Less and less topless

« Couvrez ce sein, que je ne saurais voir »

Symbole de la libération de la femme dans les années 60 où il apparaît, pratique usuelle et banalisée dans les années 80 face au culte du corps bronzé, le topless semblerait être tombé en désuétude aujourd’hui.  Selon une étude de l’IFOP, le nombre de femmes françaises pratiquant le monokini au bord de la mer a baissé de moitié en l’espace de trente ans, de quoi en décevoir plus d’un. Pourquoi la femme du 21e siècle qui se dévoile de plus en plus sur Instagram tend au contraire à se rhabiller sur la plage ?

Pionnières en matière de topless, les françaises s’affichent dès 1964 sur les plages de Côte-d’Azur sans leur haut de maillot avec comme icône Brigitte Bardot. A cette époque, ce n’est pas pour dorer leur poitrine qu’elles agissent ainsi mais davantage pour affirmer leur émancipation de la tutelle masculine et leur droit à disposer pleinement de leur corps. La nudité se démocratise et investit l’espace public par le biais de la publicité, comme sur cette affiche emblématique d’Avenir.

 

 

 

 

« Sea, Sex and Sun, le soleil au zénith » chante Gainsbourg en 1977, annonçant l’euphorie des vingt années à venir pour l’exposition intensive au soleil. La consommation de monoï  explose et les cabines à UV permettant de garder son teint hâlé toute l’année connaissent un succès fulgurant. Solution pour optimiser son bronzage, le topless est à son apogée et la culotte s’amincit même pour devenir tanga.

“Le propre des apothéoses est, hélas, de déboucher sur le déclin”. Le topless ne fait pas exception à cette règle de Roger Martin puisque, dès les années 2000, il s’efface progressivement en France. Pourtant, cette tendance a suivi des chemins très différents en fonction des pays. Selon des chiffres de l’IFOP, plus de 40% des allemandes pratiquent encore le topless sur la plage l’été,  en tant que pays aux racines protestantes où la nature est traditionnellement mythifiée, contre seulement 11% pour les américaines qui afficheraient une plus grande pudeur du fait du poids encore conséquent des traditions religieuses dans certains états. Les françaises, quant à elles, se situent dans un entre-deux avec 29%.

Selon des chiffres de l’IFOP, plus de 40% des allemandes pratiquent encore le topless sur la plage l’été,  en tant que pays aux racines protestantes où la nature est traditionnellement mythifiée

Mais alors pourquoi la profusion de poitrines dénudées a-t-elle décliné en France ?  Les femmes considèrent-elles avoir déjà fait leurs preuves en achevant leur émancipation physique ? La pudeur renaît-elle du fait des canons esthétiques véhiculés massivement sur Instagram produisant une génération complexée qui considère que si des seins ne sont pas irréprochables, ils ne doivent pas être exposés sur la plage ? La sonnette d’alarme tirée par les dermatologues a-t-elle marqué les consciences ? Ou encore, la phobie des smartphones susceptibles de surgir à chaque coin de rue pour prendre un cliché joue-t-elle à l’encontre de l’exposition des corps ?

Quoi qu’il en soit, rassurons-nous, la même tendance est suivie par les hommes qui ne cessent de rajouter des centimètres à leurs maillots de bain. Eux ont toujours pratiqué le topless, certes. Mais alors que dans les années 1950, la mode était au fameux « moule-tout », les années 1980 voient apparaître le maillot short mi-cuisse, qui se prolonge dans les années 2000 jusqu’au haut du genou. Il est donc temps d’arrêter de jeter la pierre sur les 2000 et les nouvelles générations pseudo-dévergondées, la vraie nouveauté se trouve peut-être dans nos perceptions de plus en plus pudiques et complexées…

 

 

 

La chambre de bonne

Eldorado des étudiants provinciaux migrant vers la capitale, mine d’or pour les investisseurs profitant de la hausse de l’immobilier parisien, tous se disputent aujourd’hui la chambre de bonne.

Omniprésentes au sein des immeubles haussmanniens, ces petites tanières apparaissent dans les années 1830 et cristallisent la hiérarchie des riches bourgeois en bas et des domestiques en haut.
En 2018, la vie perchée sous les toits n’est plus le propre des serviteurs : de la jeunesse va-nu-pieds en passant par la famille d’immigrés entassée, jusqu’au couple bobo ou à l’artiste marginal, nul ne sait quels visages se cachent derrière les portes fines et grinçantes du 6e étage.

Si les toilettes sur le palier sont restées la norme (il serait dommage de se priver de nos petites joies du matin lorsque l’on découvre que notre voisin n’a toujours pas progressé dans son art de viser la cuvette), les gouvernements ont quand même pris des mesures pour assurer la décence des quelques 114 000 chambres parisiennes parfois trop insalubres et exiguës. En 2002 leur est imposée une surface légale minimum de 9m² et une hauteur de 2,2m, divisant par près de deux les ventes réalisées sur ce marché par rapport à 1999. Un système d’alimentation en eau potable et un dispositif d’évacuation des eaux ménagères sont également devenus impératifs. (Il fallait bien en finir avec les jets de pots-de-chambre par la fenêtre).

Pour ce qui concerne leur prix souvent exorbitant, l’encadrement des loyers a décrété que toutes les chambres en-dessous des 14m² et louées plus de 41,64€/m² seraient susceptibles de payer une taxe sur les micro-logements. Peu percutante, cette taxe concerne la grande majorité des propriétaires qui choisissent rationnellement de la payer plutôt que de baisser leurs prix de loyer. Les chiffres sont en ce sens éloquents : le coût des chambres de bonnes a monté de 84% depuis 1990.

En connaissez-vous beaucoup, des logements dans lesquels on peut passer toute une journée sans ressentir le besoin de bouger ?

Mais un tel prix n’est-il finalement pas justifié ? En connaissez-vous beaucoup, des logements dans lesquels on peut passer toute une journée sans ressentir le besoin de bouger, et où tendre le bras suffit à toutes les besognes ? Qu’il est agréable de se préparer le matin en 10 minutes, de pouvoir prendre une douche tout en préparant son café-belvita et en relisant son cours de finance pour le midterm de 8h30. En plus de devenir maîtres du temps, nous devenons maîtres de l’espace. Oui, l’espace de ces 10m² nous appartient et nous en exploitons chaque millimètre. Dans un magnifique bordel ordonné, nous parvenons à entasser les tupperware rapportés du week-end chez maman à la manière d’un Tetrice substantiel, et à stocker un minimum vital de 5 pots de pesto dans le fond d’un tiroir.

Fini le fantasme de la chambre d’hôtel, place à celui de la chambre de bonne

Et puis la chambre de bonne, c’est la simplicité, l’authenticité, la proximité. Quel bonheur de croiser le regard de son voisin quarantenaire fumant sa clope en caleçon dès qu’on s’avance sur son balcon. Combien de belles soirées avons-nous passé avec nos amis, enivrés, délivrant des confidences et joignant nos rires dans l’exiguïté de ce refuge isolée ? Fini le fantasme de la chambre d’hôtel, place à celui de la chambre de bonne. Du haut de ce mirador énigmatique et silencieux, une myriade d’inconnus se sont aimées, ont pleuré, dansé, crié, avant de croiser le regard complice du voisin le lendemain matin.

La prochaine fois que vous monterez vos 6 étages à pieds, essoufflés au beau milieu de l’escalier de service, repensez donc à la chance que vous avez de vivre dans cet univers poétique. Aussi, n’oubliez pas de sourire à la nouvelle voisine traversant le couloir papier-toilette à la main, peut-être acceptera-t-elle de vous livrer son précieux code wifi.

 

Dans les coulisses d’ArtManiac

Dimanche 25 mars – 14h30 – 79 avenue de la République.

J’ai aujourd’hui l’immense privilège d’assister à la répétition générale d’Art Maniac. Les 22 comédiens s’apprêtent à jouer une adaptation du Bal des voleurs, une pièce de Jean Anouilh datant de 1938, et relatant la rencontre entre la riche famille de Lady Hurf et trois voleurs déterminés à la dépouiller de ses richesses. C’est au Quatter qu’a lieu la répétition, un lieu qui m’est plutôt familier après six mois passés à y enchaîner les bières. Pourtant, une fois le seuil de l’antre franchi, je ne sais plus où je suis. Dans une ambiance noire rehaussée de quelques faisceaux lumineux, de grands draps suspendus au plafond segmentent la pièce en plusieurs zones mystérieuses. Comédiens, régisseur, metteur en scène s’affairent à régler les derniers détails pour la pièce ; pendant que certains fixent leur moustache, d’autres noircissent leurs joues au charbon, ajustent un projecteur ou relisent quelques notes. Leur metteur en scène, Ronan, ancien Art Maniac diplômé de l’ESCP il y a deux ans, travaille avec eux depuis le mois de novembre à un rythme acharné. Répétition des scènes, exercices de prosodie, de décomposition des gestes ou d’élargissement des intentions, le théâtre ça ne s’invente pas. Ils ont également dû travailler sur les décors, le maquillage et les costumes, un travail de longue haleine pour lequel la créativité de Lulu, une ancienne de l’asso ayant créé Rollet Couture, fût d’une aide précieuse.

Mais s’il est une difficulté encore plus grande à laquelle la troupe a dû se confronter, c’est celle du secret. Art Maniac, ce sont des visages camouflés par un masque blanc, un local aux mille mystères dans lequel peu d’élus peuvent pénétrer, des esquives permanentes pour ne pas dévoiler ne serait-ce qu’à ses amis les plus proches le moindre détail sur la pièce. Et ce secret, ils le partagent ensemble, ce que tous reconnaissent comme étant d’une efficacité redoutable pour souder des énergies autour d’un projet et renforcer les confiances mutuelles. Ce secret, ils l’étoffent pour la dernière fois cet après-midi devant moi.

Tiraillement entre devoirs et sentiments, nostalgie d’une vie sans flammes, complexité de l’adolescence, conflit d’identité, amour désabusé, il n’est pas étonnant que Ronan ait choisi ce texte d’une grande richesse pour la troupe. Dans ce bal mêlant une farandole de comédiens à un rythme délirant, on ne sait plus très bien qui joue et qui ne joue pas.

Quel personnage que cette Lady Hurf. La peau décrépie, un regard en perdition marqué de cernes creusées par la fatigue et l’ennui, cette sexagénaire semble usée par la vie. Mais en dépit de son apparente fragilité, c’est elle la femme forte qui régente la pièce et dont l’aura capte tous les regards. Même noyée sur scène au milieu de dix autres personnages, l’amplitude de ses gestes, l’exubérance de ses fourrures et l’autorité émanant de sa voix lui confèrent une place à part.  C’est à en oublier la comédienne qui l’incarne, dont les vingt ans ont été effacés par quelques habiles traits de pinceau.

J’ai davantage l’impression de découvrir un bout de la personnalité cachée de chacun.

Et Eva, n’était-elle pas encore une personne toute douce et timide il y a une heure ? Où est-elle allée puiser cette voix forte et violente, ce regard séducteur et cette posture sensuelle ? J’ai beau vouloir croire à des métamorphoses ponctuelles, celles du comédien qui plonge dans son rôle puis le quitte en même temps que son costume, j’ai davantage l’impression de découvrir un bout de la personnalité cachée de chacun.

Subjugués par le jeu des comédiens, on oublierait presque la mise en scène millimétrée avec laquelle ils évoluent. Les décors se succèdent à un rythme effréné sans ne laisser aucun détail au hasard. Dans cette pièce où le voleur peut se transformer en fleur, une table peut se faire cachette et un même canapé peut accueillir querelles, confidences, amour, déchirements.

Vous repartirez sûrement du passage vers les étoiles songeurs. Songeurs quant à vos rêves de jeunesse, qui ne sont vus par vos aînés que comme les désillusions d’une vie passée. Songeurs quant à l’inégal accès au bonheur, réservé aux amoureux naïfs mais confisqué aux plus sceptiques et pragmatiques. Songeurs quant à l’absurdité de la vie, des perles et des bijoux. Songeurs quant à notre addiction à l’oubli ou à son synonyme qu’est le divertissement.

Et si vous ne comprenez rien au sens de mes songes obscures, dépêchez-vous d’aller les voir, il n’est pas trop tard.

Quand la morale s’immisce en politique

Par Julie Deshayes

Tous se sont attirés les foudres de l’opinion publique. Nicolas Sarkozy fustigé suite à l’affaire Bygmalion impliquant de fausses factures réalisées par l’UMP, François Fillon critiqué face à l’emploi de son épouse comme assistante parlementaire, Richard Ferrand contraint à démissionner pour avoir profité d’un montage immobilier ou encore Edouard Philippe raillé pour l’utilisation d’un vol privé à un prix démesuré. Nombreuses sont les affaires morales qui se sont récemment immiscées dans la sphère politique, faisant hurler au scandale les médias et commérer les Français. Alors que Machiavel séparait les sphères politiques et morales en estimant que l’homme de pouvoir ne doit pas nécessairement posséder la vertu mais seulement feindre de l’avoir afin de trouver sa légitimité auprès du peuple, nous avons emprunté le chemin opposé en fusionnant ces deux éléments au point d’institutionnaliser l’exemplarité et l’éthique des hommes de pouvoir dans une loi de moralisation de la vie publique.

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Le supermarché de la rencontre

Par Julie Deshayes

Alors que la ménagère des années 60 était exaltée à l’idée d’arpenter les rayons des grands magasins pour choisir son liquide vaisselle parmi un éventail de produits chaque jour plus vaste et renouvelé, l’étudiant.e du 21e siècle semble déjà blasé de faire défiler des profils Tinder à courtiser depuis son canapé parmi un éventail de produits chaque jour plus photoshopé et conformisé. Plus rien n’échappe à la loi de l’offre et de la demande, pas même la rencontre amoureuse, « la marchandisation gagnant tout, jusqu’à l’homme lui-même » comme le souligne Jacques Attali dans La voie humaine. Regardons comment la génération 4.0 fait de l’amour un bien de consommation comme un autre avec la théorie microéconomique standard.

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Décryptage de la ligne 3

Par Julie Deshayes

Les lumières rouges clignotent au loin. Une fois, deux fois, tu sautes furtivement dans le wagon avant l’ultime troisième appel lumineux. Un petit bout de ton sac se coince dans les portes mais à force d’acharnement tu réussis à l’extirper, tant pis si le cuir est abîmé, tu ne peux pas te permettre d’attendre trois minutes de plus, c’est une question de vie ou de mort, la demi-absence au cours de stat de Lynn Farah est en jeu. Le souffle haletant, tu savoures ta victoire contre le temps et sur ton visage se dessine un air de satisfaction digne de James Bond venant de désamorcer une bombe deux secondes avant son explosion. Submergé par ta fierté et ton héroïsme, tu te tiens fièrement à la barre centrale pour aller accomplir ton devoir d’étudiant à la sacrosainte école de commerce ESCP Europe où l’avenir t’attend.

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