Les cinémas mettent en danger l’humanité, heureusement que le gouvernement nous en protège

Le jeudi 7 janvier dernier, notre premier ministre Jean Castex a annoncé prolonger plusieurs mesures mises en place pour enrayer la propagation du Covid-19 parmi la population française. Maintenant que mon titre racoleur a su (j’espère !) capter votre attention, laissez-moi vous faire part de mon dépit concernant l’une d’entre elles : le maintien de la fermeture des cinémas jusqu’à la fin du mois de janvier. Cette mesure, tout comme la fermeture des théâtres et celle des musées, est non seulement incohérente d’un point de vue sanitaire mais illustre un manque de considération désolant pour ce secteur qui aura de graves conséquences sur son avenir.

 

La fermeture des salles de cinéma est-elle justifiée d’un point de vue sanitaire ?

                Il n’y a pas eu d’études réalisées avec des tests massifs pour déterminer si les salles de cinéma étaient, ou non, des lieux de contamination. Dans la mesure où ce sont des lieux clos qui peuvent accueillir plusieurs milliers de spectateurs par salle et par séance, pour les plus grands complexes, la question est légitime. Dans le contexte d’une salle de cinéma, on peut identifier deux manières pour le virus de se propager entre les individus.

               Premièrement, la contamination indirecte. Les personnes porteuses du virus peuvent laisser des gouttelettes infectieuses lorsqu’elles éternuent, toussent ou touchent des objets ou des surfaces, comme les fauteuils, les poignées de porte et les rampes. On peut alors être infecté par le virus si l’on touche ces surfaces contaminées puis que l’on se touche les yeux, le nez ou la bouche avant de s’être lavé les mains. Ce risque caractéristique des lieux clos peut cependant être réduit par des mesures sanitaires classiques : solution hydroalcoolique obligatoire à l’entrée de la salle, interdiction de vente de nourriture (pop-corn, bonbons, etc.) et de boissons, associée au port du masque afin d’éviter les contacts entre les mains et la bouche, éventuellement complétée par une décontamination des sièges entre les séances.

              La seconde manière étant la contamination directe, par gouttelettes respiratoires entre personnes qui sont en contact étroit les unes avec les autres. Cette contamination est d’autant plus probable si les personnes qui les expulsent parlent, chantent ou crient. Or, ce n’est pas le cas dans une salle de cinéma où les spectateurs sont, outre quelques rires, censés rester silencieux. Cependant, le port du masque a déjà démontré son efficacité contre ce type de contamination. Afin de réduire davantage ce risque, en plus d’une distanciation par un fauteuil vide entre chaque spectateur, une ventilation efficace est nécessaire pour renouveler l’air de la salle. Ainsi, Bertrand Maury, professeur au département de mathématiques de l’université Paris-Saclay et à l’École normale supérieure de Paris, qui a notamment travaillé avec le CNRS pour suivre l’évolution de l’épidémie à l’intérieur d’un établissement scolaire, estime qu’avec des niveaux de concentration d’aérosols et de CO2 assez bas, en dessous de 1 000 ppm (parties par millions, unité de mesure), atteignables avec un bon système de ventilation, et avec port du masque, on peut raisonnablement considérer qu’une salle de cinéma est un lieu sûr.

 

Qu’est-ce qui justifie alors le maintien de la fermeture des salles de projection sachant que des mesures connues, reconnues comme efficaces et applicables existent pour y empêcher la propagation du Covid-19 ?

            Certains avanceront l’argument du risque de contamination, non pendant les séances, mais durant le temps de déplacement pour les personnes utilisant les transports en commun. Cela justifierait la fermeture des lieux culturels. En effet, moins on a de raisons de se déplacer, moins on a de chance de propager le virus dans les transports. Ce raisonnement a du sens. Cependant, il pose la question de savoir pourquoi ce sont les lieux culturels qui en font les frais. A fortiori lorsque les lieux de cultes, eux, sont ouverts alors qu’il a été démontré dans plusieurs études que le chant constituait un risque majeur de transmission du virus à cause des gouttelettes expulsées pendant la chorale. Des magasins, jugés comme « non essentiels » par le gouvernement lui-même, lors de la première partie du second confinement, ont aussi eu le droit de rouvrir leurs portes. Attention, je ne suis pas en train de dire ici que, puisque les cinémas sont fermés, tout le reste doit être fermé. Au contraire, je suis heureux que les croyants puissent pratiquer leur foi dans les lieux dédiés, je suis heureux que l’ensemble des commerçants puissent recommencer leur activité et je suis heureux de pouvoir me rendre dans ces commerces comme je l’entends. Ce que cela illustre, c’est que, puisqu’une salle de cinéma ne représente pas un foyer de contamination plus important que certains autres lieux autorisés à ouvrir (au contraire des bars et restaurants par exemple), la décision de fermer les cinémas est un choix qui, en plus de ne pas être cohérent avec le reste de son action, est arbitraire.

 

Une décision arbitraire et dérangeante.

            Outre le fait qu’il soit inquiétant qu’un gouvernement décide pour sa population ce qui lui est essentiel et ce qui lui est dispensable, cette décision trahit un manque de considération pour un secteur qui se démène depuis mi-mai pour continuer de faire vivre le 7ème art. Les cinémas ont appliqué des mesures sanitaires de plus en plus strictes selon les recommandations gouvernementales (un siège d’écart entre chaque individu ou groupe d’individu puis masque obligatoire tout au long de la séance, etc.). Pour pallier le manque de sorties, ils ont proposé des rétrospectives de films sortis il y a plusieurs années qui nous ont permis de voir ou revoir des chefs-d’œuvre dans les meilleures conditions possibles. Enfin, certaines boites de production, tout en ayant conscience du manque à gagner certain qu’entrainerait cette action, ont pris le risque de maintenir la date de sortie de leur film afin de faire revenir les spectateurs dans les salles obscures (l’exemple le plus parlant est celui de Tenet). Tout ça… pour rien. Aucun de ces efforts n’a été récompensé par un quelconque assouplissement des restrictions sanitaires, à l’inverse des lieux cités précédemment.

Au contraire, il a été annoncé seulement 5 jours avant la réouverture attendue le 15 décembre qu’elle serait reportée, balayant ainsi les espoirs et les efforts des professionnels du milieu qui avaient préparé le retour en salle des spectateurs des semaines durant. En effet, toutes les campagnes promotionnelles réalisées pour les sorties prévues à partir du 15 décembre sont désormais caduques, à l’instar de Wendy réalisé par Benh Zeitlin qui a utilisé le slogan « Le conte de ce Noël 2020 » sur ses affiches. Cela représente des frais que les exploitants ne recouvreront jamais, alors même que leur trésorerie souffre des 162 jours de fermeture de salles que compte l’année 2020. En outre, ils n’ont pas fini de subir les conséquences de ces décisions gouvernementales qui pourraient être bien plus pernicieuses encore.

 

Des conséquences à long terme

               L’industrie du cinéma est, en ce moment, en train de vivre une métamorphose telle qu’elle n’en a jamais connu auparavant. L’été dernier, après plusieurs reports, Disney décide d’annuler la sortie en salle de son film Mulan et de la remplacer par une diffusion exclusive sur sa plateforme de SVOD Disney+. L’avantage pour la firme est double. Premièrement, ce contenu inédit permet d’attirer de nouveaux spectateurs et ainsi d’augmenter le nombre d’abonnements sur leur plateforme. De plus, cela offre une totale indépendance de Disney vis-à-vis de ses intermédiaires de distribution mais également des gouvernements et de leurs mesures restrictives. Un désastre pour les exploitants puisqu’en France, comme dans le monde, les films Disney sont d’immenses cartons (le remake live action du Roi Lion représente 10 millions d’entrées en France et 1,65 milliards de dollars au box-office mondial). Par cet acte, la firme aux grandes oreilles semble avoir ouvert la boite de Pandore : en décembre dernier, Warner Bros a annoncé que tous ses films de 2021 sortiront sur leur plateforme HBO Max simultanément à leur sortie en salle. Parmi eux, des blockbusters très attendus comme la suite de Space Jam, The Suicide Squad de James Gunn, Matrix 4 ou encore Dune.

               On peut s’attendre à ce que ces films soient immédiatement disponible en HD sur les sites de téléchargements illégaux et même si la chronologie des médias en France limite la disponibilité des œuvres sur plusieurs canaux en simultané, le risque de voir l’usage de VPN pour avoir accès aux catalogues internationaux semble être plus que réel. Ces œuvres seront ainsi beaucoup moins regardées en salle. Outre le manque à gagner certains pour les exploitants, c’est le cinéma français lui-même qui en subira les conséquences. En effet, 10% du prix de chaque ticket de cinéma acheté est reversé au CNC (Centre National du Cinéma) qui aide, entre autres, au financement de la production cinématographique française. Ainsi, Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma qui a remporté le prix du scénario au festival de Cannes et Les Misérables de Ladj Ly qui a représenté la France aux Oscars en 2019 ont, en partie, été financés par le CNC.

               De plus, cet emparement du pouvoir de diffusion par les studios hollywoodiens est à craindre pour les productions indépendantes. Celles-ci ont, en effet, besoin d’une sortie en salle pour se faire connaître du plus grand nombre. Et si les blockbusters et autres films grand public désertent les salles de projection au profit des plateformes, les cinémas cesseront d’être la vitrine dont ces films plus confidentiels ont besoin pour exister.

               Or, l’obstination dont fait preuve le gouvernement, en maintenant les salles de cinéma fermées, légitime ces choix de diffusion alternatifs des grands studios hollywoodiens dont les conséquences sont si néfastes pour le secteur du cinéma en France et dans le monde.

 

Conclusion

              Le cinéma n’occupe, certes, pas la même place dans la vie de chacun. Cependant, il demeure un lieu incontournable pour les rendez-vous amoureux, les séances entre potes, en famille ou en solo et chacun y passe (presque) toujours un bon moment.

                  La production cinématographique française est, elle, un élément important du rayonnement culturel de notre pays qui a grandement participé à l’invention de cet art.

             Or, l’action gouvernementale actuelle ébranle cette industrie au point que plusieurs de ces acteurs pourraient ne pas s’en remettre. Ainsi, si l’État n’est pas capable de protéger le cinéma, c’est à nous de le soutenir. Alors, allez dans les salles obscures quand elles rouvriront. Le cinéma n’est pas cher en France. Pour le prix de deux pintes au Q, vous pouvez vous offrir une séance en semaine dans les cinémas MK2. Allez soutenir ce secteur, qui vous a fait vibrer au moins une fois j’en suis sûr. Et encouragez votre entourage à faire de même pour que l’on puisse encore vivre les émotions uniques que seul le cinéma nous offre.

Côme Meunier

 

Sources :

https://www.who.int/fr/news-room/q-a-detail/coronavirus-disease-covid-19-how-is-it-transmitted

https://www.ouest-france.fr/leditiondusoir/data/120636/reader/reader.html#!preferred/1/package/120636/pub/186591/page/5

https://www.youtube.com/watch?v=sc4uN9NNxGE&t=1s

https://www.cnc.fr/cinema/actualites/les-miserables-et-portrait-de-la-jeune-fille-en-feu-nommes-aux-golden-globes_1095811

https://www.linternaute.com/cinema/business/2486189-reouverture-des-cinemas-fermeture-maintenue-en-janvier-ce-que-l-on-sait/

 

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