C’est si nul que ça, ce cours d’Orga & Management ?

Parti pris de Streams : moi, scépien, en cours

Par Clément Reuland

Rivés sous la bande bleue familière qui barre habituellement le haut de ton écran, tes yeux tantôt fixes tantôt mobiles survolent la page par à-coups furtifs, comme un insecte en vol stationnaire par moments déporté par le vent. Ce matin comme tant d’autres, ton regard éteint se déplace passivement au rythme des fenêtres de conversation qui s’ouvrent en bas de l’écran, tandis que des petits chiffres blancs cerclés de rouge apparaissent à intervalles réguliers sur la frange bleue immédiatement reconnaissable du réseau social le plus utilisé au monde. De temps en temps, tu passes d’une fenêtre à une autre, tu envoies un mail à un fournisseur, tu remplis un Google doc pour les surnoms des pulls de ton asso, tu attrapes ton téléphone qui vibre à côté de tes doigts qui pianotent – si bien qu’à force de faire mille et une choses en même temps, tu finirais presque par te prendre, toi et ton asso, pour un PDG à la tête de son affaire. Sauf que t’es encore un cours, que la caisse que tu t’es mis hier semble être entièrement remontée sous ton crâne, et que cette fuite hors de la salle de classe vers la fausse suractivité de l’écran n’a que pour but d’échapper au vide ennuyeux de la parole du professeur, que tu entends encore parfois, lointaine.

 

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Si nul, putain… ?

 

Ce cours qui occupe si bien tes heures d’oisiveté, c’est au choix : GRH, Compta, Langues, Marketing, Coûts et décisions, mais aussi et surtout – pour ceux qui ont le bonheur d’avoir fait sa connaissance – l’imbattable cours d’Organisation & Management. Le pompon, le must, le maître incontesté d’une catégorie pourtant très concurrentielle, à laquelle nous avons octroyé le doux nom de « bullshit ». Au fil de séances d’autant plus creuses que nous les traversons en fantômes, le cours d’Orga s’est rapidement imposé parmi nous – à tort ou à raison – comme une matière à la fois inintéressante et inutile, semblant faire doublon d’une part avec la GRH dès qu’elle parle de gestion des effectifs et d’organisation du personnel, d’autre part avec Psychologie & Management dès qu’elle évoque notre motivation au travail et les incitations financières. Mais l’unanimisme qui nous rassemble dans la critique de ces cours soi-disant « fondamentaux » élève un doute, celui de condamner aveuglément un enseignement dont l’administration de notre école et nos prochains employeurs ne peuvent ignorer ce que nous pensons. Est-ce alors nous, les étudiants, qui sommes incapables d’en saisir l’intérêt, la portée, par manque de maturité, de hauteur de vue ? Ne sommes-nous pas bien plutôt enclins à dire que nul autre que nous ne peut bien en juger, étant les seuls à les subir ? Bref, ce cours d’Orga et sa cohorte d’équivalents soporifiques sont-ils si nuls que ça ?

 

Pour remonter aux racines du fiasco, j’ai choisi de chercher à comprendre ce qui a changé entre la prépa, royaume de l’enseignement d’excellence, et les cours d’école de commerce, règne morne de la platitude, dont les exceptions sont rares. Ce changement s’axe d’après moi autour de deux ruptures, deux ruptures qui expliquent en partie pourquoi nous mettons désormais automatiquement notre cerveau en hibernation une fois passé le pas de porte de la salle de classe. Tout d’abord, l’entrée en école nous a vu changer de matières, pour le meilleur et pour le pire : de la Philo à la Compta, de l’Histoire aux Coûts et dé’, des Maths au Marketing. Instinctivement, on sent d’emblée que les premières ont une richesse intellectuelle, une profondeur dont sont dépourvues les secondes. Mais sur quoi cette impression est-elle fondée ? Quel est l’élément commun des « disciplines » (ajoutons mentalement dix paires de guillemets de part et d’autre du terme) enseignées en école de commerce par rapport à celles étudiées en prépa ?

Rupture n°1 ou le passage d’un système de valeurs à un autre…

A bien y réfléchir, il me semble que l’entrée en école n’est pas simplement l’occasion de changer de matières : c’est aussi le passage d’un système de valeurs à un autre. Parce qu’en prépa et durant notre scolarité antérieure, une bonne matière était une matière intéressante ; désormais, une bonne matière est une matière utile. Autrement dit une matière qui n’a d’intérêt qu’en tant qu’elle sert une finalité qui lui est extérieure ; qui n’est à même de susciter notre curiosité que dans la mesure où elle est utilisée, devenant par-là un moyen d’action pratique. Il y a là une façon de penser tout à fait différente. Mais surtout, on comprend dès lors que, séparée de leur mise en application concrète – à savoir : durant nos stages à venir et notre vie professionnelle future –, ces disciplines ne peuvent que recevoir nos bâillements et notre dédain au moment où elles nous sont théoriquement enseignées dans la vacuité schématique du PowerPoint. Au contraire, les matières qui nous plaisaient en prépa et au lycée se suffisaient à elles-mêmes ; elles nous intéressaient par la force de leur seul contenu théorique, sans avoir besoin d’être appliquées dans notre vie courante pour être attirantes : elles l’étaient même indépendamment de cela. En école, c’est le cas d’une seule matière, la seule qui s’excepte de la dictature de l’ennui par la réelle teneur de son fond : la finance. Première rupture.

…Rendu difficile par une inadéquation des cours avec leurs objectifs affichés : rupture n°2

Si nous restions là, toutefois, nous pourrions être accusés, nous élèves, de faillir à saisir la perspective dans laquelle s’inscrit l’enseignement qui nous est prodigué, à savoir un monde professionnel où l’efficacité pratique prime sur la connaissance abstraite – et une telle accusation recèle sans doute une part de vérité, au moins en ce qui me concerne. Mais en réalité, si nous nous méprenons quant à l’orientation utilitaire de nos cours, c’est parce que nous sommes invités à nous tromper. Autrement dit : nos matières à visée pratique nous sont pour la plupart enseignées comme si elles étaient théoriques. Nos cours nous sont dispensés comme s’ils délivraient un savoir à apprendre, alors que ce qu’ils sont censés nous inculquer, c’est un savoir-faire à utiliser. Nous devrions sortir d’un cours de GRH en sachant comment mener un plan social, comment définir les étapes qu’un entretien doit respecter pour déceler les talents potentiels – mais ce n’est pas le cas. Nous devrions sortir d’un cours d’Orga & Management en ayant appris comment réformer la structure d’une entreprise dans un environnement donné, comment établir un type d’organisation qui soit directement en lien avec le type de performance que nous visons – mais ce n’est pas le cas. Nous devrions sortir d’un cours de Compta en sachant quels sont les éléments indispensables à déchiffrer et à faire apparaître dans un rapport résumant les comptes d’une entreprise – mais ce n’est pas le cas. Nous devrions sortir d’un cours de Marketing en sachant comment rédiger un questionnaire de satisfaction, exercice qui dans sa construction répond à des règles précises si l’on veut que ses conclusions soient exploitables – mais ce n’est pas le cas. Nous devrions avoir des cours de communication, pour savoir comment nous exprimer en public et au sein de l’entreprise en toute sorte de situation – mais nous n’en avons pas.

Au lieu de tout cela, nous sommes abreuvés de définitions creuses, faisant passer pour théorique un enseignement qui n’a pas vocation à l’être. Car cette théorie est de surcroît de la pire espèce qui soit : une théorie qui ne prépare pas à la pratique, mais qui demeure dans les abstractions les plus vagues. Nous attendons des méthodes d’action, on nous donne des platitudes. Dès lors, non seulement le passage d’un système de valeurs à un autre peut s’avérer difficile, mais encore il me semble être rendu d’autant plus malaisé qu’il ne correspond pas à ce pour quoi il se donne : bien loin de nous fournir les outils opérationnels qui feraient de nous les acteurs efficaces d’un monde du travail mouvant et composite, cet enseignement ment en ce qu’il promet et nous laisse démunis, sinon abandonnés à notre bon sens. Et c’est la seconde rupture. Si bien que l’adoption du nouveau système de valeurs peut ne jamais se faire complètement, tout au moins rien n’est fait pour le faciliter : car en nous donnant une pseudo nourriture théorique, nous continuons à juger nos matières d’école selon nos anciennes normes de prépa. Et au petit jeu des comparaisons, notre enseignement actuel ne peut manquer de perdre. Alors il ne reste plus pour notre administration qu’à nous inviter à combler le vide nous-mêmes à l’aide de ce mot d’ordre détestable qui ne fait que révéler la faiblesse du savoir qui nous délivré : « Soyez proactifs », autrement dit « démerdez-vous par vous-mêmes ».

Mais faut quand même pas abuser

 

Conclusion : un changement est exigé de nous, mais il me semble que tout est fait pour l’empêcher de se produire. Mais il serait injuste de ne pas atténuer quelque peu ce tableau. D’une part, si nos critiques ciblent les orientations générales de notre enseignement, c’est que la qualité particulière de nos professeurs n’est pas remise en cause : la plupart de nos enseignants sont titulaires d’un doctorat, publient dans des revues prestigieuses, et nous serons sans doute d’accord pour dire qu’une majorité d’entre eux s’efforce de rendre le cours aussi didactique et vivant que possible. D’autre part, quand bien même nos cours ne sont pas faits pour que nous en saisissions la finalité pratique, leur portée est parfois bien réelle. Ainsi l’organisation d’une entreprise est-elle le premier élément dont un auditeur ou un conseiller en stratégie doit tenir compte dans son analyse. Dans le même ordre d’idées, un 3A me confiait récemment que l’une des entreprises qui l’avaient accueilli durant sa césure lui avait annoncé à son arrivée qu’elle était en passe de se doter d’un modèle d’organisation particulièrement innovant… Qu’il avait justement étudié quelques mois plus tôt en cours d’Orga. Ce n’est donc pas parce que nous n’en percevons pas encore le sens – l’administration s’évertue à le dissimuler – qu’il n’y en a pas. Enfin, il est clair que nous ne pourrons pas mettre à profit et à terme utiliser un enseignement que nous refusons d’emblée d’apprendre. Gare aux « prophéties auto-réalisatrices » donc… Comme on dirait en cours de Psycho.