L’Etat Islamique, chronique d’un mort-vivant

Mort, le califat l’est incontestablement : proclamé en juin 2014 suite à la prise de Mossoul, l’Etat islamique qui contrôlait à son apogée 185 000 km² de territoire a tout perdu. La prise de Baghouz en mars 2019 – son ultime bastion aux sud-est de la Syrie – marque la fin d’une lente agonie militaire qui aura vu chacune de ses villes être reprises par la coalition internationale, les forces kurdes, syriennes, les milices chiites, irakiennes ou iraniennes. Pourtant militairement vaincu, l’EI demeure. Il vit dans les esprits comme porteur d’une idéologie, d’un « salafisme djihadiste » (Gilles Kepel). Ne nous y trompons pas, l’EI a créé un précédent, concrétisant le rêve d’une nouvelle Oumma et de nombreux soutiens dispersés certes, mais réels lui restent. L’attentat de Londres du 29 novembre dernier, responsable de deux morts et de plusieurs blessés, est révélateur de l’influence que l’Etat islamique exerce encore sur les consciences et les individus isolés. Le risque d’attentat perdure et avec lui des terroristes en puissance ; au fond comme le faisait remarquer Bernard Bajolet, ancien directeur de la DGSE, « les raisons qui ont poussé à l’émergence de l’EI demeurent ».

 

 

 

Tout d’abord, le chaos de la société irakienne persiste, depuis début octobre un vaste mouvement de contestation contre le pouvoir a fait 440 morts et quelques 20 000 blessés, le premier ministre Adel Abdel Mahdi – accusé d’être l’homme lige de l’Iran, et de corruption – a annoncé sa démission. Dans les rues du sud du pays les manifestants scandent « l’Iran dehors », le consulat iranien de Nadjaf, ville sainte du chiisme, a même été incendié durant les manifestations. Entre nationalisme, haine des communautés, misère, chômage et ingérences étrangères, l’Irak reste à bien des égards pris dans des logiques de décomposition pour le moins incompatibles avec le retour d’un Etat fort, garant de la sécurité nationale, et à même de combattre intellectuellement dans les régions sunnites du nord les soutiens à Daesh dans la population tout comme les derniers djihadistes tapis dans le désert.

 

Situation opposée à celle de la Syrie dans laquelle l’affirmation progressive du régime de Bachar el-Assad – le grand vainqueur de l’invasion turque – est signe du retour d’un Etat autoritaire, et d’une stabilité chèrement acquise par le tribut du sang des innocents. Je ne développerai pas ici pour dire comment la stratégie des Etats-Unis, de la France dans une moindre mesure, a été un vaste égarement : non les Etats-Unis en brisant le régime de Saddam Hussein, en humiliant l’Irak dans son honneur ne sont pas responsables de l’essor de Daesh, tout comme l’opération avortée de Washington-Paris n’a pas donné les clefs du pouvoir à Bachar el-Assad et à la Russie, et enfin pour terminer comment les errances du président Trump n’ont pas conduit à l’une des plus vastes trahisons militaires du siècle c’est-à-dire l’abandon des forces kurdes sous le feu des Turcs alors même que Kurdes et Américains combattaient côte-à-côte quelques jours auparavant. L’espérance de liberté et d’autonomie renforcée des Kurdes syriens – contrepartie à leur sacrifice –  s’en sont allées tout comme l’honneur et l’intelligence stratégique de l’Occident. Mais au fond quelle importance ? ne les a-t-on pas déjà trahis 100 ans plus tôt ?*

 

Il demeure un dernier champ non résolu qui offre à l’idéologie de l’Etat islamique un terrain de conquête, il s’agit de la vulnérabilité culturelle et politique de l’Occident, particulièrement celle de l’Europe de l’Ouest et de la France. Plusieurs facteurs participent en effet à une porosité des thèses de l’EI sur une jeunesse souvent issue des bancs de l’immigration. Dans un Occident qui n’a spirituellement que peu à offrir – on pourrait parler ici de la double démystification à la fois républicaine et religieuse dont parlait déjà Péguy au début du XXème – il se passe selon Olivier Roy une « islamisation de la radicalisation » dans laquelle « la souffrance post-coloniale, l’identification des jeunes à la cause palestinienne, leur rejet des interventions occidentales au Moyen-Orient et leur exclusion d’une France [jugée]  raciste et islamophobe » trouvent un écho particulièrement favorable. Cela est bien sûr à mettre en parallèle avec la montée de réseaux salafistes, pas nécessairement djihadistes, et l’absence de politique ambitieuse de l’Etat pour mettre fin à une séparation économique et culturelle.

Evanescent au Moyen-Orient, quasi mort symboliquement avec Abou Bakr al-Baghdadi, mais dynamique par le biais de ses filiales internationales, l’EI conserve une puissance idéologique et une influence qui ne trouvera sa fin que dans la résolution des causes qui ont conduit à son essor.

 

OL

Informations tirées du Monde Les métamorphoses du « califat »

 

*Août 1920: le traité de Sèvres, signé entre les Alliés, vainqueurs de la Première Guerre mondiale, et la Turquie, envisage la création d’un Etat kurde dans l’est de l’Anatolie et dans la province de Mossoul. Après la victoire de Mustafa Kemal, « Atatürk », les Alliés reviennent sur leur décision.
Juillet 1923 : le traité de Lausanne consacre la domination de la Turquie, de l’Iran sur le Kurdistan, de la Grande-Bretagne (pour l’Irak) et de la France (pour la Syrie).

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