitaire – ; il s’agit d’une réadaptation du mythe de Ded Moroz, « Grand-père Gel », figure mythologique du folklore russe.

Descendant d’anciens dieux slaves, Ded Moroz a commencé sa carrière comme voleur d’enfants. Il les jetait dans son grand sac et rançonnait les parents désespérés, qui lui portaient des cadeaux pour récupérer leurs progénitures. Avec le temps, et sous l’influence des traditions religieuses, Grand-père Gel a fini par changer de comportement et adopter les traits de son collègue Sinterklaas, le Saint-Nicolas néerlandais.

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Mais si l’on en croit Claude Lévi-Strauss, Ded Moroz et Saint Nicolas ne sont pas les seuls cousins de notre Père Noël occidental : « en fait, le personnage moderne de Santa Claus ou du Père Noël résulte de la fusion syncrétique de plusieurs personnages ». Ainsi cite-t-il pêle mêle les katchina de certains Indiens des États-Unis (personnages d’outre-tombe récompensant ou punissant les enfants des villages), l’Abbé de Liesse (un évêque-enfant moyenâgeux élu sous l’invocation de Saint Nicolas), le Croquemitaine, le Père Fouettard… mais également le « Jul » nordique, qui n’est autre qu’un démon cornu du monde souterrain apportant des cadeaux aux enfants – et non, comme son nom le suggère, un rappeur scandinave.

La fête de l’enfant-roi

Pour comprendre comment l’histoire d’un môme né dans une étable est devenue celle de milliers d’autres enfants-rois hystériques, l’anthropologie a également interprété Noël sous l’angle des rites d’initiation. Il ne s’agit plus alors de se demander pourquoi le père Noël plaît aux enfants, mais de s’interroger sur les causes qui ont poussé les adultes à l’inventer. Car si l’on se donne tant de mal pour maintenir le mythe intact, il doit bien y avoir une raison !

À ces questions, Claude Lévi-Strauss répond en faisant de la croyance une ligne de fracture symbolique entre les « initiés », d’une part, et les « non-initiés », d’autre part. Ainsi, comme tout rite d’initiation, le mensonge à propos du Père Noël n’a d’autre fonction que d’aider les aînés à maintenir leurs cadets dans l’ordre et l’obéissance. « Pendant toute l’année, nous invoquons la visite du Père Noël pour rappeler à nos enfants que sa générosité́ se mesurera à leur sagesse ». Santa Claus apparaît alors comme la « divinité d’une classe d’âge », celle maintenue dans l’exclusion par l’ignorance et l’illusion, le moment du dévoilement consacrant l’agrégation des jeunes générations à la société.

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En poussant l’analyse un peu plus loin, on réalise encore que Noël est une fête paradoxale, durant laquelle la société fonctionne selon un double rythme de solidarité accrue et d’antagonisme exacerbé. Ainsi, pendant les Saturnales romaines comme pour la Noël médiévale, la fête est d’abord un rassemblement et une communion : « la distinction entre les classes et les états est temporairement abolie, esclaves ou serviteurs s’asseyent à la table des maîtres et ceux-ci deviennent leurs domestiques, les sexes échangent les vêtements ». Mais dans le même temps, le groupe social se scinde en deux : « la jeunesse se constitue en corps autonome, elle élit son souverain », abbé́ de la jeunesse devenu, au fil du temps, le Père Noël.

Noël, un fait social total marqué du sceau de l’universel

La fête de Noël est donc une invention sociale faite d’emprunts archaïques et de recompositions modernes, consolidée en fonction de stratégies économiques et politiques et très clairement anglo-saxonne dans ses origines. Elle apparaît aujourd’hui comme une mise en scène de la famille unie et solidaire lors d’une fête intergénérationnelle dont l’enfant est le roi. Mais surtout, elle sollicite l’ensemble des membres d’une société et existe, sous des formes plus ou moins diverses, dans quasiment tous les groupements humains. Dans son Ethnologie de Noël, Martyne Perrot montre ainsi que cette célébration a conquis tous les continents, tous les milieux sociaux, les croyants et les non-croyants, les urbains comme les ruraux…

Bref, si aujourd’hui on se trouve réduit à comater, le ventre plein de foie et le foie gorgé d’alcool, devant « Roberto Alagna chante noël » sur France 2, ça n’est pas uniquement la faute des Ricains, mais le résultat d’un processus bien plus large.