Blatter, règne et décadence d’un monarque déchu

Le roi est mort, vive le foot

par Corentin Jaouen

Visage d’une actualité footballistique tourmentée, le truculent Joseph Blatter chute comme il a régné : avec un sens aigu de l’art théâtral. Mais qui est vraiment ce désormais ex-patron dérangeant du sport le plus populaire au monde ?

Dresser le portrait d’un homme comme Blatter c’est risquer à tout moment de trahir l’exhaustivité. C’est que ce personnage aux milles vies cultive les paradoxes. Pourtant faire l’effort de cerner la trajectoire originale de ce monarque déchu est impératif pour comprendre l’héritage qu’il a légué à son royaume.

 

 

Un animal politique

 

Son CV illustre bien toute la complexité du personnage. Diplômé d’HEC Lausanne, loin des rectangles verts, son terrain à lui c’est la négociation. Son ballon à lui c’est l’influence. Le jeune Sepp décide d’abord d’embrasser une carrière dans la communication, entendez lobbyisme, avant d’aller exercer son talent dans diverses responsabilités sportives.

Successivement secrétaire général de la fédération suisse de hockey puis dirigeant au club de football de Neuchâtel, notre homme s’essaye même un temps au journalisme sportif. Il renoue enfin avec la représentation d’intérêt en intégrant les rangs de Longines, perpétuant ainsi l’éternel cliché des suisses travaillant dans l’horlogerie. L’helvète séduit alors les bonnes personnes et se voit présenté au sulfureux président de la Fifa Joāo Havelange qui incarnera à bien des égards son modèle. (1) Il succédera vingt ans plus tard à son mentor après avoir gravi un à un les échelons de l’instance suprême du football. Les rencontres forgent les destinées. Son parcours retrace une inexorable ascension vers les sommets de l’influence.

Si son pedigree transpire le sérieux, Sepp détonne par son charisme et sa personnalité peu commune dans un Football Circus d’ordinaire si lisse. Son passage remarqué comme président d’une association de défense des porte-jarretelles apparaît encore bien des années plus tard comme le match référence d’une vie faite de paradoxes inextricables.

 

La grande force de ce polyglotte est de savoir parler aux bonnes personnes. En bon footballeur, il cultive une science inouïe du placement. Blatter a compris mieux que quiconque que dans l’échiquier politique du football mondial, les voix océaniques et africaines, dans toute leur opacité, comptent autant que celles de l’Europe. Ainsi, en tissant si habilement sa toile géopolitique au détriment, souvent, de la moralité, il s’épanouit dans le labyrinthe d’une institution réputée peu transparente, développant un goût certain pour les élections suspectes (2).

 

De l’art du débordement

 

Si Blatter a bénéficié pendant longtemps de la bienveillance candide d’une sphère footballistique hypnotisée par les grands récits d’un gourou jamais avare de promesses, quand le vent a tourné la condamnation a pris une allure unanime. Le monde du football ne croit désormais plus en la capacité de Blatter à réformer car il s’est lassé progressivement de son embarrassant ambassadeur. Sa personnalité faite d’excès a commencé à agacer. En multipliant les interventions approximatives sur le racisme, les femmes ou les homosexuels (3), Blatter a démontré l’étendue de sa palette provocatrice. Son art de la « petite phrase » et son affection pour le dérapage médiatique l’ont desservi. En abandonnant à plusieurs reprises l’étoffe de mesure et d’impartialité dont sont vêtus les présidents, le suisse a fait naufrager sa crédibilité dans les décombres de sa communication.

 

L’attribution douteuse du Mondial 2022 au pays si humaniste qu’incarne le Qatar a réveillé les vieilles rancœurs contre le Vito Corleone du ballon rond en médiatisant les rouages obscurs d’une FIFA déjà ébranlée par plusieurs enquêtes judiciaires sur fond de corruption.

 

 

Le roi Blatter tombera après 17 ans de règne, quelques jours après le simulacre de sa 5éme réélection à l’issue de laquelle, pressentant sa chute, il s’est même permis de démissionner comme un ultime coup d’éclat dans une carrière lumineuse. Il emportera dans sa chute son ancien poulain, l’ambitieux Michel Platini, compliquant les velléités présidentielles du lorrain.

Derrière les chefs d’accusations peu précis, « conflit d’intérêt » et « gestion déloyale », c’est la réalité d’un système Blatter au dessus des lois et de la morale qui est condamnée. C’est la concrétisation pénale d’un brasier contestataire allumé en 2006 par le journaliste Andrew Jennings qui peint dans « Carton Rouge » le portrait d’une véritable « organisation criminelle » vivant au dessus de ses moyens et n’hésitant pas à contourner les lois fiscales.

Sa condamnation à 8 ans hors de toute activité liée au ballon rond, l’excommunication footballistique, marque certainement la fin de la carrière de dirigeant de l’helvète. A 80 ans, les années sont précieuses, le futur ne lui appartient guère. Sepp que reste-il de tes promesses ?

 

Football is god

 

Son bilan à la tête de la FIFA présente de bons arguments de nature économique grâce à un effort constant pour accroitre les revenus de l’institution par la mondialisation des compétitions. Mais à quel prix ? Avec ses manœuvres électorales la FIFA a trahi le mandat et les valeurs d’un sport qu’elle prétend représenter en se contentant d’exhiber ses conflits d’intérêt et ses jeux de pouvoir.

Son plus grand crime fut de s’être rêvé plus grand que ce sport. Blatter a voulu incarner le roi d’un royaume qui n’a pourtant jamais eu, et n’aura jamais, ni dieu ni maître. Il n’aura eu de cesse de multiplier allégrement les propositions farfelues (4) comme pour s’inscrire son nom dans la postérité. En apposant avec obsession le sceau royal de la FIFA sur toutes les équipes et les compétitions comme une signature indélébile, le président a pris le parti de privatiser le football. Mais imposer des frontières au football c’est en perdre son essence. La transformation de l’illustre « Coupe du Monde » en « Coupe du Monde de la FIFA » trahit la funeste ambition du contrôle institutionnel sur un art dont la beauté réside dans son universalité.

Le football n’a pas de visage, ni celui de Joseph Blatter, ni celui de la FIFA. Il est insaisissable et n’appartient à personne, ou plutôt un peu à chacun. C’est le terrain qui fait le football, pas ses coulisses. La caresse d’un dribble chaloupé, la sensation des filets qui tremblent, le murmure d’une foule qui retient son souffle, le goût amer de la défaite et celui céleste du triomphe, à Wembley comme sur les plages de Rio ; c’est l’héritage de tous. Les étoiles du football brillent dans un ciel universel. La FIFA ne doit qu’offrir les clés du jeu aux magiciens du ballon rond en développant le meilleur environnement possible à l’épanouissement de ses acteurs. C’est le foot qui a souffert quand Blatter a péché en attirant les regards sur le mauvais terrain : celui de la politique.

 

La trame de l’histoire de cet étrange personnage se résume par un désir de lumière : son règne est le récit d’un homme qui voulant rivaliser avec le soleil, a fini par se brûler. Mais c’est surtout un sombre mais nécessaire rappel pour un football qui ne doit pas oublier sa philosophie première. Son successeur sera élu en Février 2016 dans un congrès dont la tension promet d’être à la hauteur de l’enjeu.

 

Le roi est mort, vive le foot.

 

Notes

 

  • : Joāo Havelange a démissionné de ses mandats car il a été fortement soupçonné de corruption.
  • : Déjà en 1999, le journaliste David Yallop dans « How they stole the game » médiatisait les pratiques blaterriennes concernant les élections, dénonçant un vaste système de triche. Cette condamnation a pris un écho particulier avec la faillite en 2001 des deux principaux partenaires économiques de la FIFA.
  • : Florilège : « Il n’y a pas de racisme dans le football sauf peut-être un mot ou un geste déplacé », « Les footballeuses devraient s’habiller plus sexy », « Les supporters gays devraient s’abstenir de toutes activité sexuelle pendant la coupe du monde au Qatar ».
  • : Best of : Supprimer les matchs nuls, agrandir les cages, supprimer les prolongations en Coupe du Monde…

 

Sources :

 

« Carton Rouge » d’Andrew Jennings publié en 2006 aux Presses de la Cité.

 

http://www.hebdo.ch/hebdo/cadrages/detail/portrait-les-sept-péchés-capitaux-de-sepp-blatter

 

http://www.liberation.fr/sports/2014/06/10/sepp-blatter-adepte-du-ballon-et-des-ronds_1037770