Interview de Bertrand SWIDERSKI, directeur RSE de Carrefour

 

 

Les grandes surfaces et le développement durable : le début d’une histoire

             Le développement durable est devenu un enjeu de taille pour les grandes surfaces. En effet, le changement de mentalité des consommateurs, concernant l’environnement et les questions sociales, oblige les grandes enseignes de distribution à changer leurs méthodes, pourtant ancrées depuis un certain temps. Il est vrai que, pendant les Trente Glorieuses, les innovations (boîtes de conserve, plastique…) ont permis de développer le côté pratique du mode de consommation, et les grandes surfaces de distribution ont axé tous leurs efforts sur cet aspect pratique pour répondre aux demandes des consommateurs. Aujourd’hui, les demandes des consommateurs sont axées sur l’aspect durable de leur consommation. C’est pourquoi nous observons déjà des démarches prometteuses en matière de développement durable au niveau des surfaces de distribution.

 

Les grandes surfaces de distribution ont déjà fait des efforts remarquables pour limiter l’impact négatif de la société de consommation. Nous nous sommes particulièrement intéressés à l’enseigne CARREFOUR. En effet, Carrefour s’est lancé très tôt dans son programme de transition alimentaire. Tout commence en 1992 lorsque Gabriel BINETTI (ancien patron de Carrefour Pontault-Combault) lance boule de pain Bio Carrefour. Puis, progressivement des filières de vérification de la qualité se créent (leur rôle est par exemple d’aller voir les agriculteurs et de leur demander de faire des produits sans pesticides exclusivement pour Carrefour). Carrefour est le premier à avoir supprimé le traitement anti-germinatif après récolte des pommes de terre. En 1997 l’enseigne lutte contre les OGM en France (dans l’alimentation animale notamment). Et les efforts continuent jusqu’à s’intensifier en 2013 avec l’arrivée de Bertrand SWIDERSKI au poste de directeur RSE de Carrefour, que nous avons eu la chance de pouvoir interviewer à ce sujet. Il est très engagé, autant sur le plan personnel que professionnel. Selon lui, le changement majeur de la décennie 2010-2020 est la prise en compte du consommateur. Carrefour est donc plus à l’écoute de ses consommateurs, qui réclament plus de pouvoir et de transparence sur ce qu’il consomme : les consommateurs sont passés au premier plan des décisions de l’enseigne. C’est pourquoi, depuis 3 ans, la direction de Carrefour communique sur leur projet de transition alimentaire pour tous, et intensifie ses démarches prometteuses, dont on vous donne quelques exemples :

 

  • « C’est qui le Patron ?! » est une marque qui a été créée il y a 3 ans afin que les consommateurs puissent enfin reprendre le contrôle de leur alimentation en devenant acteur dans la conception d’un produit, de sa production à sa commercialisation. En effet, avant de commercialiser un produit laitier « C’est qui le patron ?! », Carrefour fait un sondage en ligne et propose à ses clients de choisir quelle part du prix du produit est reversée à qui : le pari de l’entrepreneur innovant ayant eu l’idée de ce projet, Nicolas Chabanne, est le suivant : “est-ce que les consommateurs sont prêts à payer 12 centimes plus cher pour que le producteur soit payé 12 centimes de plus” (la rémunération du producteur de lait est ainsi passé de 22 à 39 centimes pour un litre). Le consommateur se sent donc propriétaire de la marque et maître de son mode de consommation. Cela a été un vrai succès : plus de 200 millions de bouteilles ont été vendues depuis le lancement. Il y a aujourd’hui 14 produits déjà votés par les consommateurs et bientôt 2 nouveaux produits devraient rejoindre les rayons : les sardines et la farine de blé !
  • Concernant le Bio, Carrefour a créé dans ses magasins des rayons ainsi que des aires pour les fruits et légumes réservés au Bio. Cela incite le consommateur à acheter bio. De plus, le plastique des fruits et légumes bio a été complètement supprimé. Carrefour a également lancé les magasins Carrefour Bio. Bertrand Swiderski soulignait que le but de Carrefour est de proposer du bio accessible à tous, et donc de convertir les consommateurs au bio, pour réaliser leur transition alimentaire. Carrefour vient d’ailleurs de racheter l’enseigne Bio c’est bon !
  • Évoquons également le projet « apporte ton contenant ». Les consommateurs peuvent venir avec leur contenant. Il faut inciter les consommateurs à renoncer à l’aspect pratique des sacs en plastique jetables.
  • Le « Projet loop » est un projet dans lequel l’on supprime l’idée de l’emballage. Carrefour s’est associé avec la Startup LOOP. Le concept est le suivant : par exemple, le consommateur achète un paquet biscuit dans une boîte métal puis la boîte est récupérée, nettoyée et re remplie (ce système tourne en circuit fermé). Ce système est seulement disponible en ecommerce.
  • Concernant la consigne des bouteilles en verre, abandonnée dans les années 70 parce que les bouteilles n’avaient plus du tout un format classique étant donné que chaque marque a fait sa propre bouteille pour des raisons marketing, Bertrand Swiderski réfléchit à une machine qui pourrait consigner les bouteilles, peu importe leur format.
  • Carrefour n’hésite pas à utiliser le pouvoir que lui donne son statut d’intermédiaire entre les consommateurs et les producteurs pour faire le choix de commercialiser ou non tel ou tel produit. Par exemple, Carrefour a arrêté de vendre les espèces de poissons en voie d’extinction. Bertrand Swiderski aimerait dans le futur éviter de commercialiser les fruits et légumes qui ne sont pas de saison. Il a essayé d’arrêter la commercialisation de courgettes en hiver, mais cela a malheureusement été un fiasco car les consommateurs sont habitués à manger de tout toute l’année et ne connaissent plus les saisons. Il aimerait également arrêter de commercialiser des fleurs non saisonnières, mais ce n’est pas un combat facile, car cela aurait d’énormes conséquences sur l’économie du Kenya. Bien sûr, le pouvoir de Carrefour a ses limites. Comme le soulignait Bertrand Swiderski « On peut pas exiger…mais on peut les orienter positivement les marques, notamment grâce à notre pacte de transition alimentaire, on les emmène vers le positif ».
  • Concernant les invendus : À J-3 de la date limite de consommation des produits frais, ils sont sortis du rayon et vendus à -30% (50% pour les produits ultra-frais. Carrefour vient d’ailleurs de lancer une plateforme Solidarité Association avec Commerco pour rétablir la chaîne alimentaire des invendus. S’ ils ne sont pas vendus, ils sont donnés (100 millions de repas / an ont ainsi été donnés à Banque alimentaire) ou transformés en biodéchet (et Carrefour fabrique avec cela du biométhane pour faire circuler ses camions : c’est un vrai business model.)
  • Enfin, le dernier projet ayant retenu notre attention est le « projet mimosa », un projet de micro-finance. Le consommateur peut, sur le site internet, financer des micro-projets qui lui tiennent à cœur.  Grâce à ce système de financement anticipé, Carrefour a pu financer 16 projets à 2000€ d’abord sud de la France et maintenant le projet se réalise au niveau national.

 

Tous ces projets novateurs sont voués à prendre de l’essor. En effet, le secteur RSE est très concurrentiel : les projets de Carrefour sont copiés directement par les autres distributeurs. Mais selon Bertrand Swiderski, cette compétition est positive parce que les chaînes de distribution permettent ainsi d’apporter aux produits de la valeur autre que de l’argent.

Cependant, certains points doivent encore changer pour que des projets encore plus poussés voient le jour. En effet, tous ces changements s’accompagnent de beaucoup de complications. Il est par exemple très long de changer les habitudes des consommateurs. En effet aujourd’hui seulement 6% des consommateurs consomment bio, et seulement 3% consommateurs sont engagés, alors qu’il en faudrait au moins 10% pour que les choses changent réellement.

Ainsi, même si CARREFOUR a la volonté de bouger les codes, il faut noter que ce genre de projets novateurs, c’est 60 ans de pratiques remises en cause ! Bertrand Swiderski le soulignait : la plus grande difficulté à laquelle il est confronté est la résistance au changement : « Quand j’étais jeune c’était génial, tout était nouveau et beaucoup plus pratique (arrivée du micro-onde par exemple). Tout était dirigé vers le pratique…et le pratique s’est accompagné de plus de conservateurs et de plastique. On s’est habitué à ça, aux plats déjà cuisinés, aux conserves… et il faut maintenant revenir en arrière. Mais la grande distribution  ne peut pas changer radicalement les choses sans que les gens râlent. Et ceux qui sont à l’origine des initiatives, eux, ne râlent pas, car ils savent que la grande distribution fait les choses bien et que c’est primordial de coopérer avec la grande distribution pour qu’un projet fonctionne. » La grande distribution est un acteur essentiel de la marche vers un monde plus durable : elle apporte du bien, elle soutient les projets et leur donne de l’ampleur !

Cette interview a été réalisée par Victorine Buecher, membre du Noise ESCP, dans le cadre de la première édition de la Semaine étudiante du développement durable.

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