Interview Olivier Babeau, président de l’Institut Sapiens

Bonjour Monsieur Babeau, avant tout merci beaucoup d’accorder cette interview à Streams. Pour ceux qui ne vous connaitraient pas, qu’est-ce que l’institut Sapiens ?

Institut sapiens est un think-tank, il n’y a pas de traduction française réelle sauf laboratoire d’idée. On fait en sorte de faire dialoguer et travailler des intellectuels, des élus, des scientifiques. On cherche à produire de la réflexion. Cette réflexion, on la veut également être une traduction : on explicite des travaux de recherche pour qu’ils puissent être compris par le grand public. Notre premier objectif est de produire et diffuser du savoir. On veut être le poil à gratter du monde intellectuel : on est apolitique, non partisans et indépendants. C’est notre liberté qui fait notre force. Évidemment, on repose sur des valeurs : libéralisme, progrès technique, foi dans la technologie ; mais on ne fait pas de politique partisane. On est aussi content de servir de tribune à des experts et de leur permettre d’être audible par le grand public.

Notre premier objectif est de produire et de diffuser du savoir.

Vous dites être favorable au progrès, mais croyez-vous que tous les progrès soient bons à prendre ?

Non, tous les progrès ne sont pas bons à prendre, les technologies peuvent être utilisées de la meilleure ou de la pire des façons. Ou plutôt il faut les utiliser de la bonne manière. Un cas limite pour nous par exemple, c’est les technologies de surveillance qui renforcent la sécurité en dépit de la liberté, elles peuvent être un danger pour les démocraties. Mais je suis inquiet de l’essor de ces technologies. On est dans une société qui n’accepte plus le risque ni le danger, les mesures prises contre le Covid le montrent bien. Je crois que les gens choisiront la sécurité.

Le libéralisme c’est l’espoir et la croyance en la puissance de la raison.

Aujourd’hui, en France, le libéralisme est accusé de bien des maux, le terme semble s’être un peu galvaudé. Comment définiriez-vous le libéralisme ?

D’abord oui, le terme est aujourd’hui galvaudé, on lui donne beaucoup de définitions qui vont à contre sens de l’esprit libéral. Un libéral c’est quelqu’un qui a fondamentalement confiance en l’homme. Pour moi le libéralisme c’est l’héritier direct de l’humanisme et des Lumières. Avec l’humanisme, on a pu penser la société et l’homme en dehors de la religion. On s’est demandé ce qui pouvait fonder les valeurs de l’homme sans dieu. Avec les Lumières, c’est la croyance en la raison. C’est également la conviction qu’on peut, en utilisant notre raison, faire une société qui soit meilleure. Le libéralisme c’est l’espoir et la croyance en la puissance de la raison.

Vous réagissez beaucoup sur ces questions, que penser des polémiques sur des propos dits « offensants », comment le libéralisme résout-il la question du droit à l’offense ?

Je suis très inquiet de cette dictature de la pensée qui est en train de se développer, j’appelle ça un néo-puritanisme. Des gens se présentent comme purs et se sentent investis d’une mission : purifier le monde. Généralement ils vous suppriment. Ils vous suppriment physiquement souvent, mais également en vous faisant taire. Le problème c’est qu’il est devenu impossible de discuter. Cette idéologie nouvelle, c’est la mort du contradictoire, on ne peut plus être en désaccord avec l’autre, il faut être orthodoxe et des croyances deviennent incontestables. Le libéralisme c’est le doute, la circonspection, c’est une remise en question permanente. Ne jamais remettre en cause une idée est une chose dangereuse.

Le libéralisme meurt alors qu’il faudrait une société fondée sur la technologie mais qui n’oublie pas la liberté.

Mais alors, en prenant en compte la situation, comment peut-on reconquérir les esprits touchés par cette haine de la contradiction avec le libéralisme ?

Je suis assez inquiet pour l’avenir. Je crois que nous assistons à une autodestruction de l’occident qui était pourtant à son apogée pendant des années en raison d’une haine de la liberté. Autodestruction qui d’ailleurs accélère la montée en puissance chinoise car la Chine n’a pas ces problèmes de respect des libertés. Je crois à un assujettissement technologique futur pour l’Occident. Le libéralisme meurt alors qu’il faudrait une société fondée sur la technologie mais qui n’oublie pas la liberté.

La démocratie n’a-t-elle pas fait preuve de sa faiblesse quand on la compare avec la réussite chinoise loin de la démocratie et du libéralisme ?

La démocratie souffre d’un grand manque de crédibilité, d’une désaffection très profonde. Elle ne cesse de montrer son infériorité face aux techno dictatures, on l’a de nouveau prouvé avec le Covid. Les gens ne croient plus à la démocratie, ils n’ont plus confiance dans leur élite. La démocratie ne fonctionne – Rousseau le disait déjà – que si elle est pratiquée par un peuple d’élite.

On ne se rend pas compte à quel point nos arrière-grands-parents vivaient dans des conditions difficiles.

Mais alors qu’est-ce qui a raté ? La démocratie libérale a réussi partout où il le fallait (baisse drastique de la pauvreté, augmentation flagrante de l’espérance de vie) qu’aurait-elle dû faire ?

Vous savez, un des traits particuliers à l’humanité est l’amnésie : on oublie les épreuves et on normalise le confort. On ne se rend pas compte à quel point nos arrières grands-parents vivaient dans des conditions difficiles. On pense que c’est le libéralisme qui a créé les pauvre et on l’accuse de la pauvreté parce qu’on a oublié à quel point les gens étaient infiniment plus pauvres avant. On a du mal à prendre du recul et à remettre les choses dans un contexte de long terme. Même le Covid, regardez, les gens ont l’impression que c’est la pire épreuve de l’humanité. La peste noire, c’est un habitant des villes sur deux qui en est mort. On en est quand même loin. Avant les gens avaient du mal à se nourrir, à se chauffer.

Le Covid a surtout rappelé la nécessité d’un État efficace

Le libéralisme remet en cause l’utilité de l’action étatique. Le Covid – comme bien des crises – n’a-t-il pas montré l’utilité d’une intervention étatique ?

Mon libéralisme ne doute pas de la nécessité de l’existence de l’État. Mais le Covid a rappelé surtout la nécessité d’un État efficace. En France la crise a montré les lenteurs de l’État, son impréparation aussi. Ça a rappelé qu’il fallait des marges financières pour les crises.

Ça remet en lumière des débats très anciens pour la qualité de l’intervention de l’État. Un des problèmes est que l’État a beaucoup de mal à se dessaisir d’une mission quand il s’en est saisi. Il y a un effet de cliquet terrible. Dans le privé, il y a un juge de paix implacable : si vous n’apportez rien à la société, vous disparaissez parce que vous n’avez plus de clients. Ça permet de sélectionner les entreprises qui créent de la valeur. Dans l’administration, ça n’existe pas, les ressources allouées et l’utilité sont décarrelées. D’ailleurs, au bout d’un moment, une administration va finir par exister pour elle-même : la preuve d’efficacité d’une administration c’est les normes qu’elle a créé, elle va donc finir par en créer pour en créer et pour continuer à exister.

Une dernière question maintenant pour des jeunes souvent désillusionnés par l’engagement : quel serait, pour vous, l’idéal à défendre ?  

L’idéal à défendre c’est la liberté. Pour moi un c’est un idéal micro avant tout : ayez le courage de dire non. N’acceptez pas par confort un boulot ou vous ne seriez pas heureux. Vous devez chercher ce qui est votre genre de beauté. N’ayez pas honte de chercher votre propre bonheur. Prenez le temps d’errer, d’aller ailleurs que dans votre zone de confort, ouvrez-vous à d’autres choses. Prenez le temps de découvrir ce que vous avez envie d’être et les valeurs que vous avez envie de défendre.

Propos recueillis par Samuel Vrignon et Adrien Frantz pour Streams, média de l’ESCP.

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