« Tout a commencé le jour où un pote du Quatter m’a parlé d’un canard de foot alternatif en train de se lancer, So Foot… »

En plein pic de canicule, Aly Streams est parti à la rencontre de Brieux Férot, ancien étudiant de l’ESCP et actuel directeur du développement du groupe SO PRESS.

Créateur des magazines So Foot, Society, So Film, Dada, Pédale, Tampon, Doolittle, The Running Heroes Society, mais aussi du pôle de production audiovisuel AllSo, d’un label de musique et d’une régie publicitaire, ce média indépendant n’a cessé de se diversifier depuis son lancement en 2002. Le groupe pèse aujourd’hui 18 millions d’euros de chiffre d’affaires.

Qui a dit que les scepiens étaient prédestinés aux grandes boîtes de marketing, de finance ou de conseil ? Brieux nous montre qu’avec un peu de folie et d’ambition, on peut faire d’une passion sa profession.

 

  •  Etudiant à l’ESCP, aviez-vous déjà l’envie de travailler pour un média ?

Non, je suis entré en prépa puis en école de commerce car je ne savais pas précisément quoi faire comme métier, et que je ne voulais me fermer aucune porte. Une formation généraliste associant chiffres et lettres pouvant déboucher sur à peu près tout, c’est ce qu’il me fallait.

Venant d’un lycée de banlieue et d’une famille où presque personne n’avait son bac, la classe préparatoire à Paris, puis l’ESCP m’ont plongé dans univers complètement nouveau. J’ai pu constater les codes de la vie sociale parisienne et les aspirations qui y étaient liées. « Moi je veux bosser chez Mac Kinsey », me disaient des potes de première année. J’étais fasciné, ne sachant même pas ce qu’était Mac Kinsey et ne comprenant pas comment on pouvait avoir tant de convictions à vingt ans sur un métier qu’ils étaient incapables de m’expliquer dans le détail.

Président du BDS, membre de l’asso de photo Déclic et membre du BDE pendant ma dernière année, je me suis beaucoup investi dans la vie associative. Mon goût pour l’écriture, les médias, les histoires, étaient déjà bien présent et j’ai décidé de crée un magazine BDS, dans lequel on demandait aux chefs d’équipe de nous raconter leurs matchs pour en faire des compte-rendus, pleins d’humour et de mauvaise foi ! On avait aussi créé une société de production de court-métrage. Ce qui est marrant, c’est que la plupart des membres travaillent toujours dans le monde du cinéma aujourd’hui ! Quand on est étudiant, il faut se faire confiance sur ses aspirations, même si ça paraît être tout naze pour les autres !

 

  • Comment avez-vous eu l’idée de vous investir pour So Foot alors que vous n’étiez encore qu’étudiant ?

Un jour, un pote du Quatter m’a parlé d’un canard de foot alternatif en train de se lancer, So Foot. Ils organisaient des premières réunions pour échanger des idées autour du lancement d’un magazine et comme j’étais footeux et que j’aimais écrire, je me suis dit pourquoi pas. Je me suis donc retrouvé dans cette salle de 30m² où étaient réunis 50 personnes, de 19 à 50 ans et aux profils très différents. Parmi eux l’auteur Maylis de Kerangal ou encore l’écrivain et scénariste François Bégaudeau. C’était une ambiance très meute, assez rude, où chacun se levait pour balancer ses idées en essayant de convaincre et de parler le plus fort possible. Après cette rencontre entre bières et pizzas, j’ai décidé d’adhérer et de contribuer régulièrement, sur des petits formats d’une demi-page tous les mois.

Mon intérêt pour le sport, les arts, la société, la politique, a donné du sens à mes études à l’ESCP. Quand j’étais en cours d’Isaac Getz sur le management des idées et de la créativité, je visualisais toute l’organisation des équipes, de sport pro ou de tournage de film. En cours sur les options et produits dérivés, je me demandais alors si les joueurs allaient eux-mêmes devenir des produits dérivés, en statistiques, j’essayais de comprendre sur quels critères les clubs recrutaient. J’ai enfin obtenu la traduction concrète de tout ce qu’on me racontait.

J’ai fait ensuite un Master 2 à l’école des mines en parallèle de l’ESCP puis quand est venu le moment de bosser, je suis parti en conseil en finances et organisations publiques pendant 7 ans. Le soir, le week-end et la nuit, je rédigeais des articles pour So Foot. Je bossais aussi dans une boite de production de documentaire que j’avais créé avec un autre scepien, Simon Rey.

 

  • Quelle était la ligne directrice de So Foot lorsque vous avez commencé à y rédiger des articles ?

La philosophie So Foot, c’était de parler de toutes les histoires autour du foot qui n’étaient racontées par personne d’autre. On a établi a posteriori une règle, celle des 3 H : Humain, Histoire, Humour. On pouvait aussi bien proposer une interview de Platini – encore fallait-il réussir à rentrer en contact avec lui – qu’un dossier sur la seule équipe d’albinos d’Afrique, faire un reportage à Guantanamo ou suivre les femmes de footballeurs de Châteauroux. On racontait des histoires de société qu’on pouvait retrouver dans des magazines de société, si bien que le fan de foot, le non-fan de foot, l’amoureux de culture et le scientifique s’y retrouvaient.

 

  • En tant que journal naissant, le démarrage n’a pas été trop dur ?

Pendant 7 ans, seulement quelques personnes vivaient de So Foot. Tous les autres, nous étions payés à la pige, et avions d’autres boulots à côté. Un imprimeur nous a fait confiance très tôt, nous proposant une avance de 6 mois, avec pour deal « si ça marche je reste votre imprimeur à vie ». C’est ce qui s’est passé. Puis, une dynamique s’est rapidement crée : nous avions d’excellentes plumes, et d’autres qui apprenaient à écrire par le travail à plusieurs, l’entraide, nous produisions des articles à  4-5 personnes, réalisions des études de fond en réunissant parfois les témoignages de 60 joueurs pour un seul article. Le magazine était en kiosques dès le départ ou presque, et nous gagnions environ 4000 nouveaux lecteurs par Coupe du monde et par Euro, si bien qu’en 12 ans, on a atteint les 50 000. Un petit miracle !

 

  • Qu’est-ce qui vous a fait franchir le pas pour travailler à temps plein chez SO PRESS ?

En 2015, on a beaucoup discuté de l’avenir avec Franck Annese, le fondateur de SO PRESS. On était sur le point de créer Society, ce qui allait nous faire passer de 4 à 45 salariés dont je faisais partie. C’était le moment de tous se mobiliser pour passer la vitesse supérieure : de nouveaux titres, un nouveau modèle économique pour le digital, la production audiovisuelle, l’événementielle, l’édition…

On n’a jamais cherché des profils de postes très précis, les gens sont venus d’eux-mêmes vers nous. Des autodidactes pouvaient arriver de l’autre bout de la France sans savoir où dormir mais regorgeant d’envie. On leur répondait « ok dors sur le canapé, écris et on verra ce qui se passe après ».

Pour augmenter les effectifs, il a fallu trouver des financements. Une partie reposait jusqu’alors principalement sur les annonceurs, puis le brand content, des annonceurs nous demandaient de produire des vidéos, des publicités, des séries-fictions, etc.  Mais il nous fallait désormais plus. Nous avions besoin d’investir environ 1,5 millions pour se lancer, avec le risque que tout puisse d’arrêter au bout de six mois. On a donc levé environ la moitié grâce à la BPI, et trouvé l’autre moitié grâce à de nouveaux actionnaires. Ces actionnaires étaient d’un genre nouveau, ils ne recherchaient pas le retour sur investissement mais investit par plaisir aussi : des footballeurs comme Édouard Cissé et Vikash Dhorasoo, Serge Papin (patron de Super U), Patrice Haddad (président du Red Star à Saint-Ouen), ou encore Robin Leproux (ancien patron du PSG). Notre projet, celui d’un média de société avec des journalistes plus jeunes, aux profils très divers, et en phase direct avec le réel a pu se concrétiser. Nous préférions avoir des gens véritablement intéressés par l’aventure que gens blindés mais parfois avec ce que les américains appellent du stupid money, qu’on trouve parfois parmi les héritiers et les rentiers. Comme ça, on restait un média à taille humaine.

 

  • En quoi le modèle de So Press se démarque-t-il de celui des journaux traditionnels ?

D’abord pas la structure hiérarchique, où les idées partent du bas. Nous fonctionnons en moyenne avec deux rédacteurs en chef par canard, et les journalistes écrivent pour le magazine qu’ils veulent. Ils peuvent donc passer de Doolittle à So Foot ou Dada selon leurs envies. Chacun propose ses sujets d’article, on parle et on frictionne beaucoup, mais les projets qui ressortent sont rares, uniques, et parfois géniaux. Lire un exemplaire de Society, c’est quand même une expérience d’information assez unique, très sincèrement. Faites-le test ! Dans les média plus traditionnels à l’organisation verticale, ce sont trop souvent les rédacteurs en chef, plus trop jeunes, qui distribuent les sujets.

Aussi, comme nous ne sommes pas un quotidien, nous n’avons pas l’obligation d’être exhaustifs et ne sommes pas contraints par l’instantanéité de l’info. Dans un quotidien, si la page Politique a besoin d’un article de 2635 signes, il faut se conformer.  Chez SO PRESS, si un jour il y a plus à raconter sur l’économie que sur la culture, on adapte la taille des rubriques. La maquette est revue à chaque numéro.

 

  • Pourquoi continuer à produire sur du journal papier alors qu’on sait tous que celui-ci est en crise ?

Nous ne faisons pas que du papier. Depuis 3 ans on s’est beaucoup développés dans le digital, avec sofoot.com qui propose des articles gratuits, notre page facebook qui a atteint 1,6 millions de likes, nos 200 000 followers twitter mais aussi avec Society toutes les semaines sur Snapshat Discover. La chaîne réunit plus de 900 000 visiteurs par story, c’est un succès.

Mais si nous n’avons pas renversé la table, c’est parce que le papier marche encore. Personne n’est prêt à payer beaucoup pour bénéficier d’un média en ligne aujourd’hui, et c’est pour l’instant assez rare, alors que pour détenir un bel objet, oui. Nos magazines se lisent et se relisent, ils peuvent rester posés aux toilettes et se feuilleter dix fois. Chacun de nos magazines papier est rentable individuellement. Ce qui ne veut pas dire qu’on ne lutte pas pour défendre la liberté d’information accessible à tous : on a une offre à 9,90€ / mois pour avoir accès à tous les magasines du groupe en digital !

 

  • La couverture du So Foot post coupe du monde a été visible sur tous les abribus cet été. Quelle place accordez-vous à l’image dans vos magazines ?

Bien sûr qu’on y accorde de l’importance. Le kiosque, le Relay, le vendeur de journaux, c’est grâce à lui qu’on a pu grandir. On choisit souvent des photos très humaines : des joueurs en situation d’échec, ou affichant des têtes marrantes, humains, quoi. De la vie ! Jamais on ne choisit de représentation trop glorifiées ou statutaires, comme on peut en trouver dans les autres journaux ou à la télé. L’échec et le ridicule, on le partage tous, et cela rapproche donc le lecteur du joueur. Ce qui a fait la singularité de SoFoot, c’est aussi cet équilibre entre informations très pointues et très bien racontées, et les petites légendes humoristiques sur nos photos, qui permettent de voir le sens de cette grande fête populaire vraiment différemment. Ce n’est qu’un jeu !

 

  • Pour terminer, avez-vous quelques conseils pour les étudiants de l’ESCP qui vous lisent ?

Sortez, discutez, intéressez-vous à tout et surtout à ce que vous n’aimez pas ou qui ne vous intéresse pas a priori. Ne vous mettez pas en position d’être pris à défaut quel que soit le sujet. Et ça ne dépend que de vous ! Et puis, surtout, allez en soirée, très tard, ne négligez personne et aucune conversation, même anodine aux toilettes. Rencontrez du monde et n’ayez pas peur de parler avec des profils différents des vôtres. Donc, là, privilégiez les soirées d’ingénieurs, d’écoles d’arts, les soirées d’universités de sciences humaines aussi, un monde d’avenir pour l’entreprise et pour la société ! Et même si vous ne comprenez rien à ce que vos interlocuteurs vous racontent au bout de 5 minutes, ce sont ce sont ces discussions qui peuvent laisser passer la lumière, et qui feront ressortir avec des idées et qui vous permettront d’avancer lorsque vous serez bloqués dans vos envies, vos projets, vos désirs.

 

Less and less topless

« Couvrez ce sein, que je ne saurais voir »

Symbole de la libération de la femme dans les années 60 où il apparaît, pratique usuelle et banalisée dans les années 80 face au culte du corps bronzé, le topless semblerait être tombé en désuétude aujourd’hui.  Selon une étude de l’IFOP, le nombre de femmes françaises pratiquant le monokini au bord de la mer a baissé de moitié en l’espace de trente ans, de quoi en décevoir plus d’un. Pourquoi la femme du 21e siècle qui se dévoile de plus en plus sur Instagram tend au contraire à se rhabiller sur la plage ?

Pionnières en matière de topless, les françaises s’affichent dès 1964 sur les plages de Côte-d’Azur sans leur haut de maillot avec comme icône Brigitte Bardot. A cette époque, ce n’est pas pour dorer leur poitrine qu’elles agissent ainsi mais davantage pour affirmer leur émancipation de la tutelle masculine et leur droit à disposer pleinement de leur corps. La nudité se démocratise et investit l’espace public par le biais de la publicité, comme sur cette affiche emblématique d’Avenir.

 

 

 

 

« Sea, Sex and Sun, le soleil au zénith » chante Gainsbourg en 1977, annonçant l’euphorie des vingt années à venir pour l’exposition intensive au soleil. La consommation de monoï  explose et les cabines à UV permettant de garder son teint hâlé toute l’année connaissent un succès fulgurant. Solution pour optimiser son bronzage, le topless est à son apogée et la culotte s’amincit même pour devenir tanga.

“Le propre des apothéoses est, hélas, de déboucher sur le déclin”. Le topless ne fait pas exception à cette règle de Roger Martin puisque, dès les années 2000, il s’efface progressivement en France. Pourtant, cette tendance a suivi des chemins très différents en fonction des pays. Selon des chiffres de l’IFOP, plus de 40% des allemandes pratiquent encore le topless sur la plage l’été,  en tant que pays aux racines protestantes où la nature est traditionnellement mythifiée, contre seulement 11% pour les américaines qui afficheraient une plus grande pudeur du fait du poids encore conséquent des traditions religieuses dans certains états. Les françaises, quant à elles, se situent dans un entre-deux avec 29%.

Selon des chiffres de l’IFOP, plus de 40% des allemandes pratiquent encore le topless sur la plage l’été,  en tant que pays aux racines protestantes où la nature est traditionnellement mythifiée

Mais alors pourquoi la profusion de poitrines dénudées a-t-elle décliné en France ?  Les femmes considèrent-elles avoir déjà fait leurs preuves en achevant leur émancipation physique ? La pudeur renaît-elle du fait des canons esthétiques véhiculés massivement sur Instagram produisant une génération complexée qui considère que si des seins ne sont pas irréprochables, ils ne doivent pas être exposés sur la plage ? La sonnette d’alarme tirée par les dermatologues a-t-elle marqué les consciences ? Ou encore, la phobie des smartphones susceptibles de surgir à chaque coin de rue pour prendre un cliché joue-t-elle à l’encontre de l’exposition des corps ?

Quoi qu’il en soit, rassurons-nous, la même tendance est suivie par les hommes qui ne cessent de rajouter des centimètres à leurs maillots de bain. Eux ont toujours pratiqué le topless, certes. Mais alors que dans les années 1950, la mode était au fameux « moule-tout », les années 1980 voient apparaître le maillot short mi-cuisse, qui se prolonge dans les années 2000 jusqu’au haut du genou. Il est donc temps d’arrêter de jeter la pierre sur les 2000 et les nouvelles générations pseudo-dévergondées, la vraie nouveauté se trouve peut-être dans nos perceptions de plus en plus pudiques et complexées…

 

 

 

La chambre de bonne

Eldorado des étudiants provinciaux migrant vers la capitale, mine d’or pour les investisseurs profitant de la hausse de l’immobilier parisien, tous se disputent aujourd’hui la chambre de bonne.

Omniprésentes au sein des immeubles haussmanniens, ces petites tanières apparaissent dans les années 1830 et cristallisent la hiérarchie des riches bourgeois en bas et des domestiques en haut.
En 2018, la vie perchée sous les toits n’est plus le propre des serviteurs : de la jeunesse va-nu-pieds en passant par la famille d’immigrés entassée, jusqu’au couple bobo ou à l’artiste marginal, nul ne sait quels visages se cachent derrière les portes fines et grinçantes du 6e étage.

Si les toilettes sur le palier sont restées la norme (il serait dommage de se priver de nos petites joies du matin lorsque l’on découvre que notre voisin n’a toujours pas progressé dans son art de viser la cuvette), les gouvernements ont quand même pris des mesures pour assurer la décence des quelques 114 000 chambres parisiennes parfois trop insalubres et exiguës. En 2002 leur est imposée une surface légale minimum de 9m² et une hauteur de 2,2m, divisant par près de deux les ventes réalisées sur ce marché par rapport à 1999. Un système d’alimentation en eau potable et un dispositif d’évacuation des eaux ménagères sont également devenus impératifs. (Il fallait bien en finir avec les jets de pots-de-chambre par la fenêtre).

Pour ce qui concerne leur prix souvent exorbitant, l’encadrement des loyers a décrété que toutes les chambres en-dessous des 14m² et louées plus de 41,64€/m² seraient susceptibles de payer une taxe sur les micro-logements. Peu percutante, cette taxe concerne la grande majorité des propriétaires qui choisissent rationnellement de la payer plutôt que de baisser leurs prix de loyer. Les chiffres sont en ce sens éloquents : le coût des chambres de bonnes a monté de 84% depuis 1990.

En connaissez-vous beaucoup, des logements dans lesquels on peut passer toute une journée sans ressentir le besoin de bouger ?

Mais un tel prix n’est-il finalement pas justifié ? En connaissez-vous beaucoup, des logements dans lesquels on peut passer toute une journée sans ressentir le besoin de bouger, et où tendre le bras suffit à toutes les besognes ? Qu’il est agréable de se préparer le matin en 10 minutes, de pouvoir prendre une douche tout en préparant son café-belvita et en relisant son cours de finance pour le midterm de 8h30. En plus de devenir maîtres du temps, nous devenons maîtres de l’espace. Oui, l’espace de ces 10m² nous appartient et nous en exploitons chaque millimètre. Dans un magnifique bordel ordonné, nous parvenons à entasser les tupperware rapportés du week-end chez maman à la manière d’un Tetrice substantiel, et à stocker un minimum vital de 5 pots de pesto dans le fond d’un tiroir.

Fini le fantasme de la chambre d’hôtel, place à celui de la chambre de bonne

Et puis la chambre de bonne, c’est la simplicité, l’authenticité, la proximité. Quel bonheur de croiser le regard de son voisin quarantenaire fumant sa clope en caleçon dès qu’on s’avance sur son balcon. Combien de belles soirées avons-nous passé avec nos amis, enivrés, délivrant des confidences et joignant nos rires dans l’exiguïté de ce refuge isolée ? Fini le fantasme de la chambre d’hôtel, place à celui de la chambre de bonne. Du haut de ce mirador énigmatique et silencieux, une myriade d’inconnus se sont aimées, ont pleuré, dansé, crié, avant de croiser le regard complice du voisin le lendemain matin.

La prochaine fois que vous monterez vos 6 étages à pieds, essoufflés au beau milieu de l’escalier de service, repensez donc à la chance que vous avez de vivre dans cet univers poétique. Aussi, n’oubliez pas de sourire à la nouvelle voisine traversant le couloir papier-toilette à la main, peut-être acceptera-t-elle de vous livrer son précieux code wifi.

 

Dans les coulisses d’ArtManiac

Dimanche 25 mars – 14h30 – 79 avenue de la République.

J’ai aujourd’hui l’immense privilège d’assister à la répétition générale d’Art Maniac. Les 22 comédiens s’apprêtent à jouer une adaptation du Bal des voleurs, une pièce de Jean Anouilh datant de 1938, et relatant la rencontre entre la riche famille de Lady Hurf et trois voleurs déterminés à la dépouiller de ses richesses. C’est au Quatter qu’a lieu la répétition, un lieu qui m’est plutôt familier après six mois passés à y enchaîner les bières. Pourtant, une fois le seuil de l’antre franchi, je ne sais plus où je suis. Dans une ambiance noire rehaussée de quelques faisceaux lumineux, de grands draps suspendus au plafond segmentent la pièce en plusieurs zones mystérieuses. Comédiens, régisseur, metteur en scène s’affairent à régler les derniers détails pour la pièce ; pendant que certains fixent leur moustache, d’autres noircissent leurs joues au charbon, ajustent un projecteur ou relisent quelques notes. Leur metteur en scène, Ronan, ancien Art Maniac diplômé de l’ESCP il y a deux ans, travaille avec eux depuis le mois de novembre à un rythme acharné. Répétition des scènes, exercices de prosodie, de décomposition des gestes ou d’élargissement des intentions, le théâtre ça ne s’invente pas. Ils ont également dû travailler sur les décors, le maquillage et les costumes, un travail de longue haleine pour lequel la créativité de Lulu, une ancienne de l’asso ayant créé Rollet Couture, fût d’une aide précieuse.

Mais s’il est une difficulté encore plus grande à laquelle la troupe a dû se confronter, c’est celle du secret. Art Maniac, ce sont des visages camouflés par un masque blanc, un local aux mille mystères dans lequel peu d’élus peuvent pénétrer, des esquives permanentes pour ne pas dévoiler ne serait-ce qu’à ses amis les plus proches le moindre détail sur la pièce. Et ce secret, ils le partagent ensemble, ce que tous reconnaissent comme étant d’une efficacité redoutable pour souder des énergies autour d’un projet et renforcer les confiances mutuelles. Ce secret, ils l’étoffent pour la dernière fois cet après-midi devant moi.

Tiraillement entre devoirs et sentiments, nostalgie d’une vie sans flammes, complexité de l’adolescence, conflit d’identité, amour désabusé, il n’est pas étonnant que Ronan ait choisi ce texte d’une grande richesse pour la troupe. Dans ce bal mêlant une farandole de comédiens à un rythme délirant, on ne sait plus très bien qui joue et qui ne joue pas.

Quel personnage que cette Lady Hurf. La peau décrépie, un regard en perdition marqué de cernes creusées par la fatigue et l’ennui, cette sexagénaire semble usée par la vie. Mais en dépit de son apparente fragilité, c’est elle la femme forte qui régente la pièce et dont l’aura capte tous les regards. Même noyée sur scène au milieu de dix autres personnages, l’amplitude de ses gestes, l’exubérance de ses fourrures et l’autorité émanant de sa voix lui confèrent une place à part.  C’est à en oublier la comédienne qui l’incarne, dont les vingt ans ont été effacés par quelques habiles traits de pinceau.

J’ai davantage l’impression de découvrir un bout de la personnalité cachée de chacun.

Et Eva, n’était-elle pas encore une personne toute douce et timide il y a une heure ? Où est-elle allée puiser cette voix forte et violente, ce regard séducteur et cette posture sensuelle ? J’ai beau vouloir croire à des métamorphoses ponctuelles, celles du comédien qui plonge dans son rôle puis le quitte en même temps que son costume, j’ai davantage l’impression de découvrir un bout de la personnalité cachée de chacun.

Subjugués par le jeu des comédiens, on oublierait presque la mise en scène millimétrée avec laquelle ils évoluent. Les décors se succèdent à un rythme effréné sans ne laisser aucun détail au hasard. Dans cette pièce où le voleur peut se transformer en fleur, une table peut se faire cachette et un même canapé peut accueillir querelles, confidences, amour, déchirements.

Vous repartirez sûrement du passage vers les étoiles songeurs. Songeurs quant à vos rêves de jeunesse, qui ne sont vus par vos aînés que comme les désillusions d’une vie passée. Songeurs quant à l’inégal accès au bonheur, réservé aux amoureux naïfs mais confisqué aux plus sceptiques et pragmatiques. Songeurs quant à l’absurdité de la vie, des perles et des bijoux. Songeurs quant à notre addiction à l’oubli ou à son synonyme qu’est le divertissement.

Et si vous ne comprenez rien au sens de mes songes obscures, dépêchez-vous d’aller les voir, il n’est pas trop tard.

Quand la morale s’immisce en politique

Par Julie Deshayes

Tous se sont attirés les foudres de l’opinion publique. Nicolas Sarkozy fustigé suite à l’affaire Bygmalion impliquant de fausses factures réalisées par l’UMP, François Fillon critiqué face à l’emploi de son épouse comme assistante parlementaire, Richard Ferrand contraint à démissionner pour avoir profité d’un montage immobilier ou encore Edouard Philippe raillé pour l’utilisation d’un vol privé à un prix démesuré. Nombreuses sont les affaires morales qui se sont récemment immiscées dans la sphère politique, faisant hurler au scandale les médias et commérer les Français. Alors que Machiavel séparait les sphères politiques et morales en estimant que l’homme de pouvoir ne doit pas nécessairement posséder la vertu mais seulement feindre de l’avoir afin de trouver sa légitimité auprès du peuple, nous avons emprunté le chemin opposé en fusionnant ces deux éléments au point d’institutionnaliser l’exemplarité et l’éthique des hommes de pouvoir dans une loi de moralisation de la vie publique.

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Le supermarché de la rencontre

Par Julie Deshayes

Alors que la ménagère des années 60 était exaltée à l’idée d’arpenter les rayons des grands magasins pour choisir son liquide vaisselle parmi un éventail de produits chaque jour plus vaste et renouvelé, l’étudiant.e du 21e siècle semble déjà blasé de faire défiler des profils Tinder à courtiser depuis son canapé parmi un éventail de produits chaque jour plus photoshopé et conformisé. Plus rien n’échappe à la loi de l’offre et de la demande, pas même la rencontre amoureuse, « la marchandisation gagnant tout, jusqu’à l’homme lui-même » comme le souligne Jacques Attali dans La voie humaine. Regardons comment la génération 4.0 fait de l’amour un bien de consommation comme un autre avec la théorie microéconomique standard.

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Décryptage de la ligne 3

Par Julie Deshayes

Les lumières rouges clignotent au loin. Une fois, deux fois, tu sautes furtivement dans le wagon avant l’ultime troisième appel lumineux. Un petit bout de ton sac se coince dans les portes mais à force d’acharnement tu réussis à l’extirper, tant pis si le cuir est abîmé, tu ne peux pas te permettre d’attendre trois minutes de plus, c’est une question de vie ou de mort, la demi-absence au cours de stat de Lynn Farah est en jeu. Le souffle haletant, tu savoures ta victoire contre le temps et sur ton visage se dessine un air de satisfaction digne de James Bond venant de désamorcer une bombe deux secondes avant son explosion. Submergé par ta fierté et ton héroïsme, tu te tiens fièrement à la barre centrale pour aller accomplir ton devoir d’étudiant à la sacrosainte école de commerce ESCP Europe où l’avenir t’attend.

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