« La Ligue, on t’enc*le » : quand le football nous interroge sur le sens de nos insultes

Photo : Canal +

 

Insultes fleuries et gestes forts

 

Stop. Je t’arrête tout de suite, ne t’en va pas. Aujourd’hui on ne va parler de football. Enfin si, mais juste un petit peu. Tu verras qu’on peut parler dans un même article du PSG, de liberté d’expression et d’étymologie.

Petite mise en contexte : à la fin du mois d’août, un slogan comme on a l’habitude d’en voir fleurir apparaît dans les tribunes du championnat de France : « La Ligue, la Ligue, on t’enc*le ». Le message s’adresse à la Ligue de Football Professionnelle (LFP) et vient en réponse, entre autres, aux nouveaux arrêtés préfectoraux réduisant les déplacements de supporters.

Des messages insultants descendant de tribunes ? Jusque-là, rien d’anormal ni de nouveau. Mais cette fois, la réaction est différente puisqu’à plusieurs reprises (Brest-Reims et Monaco-Nîmes notamment), le match est interrompu par l’arbitre puisque ces chants sont jugés « homophobes » ; ce dernier ne reprenant la partie qu’à l’arrêt définitif de ces derniers.

 

On arrive là à notre question centrale. Car oui, la lutte contre l’homophobie dans le sport, menée entre autres par la ministre Roxana Maricineanu, ne souffre d’aucune contestation.

Le fléau est réel, et la réponse se doit d’être ferme.

Pourtant, les supporters n’acceptent pas les critiques qui fondent sur eux. Le 25 août, lors de PSG-Toulouse, les ultras parisiens parlent de « démagogie » et dénoncent, non sans un humour grinçant, une « ultraphobie ». La raison : selon eux, le fameux slogan ne vise en aucun cas à dénigrer la communauté homosexuelle, mais attaque seulement la Ligue.

Ainsi, ils considèrent qu’on s’attaque ici à un faux problème, sans répondre à d’autres bien réels, comme le racisme dans les stades, encore trop peu traité. De même, les supporters caennais affirment, quelques jours plus tard : « L’homophobie est un vrai sujet, et vous le ridiculisez »

Il y a donc clivage. Un clivage qui dépasse en réalité le monde du sport.

 

Doit-on sanctionner la lettre, ou le sens ?

 

Il y a peu, je suis tombé sur un livre intitulé « Petit livre des insultes, gros mots et autres jurons » qui traite de l’étymologie et de l’origine de nos gros mots. Plus particulièrement, on y découvre le sens de certaines insultes homophobes, sujet qui nous intéresse ici. On apprend ainsi que le mot « tapette » est censé symboliser le poignet cassé de l’homosexuel efféminé (sic).

Mais l’enseignement majeur est ailleurs : l’insulte évolue, son sens et son utilisation aussi. Combien ont traité un jour quelqu’un de « gros c*n » sans savoir qu’il venait de les comparer avec un sexe féminin ? Ou « espèce de garce », qui n’est à l’origine que le simple féminin d’un « gars ». Surtout : combien ont déjà traité autrui d’« enc*lé » en ignorant le caractère homophobe du mot.

Car la réalité est là : beaucoup de gens utilisent régulièrement cette insulte sans aucune arrière-pensée homophobe. Soit qu’ils en ignorent le sens, soit qu’ils le connaissent mais décident de passer outre. La logique est la suivante : « oui je sais que c’est homophobe à la base, mais tu devines bien que ça n’est pas ce que je veux dire, je te charrie c’est tout »

Ainsi, l’usage de l’insulte est élargi au travers d’un accord tacite selon lequel elle ne doit jamais être prise au pied de la lettre.

Nous sommes ainsi un certain nombre à accepter sans trop de mal de se faire traiter de fils de p*te par un ami, sachant bien l’opinion que ce dernier a réellement de notre génitrice.

On ignore alors volontairement le sens du mot, qui ne devient alors qu’une insulte parmi une foule d’autre. Traiter quelqu’un de conn*rd, de fils de p*te ou d’enc*lé (je crois que j’ai dit adieu à la monétisation de cet article) revient au même : on l’insulte, pour rire ou non, mais on émet en aucun cas d’opinion sur son orientation sexuelle ou sur celle, professionnelle, de sa mère. Le sens, parce que c’est une insulte, doit être omis. L’insulte est considérée comme une « expression », qu’il serait erroné de prendre au sens littéral.

 

Toujours la même rengaine : on peut tout dire, mais pas avec tout le monde ?

 

Si l’on revient à nos moutons, ou plutôt à nos supporters, deux camps s’affrontent alors, avec des arguments bien définis.

Le premier est le suivant : on doit affirmer une tolérance zéro face à l’homophobie, même quand celle-ci est involontaire, ou bien passive (c-a-d : on doit interrompre le match même si le chant est dirigé vers la Ligue). Autoriser une insulte, c’est la banaliser, et ainsi banaliser ceux qui la prononcent en la prenant, cette fois, au pied de la lettre.

Le second avance lui que le combat n’est pas le bon. En punissant des supporters dont on sait que les intentions ne sont pas homophobes, on décrédibilise d’une certaine manière le combat, et on en oublie d’autres. Je vous renvoie ici vers l’article publié précédemment sur ce site sur le racisme en Italie, phénomène bien réel mais n’ayant pas la même réponse.

 

L’issu du débat semble tourner assez logiquement vers le premier camp, dans la mesure où la lutte contre l’homophobie est (heureusement) un sujet faisant globalement l’unanimité. Pas encore assez, sûrement.

Et cela va, dans les années à venir, entraîner probablement une modification de notre langage. Est-il fini, ce temps où les insultes perdaient de leur sens, où l’on pouvait traiter autrui du nom qu’on voulait, en sachant que personne n’en tiendrait rigueur ? C’est possible.

 

En tout cas, pour les supporters comme pour leur détracteurs, le débat est loin d’être clos. Les dernières directives de la Ligue de Football Professionnelle tendent à ne plus considérer le fameux chant comme homophobe mais seulement comme « injurieux », et donc à limiter les interruptions de match. Ils font ainsi dans le sens de 61% des Français qui, selon un sondage, réfutent le caractère homophobe de ces chants.

 

Une décision qui semble surtout vouloir mettre fin à une « gueguerre » avec les supporters, ces derniers prenant un malin plaisir à multiplier les banderoles de plus ou moins bon goût, mais toujours provocatrices. Affaire à suivre…

 

 

P-S : on vous laisse avec quelques exemples pêle-mêle des banderoles qui fleurissent ces dernières semaines dans les stades de France, pour que vous puissiez vous faire votre propre opinion sur la question. Comme vous pouvez le voir, il y a du malin et du beaucoup moins malin…

 

La plus claire, à Lorient : « Instrumentalisation d’une lutte légitime par des opportunistes . Courage aux LGBT+, et n*que la LFP »

 

La plus culturelle, à Lyon : « Le père Noël est une ordure sans « Je t’enc*le Thérèse » ferait autant rêver qu’un stade sans second degré »

 

La référence au mondial au Qatar, pays ouvertement homophobe, à Nantes : « Nous faire la leçon sur la prétendue homophobie de nos tribunes après être allé promouvoir le sport français au Qatar ? Vous nous prenez vraiment pour des c*ns ! »

 

La référence à Angèle, à Metz : «  PSG, LFP, laisse moi te chanter d’aller te faire en-mhhhh. Je passerai pas à la télé, parce que mes mots sont pas très gais »

 

La plus « points sur les i », à Caen : « LFP, l’homophobie est un vrai sujet et vous le ridiculisez »

 

La banderole clairement homophobe, elle, à Nice : « Bienvenue au groupe Ineos, à Nice aussi on aime la pédale »

 

Maurice de Rambuteau

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