Interview Cécile Kharoubi, à coeur ouvert

Depuis le début de la crise Covid, l’enseignement à l’ESCP a été bouleversé, et l’avenir paraît, pour beaucoup, incertain. Aujourd’hui, Cécile Kharoubi répond à toutes les questions que vous vous posez sur l’ESCP.

Comptabilité, contrôle de gestion, management des opérations, toutes ces matières enseignées semblent très éloignées – pour ne pas dire triviales – de nos matières passées au concours : pourquoi alors s’embêter à faire une classe préparatoire avant d’entrer en école de commerce ?

Très bonne question mais qui vous allez voir a tout son sens. En classe préparatoire, on vous prépare à réussir un concours. Certaines des matières que vous avez eues en classe préparatoire, même si on ne vous les enseigne plus en école, sont importantes pour votre future vie professionnelle. La synthèse par exemple : savoir synthétiser des documents de manière efficace et rapide est une compétence professionnelle recherchée dans un grand nombre de métiers. En recrutant des étudiants de classe préparatoire, on sait qu’ils ont déjà cette compétence.

Idem pour les mathématiques, on sait que les étudiants ont déjà fait des mathématiques et qu’ils ont déjà le niveau.

On propose donc des matières différentes mais complémentaires : les classes préparatoires vous préparent à un concours, l’ESCP à entrer dans la vie professionnelle.

Beaucoup de gens semblent se poser la question que nous vous avons posée car les écoles de commerce – ESCP comprise – recrutent de plus en plus de BBA et d’AST, d’après vous, quel avenir pour la classe prépa ?

 Même si nous avons notre propre Bachelor à l’ESCP, ces étudiants ne peuvent pas intégrer le Programme Grande École, et on est très vigilants là-dessus, justement pour préserver notre recrutement classe prépa.

C’est un peu une légende urbaine : on entend régulièrement qu’on arriverait à la fin du modèle des classes préparatoires. C’est un modèle – il est vrai – unique au monde. pour autant, dans le cas de l’ESCP, nous augmentons régulièrement le nombre d’étudiants issus de classes préparatoires. À l’ESCP, on aime les étudiants de classe prépa. On sait pourquoi on les recrute et on sait qu’il sera facile de les placer sur le marché de l’emploi car ils sont très recherchés par les entreprises. C’est une réalité. On peut critiquer la classe prépa mais c’est notre ADN historique. L’ESCP ne prévoit pas du tout d’arrêter le recrutement en classe prépa.

D’ailleurs, même si nous avons notre propre bachelor à ESCP, les étudiants qui en sont issus ne peuvent pas intégrer le Programme Grande École. L’équipe pédagogique est très vigilante là-dessus, justement pour préserver notre recrutement classe prépa.

Sur la seconde partie : pourquoi recrute-t-on tant d’étudiants internationaux et d’AST ? Parce que toutes les écoles de management ont aujourd’hui la problématique de la taille critique. Nos écoles ne sont plus financées par les chambres de commerce donc il nous faut une taille suffisante pour être autofinancés. Mais attention, recruter des IS, ce n’est pas recruter de mauvais profils. Ce n’est pas parce qu’on adore les profils prépa qu’il faut dénigrer les très bons profils internationaux. On recrute beaucoup d’internationaux :  des étudiants indiens par exemple sont ultra sélectionnés, très bien formés [5000 sélectionnés sur 1 million, ndlr]. Pourquoi on s’interdirait les meilleurs talents sous prétexte qu’ils n’ont pas fait de classe prépa ? C’est une question purement économique de taille critique, on doit avoir assez d’étudiants au sein de l’école pour survivre.

L’objectif de l’école de commerce semble parfois être de sortir des élèves aux profils similaires. Leaders, managers, citoyens, quel est le profil attendu ?

La spécificité de l’ESCP – et notamment dans le Programme Grande École – c’est qu’on a des critères de recrutement en Admission Directe qui sont très variés. On va chercher des profils qui n’ont pas nécessairement fait du management. On cherche de la diversité. Vous ne vous en rendez pas compte parce que vous sortez tous de prépa, vous avez un mode de pensée qui est assez similaire, académique. On sait que c’est confortable d’être avec des gens qui nous ressemblent, mais il faut aussi sortir de sa zone de confort, et ça passe par échanger et savoir travailler avec des gens qui n’ont pas le même mode de pensée que nous.

L’ESCP valorise cette variété parce que dans la vraie vie on ne choisit pas avec qui on va travailler, ce sont des apprentissages implicites. Quand on parle avec quelqu’un qui n’a pas la même formation, ça nous sort de notre zone de confort mais à la fin les décisions sont plus rationnelles et plus nuancées.

On sait que c’est confortable d’être avec des gens qui nous ressemblent, mais il faut aussi sortir de sa zone de confort.

Merci beaucoup pour vos réponses sur l’École de commerce et la classe préparatoire en général, comme prévu nous allons passer à des questions qui concernent directement les étudiants de l’ESCP et l’ESCP en général.

Mathématiques, sciences humaines, économie, droit privé, théologie, philosophie, anthropologie, les noms que je viens de vous citer sont les doubles diplômes que propose HEC à ses étudiants en première année, comment expliquez-vous que l’ESCP ne propose que droit et mathématiques, et en effectif réduit, alors même que depuis des années les élèves – de l’ESCP et d’ailleurs – réclament plus de stimulation intellectuelle ? Comptez-vous changer ça dans les prochaines années et faciliter pour les élèves de l’ESCP une ouverture à de nouveaux domaines dès la première année ?

Tout à fait. Il y a plusieurs manières d’offrir cette ouverture : soit par une réforme en interne des enseignements, soit par des doubles diplômes proposés dès la première année. On a conscience que pour le moment c’est très limité mais cela va changer avec Sorbonne Alliance qui va permettre de développer les doubles diplômes pour les étudiants issus de classe préparatoire. Il n’y a pas encore de date précise. On ne sait pas encore si ce sera pour les étudiants qui intégreront en septembre 2021 ou en 2022. En tout cas, on en a pleinement conscience. L’idée est de développer en interne ces partenariats pour que les emplois du temps soient compatibles avec ceux de l’ESCP et que ce soit facile pour les étudiants.

L’ESCP semble, dans le classement des écoles, condamnée à rester l’éternel 3ème : avons-nous une stratégie pour dépasser l’ESSEC et HEC ou la place de troisième nous satisfait-elle ?

Je ne suis peut-être pas la mieux placée pour vous répondre, mais il y a 16 ans quand j’ai intégré l’ESCP en tant que prof – et pourtant j’ai fait mon doctorat à l’ESSEC – ça me semblait évident que la place de 3ème n’était pas la place à laquelle nous devrions être. Pour moi on est déjà devant l’ESSEC, a minima on devrait être ex-aequo avec HEC. Ça, c’est ma vision.

On s’est beaucoup éloignés de nos concurrents historiques mais on nous applique toujours les vieux critères.

Ensuite on parle de classements qui ne sont pas nos classements, ils sont faits par des institutions qui se dotent d’un certain nombre de critères arbitraires. Je vais vous donner un exemple – spécificité de l’ESCP – on peut avoir jusqu’à 5 diplômes d’autres universités en y passant seulement un semestre, et sans payer de nouveaux frais de scolarité. C’est notre spécificité, et ce critère n’est pas pris en compte. Quand on demande aux classeurs pourquoi ce n’est pas pris en compte, ils nous répondent que si on le comptait, comme on est les seuls à le faire, on serait premiers ! La difficulté dans tous ces classements c’est qu’ils ont une grille d’analyse dans laquelle on ne rentre pas, on s’est beaucoup éloignés de nos concurrents historiques mais on nous applique toujours les vieux critères.

Un des critères de classement du Financial Time : le nombre d’étudiants internationaux. On nous dit qu’on a beaucoup de Français, mais à l’ESCP, j’aime à dire qu’on a 100% d’étudiants internationaux. À un moment ou à un autre, tous nos étudiants vont dans un pays étranger.

Un autre problème dans le Financial Time est que plus de 50% de la note provient des avis des étudiants 3 ans après. Problème : le sentiment d’appartenance à une institution est très faible. Il est moins présent que dans d’autres écoles car vous n’avez pas passé 3 ans tous ensemble dans des dortoirs en grande banlieue parisienne. Dès l’année prochaine vous allez vous retrouver dans des campus, mélangés à plein d’étudiants internationaux. Pour régler ça, on a une équipe dédiée qui réfléchit aux manières de créer un sentiment d’appartenance fort à l’ESCP.

Autre spécificité de l’ESCP qui n’est jamais valorisée non plus c’est qu’il y a autant de parcours que d’étudiants. C’est là une richesse incroyable. Mais c’est par beaucoup perçu comme une contrainte parce que, c’est vrai, on vous demande vite de faire des choix. Et choisir c’est renoncer.

En tout cas, non, on ne se complaît pas dans la place de 3ème et on compte bien gagner des places.

Il est cependant, Madame Kharoubi, un classement dont nous sommes premiers. Ce classement, c’est celui des frais de scolarité : qu’est-ce qui justifie le prix de l’ESCP ?  

Ma réponse va vous fâcher. Vous savez, vous n’êtes pas le premier à nous la poser. Allez sur le site de l’éducation nationale pour voir le coût d’un étudiant en classe préparatoire. Pour l’étudiant, bien sûr, ça ne coûte rien, mais il coûte, lui, 16000€ par an à l’État. Le prix d’une année à l’ESCP est à peu près similaire, sauf que l’ESCP ne touche pas d’aide de l’État. L’ESCP est en plein Paris, avec des professeurs compétents – qui sont des Docteurs que l’on doit payer correctement sinon ils vont travailler dans l’industrie –  l’un dans l’autre, on n’est pas si cher que ça, même si j’ai conscience que ce sont des sommes importantes.

Autre chose. Quand on discute avec des internationaux, on comprend à quel point la scolarité en France est peu chère : en Angleterre, aux États-Unis, les écoles sont beaucoup plus chères. Par ailleurs, on fait tout pour augmenter les bourses. Sur le Programme Grande École, on a 18% d’étudiants boursiers dont la scolarité est financée par l’école.

Cette question, vous savez, je la comprends parfaitement car je n’ai pas fait de classe préparatoire parce que je ne voulais pas imposer le coût d’une école de commerce à mes parents. À l’époque, HEC coûtait 50 000 francs l’année, déjà à l’époque j’ai pris cette décision pour des raisons économiques, je comprends donc très bien pourquoi cette question revient régulièrement.

Est-ce que le budget est le même avec la pandémie ?

Ah non ! On a payé beaucoup plus cher à cause de dépenses imprévues. Le prof est payé de la même manière, mais on a eu en plus des dépenses nouvelles pour que l’enseignement en distanciel soit le plus « confortable » possible. C’est grâce à ces investissements qu’on n’a pas eu d’interruption de cours. On était la seule école en France. En plus, tous les services qui n’ont pas été consommés ont quand même dû être payés. Mais les frais de scolarité n’ont pas augmenté pour autant. Alors évidemment, les élèves nous disent : « oui mais on a pas eu l’expérience étudiante prévue ». C’est vrai, mais nous en tant qu’école on s’engage à vous délivrer de la connaissance et un diplôme. On est les premiers à s’en désoler : la vie associative est réduite à peau de chagrin. Ensuite, l’école ne fait pas d’ingérence dans la vie associative, les associations c’est par les élèves pour les élèves et c’est très bien comme ça. On ne peut pas nous reprocher qu’il n’y ait pas de vie associative et nous demander une réduction des frais de scolarité pour cette raison.

La vie associative de l’école est une source de fierté pour l’ESCP, mais sans couloir des assos, sans rencontres et émulation collective, comment l’ESCP compte-t-elle aider ses étudiants à faire survivre cette vie associative ?

L’ESCP est très fière de sa vie associative. Il y a une légende urbaine selon laquelle l’ESCP ne voudrait pas rouvrir le couloir des assos. Cette rumeur est fausse. Elle est fausse. Nous avons fait des propositions à des associations étudiantes, beaucoup, avant même le confinement d’octobre. Quand je dis beaucoup de propositions, c’est qu’on a une personne qui s’y consacre à temps plein. Par exemple, on a proposé au Quatter de lui aménager un lounge dans la cour ou dans le forum, il a refusé. On est force de proposition, mais on nous a toujours opposé une fin de non-recevoir en disant qu’il fallait rouvrir le local. Ce n’est pas qu’on ne veut pas, c’est qu’on ne peut pas. On ne peut pas accepter que les étudiants se réunissent dans un endroit souterrain insalubre sans aération en pleine période de pandémie mondiale. Dès qu’on pourra rouvrir le couloir des assos, on le rouvrira.

Nous on veut une vie associative dans laquelle les étudiants soient épanouis parce qu’on sait que c’est important pour vous, et si c’est important pour vous ça l’est pour nous.

Dès qu’on pourra rouvrir le couloir des assos, on le rouvrira.

Pour vous, quels sont les trois grands chantiers que l’ESCP doit mener dans les prochaines années ? Pas tant sur un plan théorique que sur un plan purement pratique.

Le premier, c’est le chantier immobilier. C’est monstrueux, on cherche encore des financements, on sait pas trop encore où seront les gens pendant le temps des travaux. Il faudra d’ailleurs qu’on soit très vigilant sur l’esprit de promo.

On a un énorme projet de réforme de Prémaster, quelque chose de très ambitieux. C’est pas gagné mais si on arrive à le faire, vous ne pourrez plus dire que vous vous ennuyez. Des projets de doubles diplômes également sont en réflexion. [Elle ne peut pas en dire plus pour ne pas donner d’idées aux autres institutions, ndlr].

On pourrait également envisager un projet de financement de résidence étudiante près de l’ESCP pour des étudiants pour lesquels il est difficile de se loger dans Paris.

On est dans une optique de développement permanent, on ne veut pas s’ankyloser.

Nous, élèves, avons finalement peu de recours ou de pouvoir sur le déroulement de la scolarité. Nous remplissons, certes, des questionnaires de satisfaction – ou plutôt d’insatisfaction – à la fin de chaque semestre, mais cela demeure une action d’ajustement relativement superficielle. Est-il envisageable d’avoir des élèves au conseil d’administration ? Comment faire pour que les élèves aient plus de pouvoir concernant la scolarité ?

C’est déjà le cas avec l’AGORA, qui a été créée dans ce but ! L’AGORA est une association étudiante trans-programmes et trans-campus. Le président de l’AGORA siège régulièrement à l’ETLC (Comité de Validation et de suivi des Programmes) et il est régulièrement interrogé sur le ressenti des étudiants. Malheureusement, pour le moment, l’AGORA n’est que peu connue des étudiants de Prémaster.

Propos recueillis par Samuel Vrignon et Eugénie Viriot, membres de Streams.

1 réflexion au sujet de « Interview Cécile Kharoubi, à coeur ouvert »

  1. “Sur le Programme Grande École, on a 18% d’étudiants boursiers dont la scolarité est financée par l’école.”

    Je conteste sa réponse et vous invite à creuser. Un nombre extrêmement faible d’étudiants a sa scolarité financée entièrement, peut-être que le pourcentage de 18% se réfère à ceux qui obtiennent une bourse, souvent très faible.
    Les aides doivent absolument être étendues.

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