Irène, l’interview : la création d’un fanzine érotique

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C’est quoi au juste, un fanzine ? C’est un type de média qui se place à la croisée des chemins entre le site internet, le magazine, le livre de photographies, pour donner un support qui se veut libre de toutes contraintes éditoriales, temporelles,  et esthétiques. Un fanzine est une sorte de magazine, qui n’est le reflet que de ce que veulent en faire ses créateurs; lancé en 2011 à Londres, Irène est une figure de proue de la diffusion d’images érotiques majoritairement féminines, contrepartie d’une sexualisation exagérée de toutes les représentations de la femme que l’on peut trouver dans la culture de masse.

Streams est parti à la rencontre d’Esthèle, Lucie et Geneviève, les trois jeunes femmes qui se cachent derrière Irène, pour comprendre leur projet et sa signification.

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Pouvez-vous nous parler un peu du concept de fanzine, peu connu par une grande majorité ? Qu’est-ce qui vous a attiré dans ce type de média ? Quels en sont les avantages ? 

Le fanzine est une publication indépendante, créée par des passionnés pour des passionnés. Originellement, c’est un support underground souvent édité à la photocopieuse. Depuis quelques années, il connaît un renouveau, une modernisation, stylisation, évolution, tout en gardant une forme d’indépendance et ce phénomène qui nous a attiré. IRÈNE n’est pas un magazine, ni une revue, on voulait revenir vraiment vers l’image et publier ce que l’on voulait, sans se soucier d’une périodicité, d’un format ou de quoi que ce soit qui nous enfermerait dans quelque chose de fixe. Nous voulions garder de la flexibilité et c’est ce que nous apporte le concept fanzine.

Pour tous les passionnés de médias et les entrepreneurs en herbe au sein de notre école : quelles ont été les principales difficultés à la création de votre média ? Les meilleurs moments ? 

Nous avons toujours mis nos envies dans le projet, notre passion… et je crois que les photographes, prestataires et libraires nous on fait confiance aussi grâce à ça !

La création de chaque numéro et tous leurs changements nous ont néanmoins obligées à nous plonger dans le fonctionnement de l’édition, qui n’était pas notre domaine de base. Il faut comprendre comment fonctionne une imprimerie, au moins pour savoir jusqu’ou nous pouvions aller dans notre volonté créative par exemple. Beaucoup de bons moments évidemment, nous faisons IRÈNE par passion, par plaisir et entre amies. Si ce n’était pas le cas nous arrêterions ! Nous essayons également de rester à l’écart de toute pression financière. IRÈNE ne génère pas de profit, nous maintenons juste un équilibre.

 

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Comment se passe le démarchage de distributeurs de votre édition papier ? Comment financez-vous le print ? 

Nous avons imprimé 1000 exemplaires sur le dernier numéro (#5) et 500 pour le précédent (#4). Nous n’avons pas de distributeur car nous n’imprimons qu’en petite quantité. Nous distribuons nous mêmes nos fanzines dans les librairies parisiennes spécialisées (graphisme, photographie, revues indépendantes…). Nous sommes aussi présentes dans quelques bookshops à l’étranger, mais fonctionnons toujours en direct. Avec un si petit tirage, il est difficile de faire autrement. Niveau financement, nous avons mis un premier apport personnel pour IRÈNE #1 (papier), ensuite nous avons financé les numéros suivants avec les ventes, puis depuis 3 ans avec le soutien de la back cover de Saint Laurent, ce qui nous aide pas mal et ne compromet en rien notre indépendance.

Pour revenir au coeur du sujet, votre média lui-même tourne autour de l’érotisme en image, à travers des images très douces, poétiques, suggestives sans jamais être explicites; dans la description de votre site internet, vous écrivez « IRÈNE wants to bring back some values in this area ». Quelles sont pour vous les valeurs de l’érotisme ? Pensez-vous que l’hypersexualisation omniprésente dévoie réellement l’érotisme ? 

Nous avons créé IRÈNE à l’époque où nous vivions toutes les trois en Angleterre. Venant de la région parisienne et d’Arles, Londres était pour nous une ville de découverte et d’épanouissement. Nous avons cependant été assez rapidement surprises par l’érotisme anglais assez cru et les rapports filles-garçons un peu trash dans la capitale… À l’opposé de la France où nous avions l’impression que tout était plus pudique et politiquement correct. IRÈNE nous permettait ainsi d’établir une passerelle entre les deux cultures tout en parlant d’un érotisme libéré mais dosé. Nous voulions montrer notre vision du sujet, la partager un peu en réaction à l’hypersexualisation et son omniprésence. Nous voulions revenir à des valeurs plus vraies, plus réelles et pour nous plus parlantes et érotiques. Nous ne nous reconnaissions pas dans ce que nous voyions. Nous voulions ramener du secret de l’intime, aller vers une esthétique qui nous correspondait…

Vous présentez à l’oeil des lecteurs des photos de femmes, sur Irene, sur l’Heure Exquise; quelle est pour vous la place érotique de l’homme ?

Nous adorerions avoir des hommes mais c’est très difficile de trouver des photographies qui traite de ce sujet à notre manière… Nous essayons tout de même de toujours inclure des hommes dans les séries publiées ainsi que sur le blog.

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Le site de crowdfunding Kiss Kiss Bank Bank a permis le financement d’un projet de fanzine erotico-féministe, Galante, aux textes bien plus explicites; comment vous positionnez-vous par rapport à ce type de média ? Avez-vous quelconque ambition de changer le regard porté aux femmes ?

 

Nous sommes allées à l’un de leurs vernissages. C’est toujours intéressant de voir les projets des autres évoluer, et très important de savoir ce qu’il se passe autour de nous à propos de ce sujet. Il y a tellement de manières d’en parler ! Notre volonté pour IRÈNE est plus créative et artistique, que féministe et vindicative, même si bien évidemment en tant que jeunes femmes nous sommes très sensibles à ce sujet… IRÈNE a plus vocation de soutenir et publier la photographie émergente, de montrer la diversité des sexualités, des corps (pour un public aussi bien féminin que masculin), plutôt qu’être un support militant. Concernant le regard porté aux femmes il y a encore tellement de travail à l’échelle mondiale, mais aussi en France… mais IRÈNE va plus montrer notre propre regard sur les femmes (mais aussi sur les hommes), montrer la diversité de son corps, de sa sexualité….

Enfin, quels sont vos projets futurs ? Irène est-elle une activité professionnelle à plein temps ? 

Nous avons le projet de faire un numéro 6 mais IRÈNE ne sera jamais un travail à plein temps. Depuis ses débuts, le fanzine nous a permis de rencontrer beaucoup de gens, d’évoluer professionnellement dans nos domaines respectifs (graphisme, édition et photographie pour Esthèle et peut être une marque de lingerie pour Geneviève).

Le fanzine a toujours été pour nous une légitimité pour rencontrer des gens, créer un réseau mais aussi et surtout faire passer un message tout en subtilité !

Merci beaucoup à Lucie Santamans (production et communication), Esthèle Girardet (Editorial design) et Geneviève Eliard (direction artistique) de nous avoir accordé de leur temps.