Est-on complice de viol lorsqu’on regarde un film de Polanski ?

Vendredi 28 Février, durant la 45ème cérémonie des Césars, Roman Polanski a reçu le prix de la meilleure réalisation pour son film J’accuse qui retrace l’histoire de l’affaire Dreyfus. Cette récompense a fait grand bruit : Florence Foresti qui animait la cérémonie n’est plus réapparue sur scène, l’actrice Adèle Haenel a quitté la salle, des internautes et notamment des associations féministes ont exprimé leur déception et leur colère sur les réseaux sociaux. Depuis 40 ans, Roman Polanski est poursuivi aux Etats-Unis pour viol sur mineures et les témoignages contre lui s’accumulent d’année en année. Le film J’accuse a fait polémique dès sa sortie. En novembre 2019, des militantes féministes avaient boycotté l’avant-première du film, munies de pancartes où l’on pouvait lire : « Polanski violeur, cinémas coupables, public complice ». Alors est-on complice lorsque l’on regarde un film de Polanski ?

La question qui se pose est digne d’un sujet de dissertation de philosophie : Doit-on séparer l’œuvre de l’artiste ? Plusieurs points de vue s’affrontent. Certains considèrent qu’il faut distinguer l’homme de sa création. Polanski est un bon réalisateur, alors pourquoi se priver de 2 heures de plaisir cinématographique ? Le talent artistique est à dissocier de la vie privée du réalisateur. Pour eux, accuser le spectateur de complicité est un amalgame. Ce n’est pas le devoir du spectateur de faire justice. Ce n’est ni aux médias, ni aux militants, ni à l’opinion publique de faire justice, mais au tribunal, aux juges et aux avocats. Mais pour d’autres, il paraît invraisemblable d’un point de vue moral d’aller voir un film de Polanski. Acheter un ticket pour J’accuse, c’est donner de la place dans l’espace public à une personne accusée d’actes graves. La complicité du spectateur peut d’abord être entendue comme une complicité financière. En effet, les recettes d’un film, perçues ou non par le réalisateur, nourrissent sa carrière. Elles permettent le financement du prochain film. En toute logique, un film qui ne fait aucune entrée, n’encourage pas les producteurs à travailler à nouveau avec le réalisateur.

Remettre autant en question un réalisateur est assez rare en France alors même qu’on observe des réactions beaucoup plus rapides dans d’autres cultures. Par exemple, aux Etats-Unis, Woody Allen avait été boycotté en septembre 2019 par les éditeurs et les distributeurs de films instantanément après avoir été accusé d’abus sexuels. Ainsi, bien que l’affaire Polanski soit un bon exemple pour cerner le problème, c’est également un cas extrême très médiatisé qui a pris beaucoup d’ampleur. Prenons un exemple plus délicat. Doit-on arrêter de lire Louis Ferdinand Céline qui a été ouvertement antisémite ? Doit-on arrêter de faire lire cet auteur majeur de la littérature française à l’école ? Tout de suite, il paraît beaucoup moins évident d’accuser quelqu’un de complice de nazisme car il a lu Voyage au bout de la Nuit en classe de 4ème. Evidemment j’exagère. Si on devait boycotter tous les artistes racistes, sexistes ou antisémites, il n’y aurait plus grand-chose au programme de littérature et plus beaucoup de tableaux à admirer dans les musées. Mais est-il moralement possible de lire Louis Ferdinand Céline aujourd’hui tout en condamnant totalement ce qu’il est ? En quelque sorte, lire son œuvre, c’est donner de l’importance à une personne qu’on ne cautionne pas éthiquement. Ces questions mettent en lumière un conflit entre l’éthique et l’esthétique, c’est-à-dire entre l’intégrité de la personne et l’esthétique de l’œuvre.

Pour conclure et nuancer, il convient de rappeler qu’aucun film, aucun livre, aucun tableau n’est totalement neutre. Il y a toujours un artiste derrière et de fait, une subjectivité. La vie personnelle d’un artiste ainsi que l’époque dans laquelle il se situe entrent en compte dans la création de son œuvre. Sa personnalité, ses émotions, ses expériences ainsi que la société qui l’entoure ont évidemment une influence sur ce qu’il créé. Il est difficile de comprendre une œuvre tout en niant la personnalité de celui qui l’a créé. Cependant, il ne faut pas tomber dans l’extrême inverse : lire toute l’Œuvre d’un auteur, visionner tous les films d’un réalisateurs au simple prisme de ce que l’on connaît de sa vie privée peut paraître assez réducteur en termes artistiques.

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