La Réac’ : Finale de l’Euro 2016

Par Aly Streams, avec Thomas de Réals, Tanguy Chapin , Corentin Jaouen, Charlotte François, Joris Largeron et Adriana de Villers

Aujourd’hui, la France est amère, c’est indiscutable. Streams récupère les témoignages à chaud de certains de ses auteurs, concernés à divers degrés par la défaite de la France face au Portugal, en finale de l’Euro 2016.

Thomas de Réals :

Chute de la fièvre du dimanche soir

« Je ne suis pas ce qu’on appelle un fan inconditionnel de football. Tous les deux ans, je réapprends les subtilités du 4-4-2, 4-2-3-1, de l’importance d’un bon numéro 8, la composition de l’équipe, les passés et passifs de ses joueurs. On arguera peut-être que je ne suis pas bien placé pour en parler, du coup. Mais même si je dois pouvoir rater une grande partie de la saveur d’une compétition internationale à ne pas regarder les clubs, je représente la majorité moins vocale des fans de beau jeu et de sentiment national, ceux qui connaissent Payet depuis 3 semaines et Griezmann depuis 2 mais qui n’ont pas raté un match et c’est en cette qualité que je me prononce.

Plus encore qu’auparavant, je m’étais suis retrouvé saisi par cette fièvre qui revient chroniquement à chaque fois que l’équipe laisse des bleus jusqu’après les phases de poule. Et j’ai retrouvé les sensations que j’ai eues en 2006, quand j’en étais allé jusqu’à vouloir faire du foot en club, comme tous les gamins de l’époque. C’est probablement lié à l’indépendance nouvelle de la vie étudiante et des matchs que je regarde avec mes copains, à mes termes. Peut-être aussi aux tracas de la vie nationale en plus des petits individuels que le football était en train de laver à grande eau. Un tableau renouvelé d’une harmonie nationale, malgré toute cette crasse, main dans la main dernière nos gars. Mais avant que le dernier coup de pinceau ne puisse être donné par un nouveau Zidane, le Portugal a enlevé l’échelle. Et moi, le fan même pas lambda, j’étais cloué au sol, avec les copains. Incrédules devant le dur retour à la réalité du coup de sifflet de l’arbitre, qui nous a rappelés à l’ordre. Grizou ne serait pas Pape, et Payet pas président.
Si le stade avait été aussi silencieux que nous, on aurait entendu les papillons voler. Et comme tout le monde, avec tout le monde, je suis amer aujourd’hui. Amer pour le moment, bientôt juste reconnaissant, pour les souvenirs de Paris en bleu-blanc-rouge, toutes ses rues bondées, pour les moments de fraternité nés d’un coup de pied arrêté ou d’une reprise de volée, les voisins de tous horizons qu’on a croisé, les trajets dans des métros au bord de dérailler,  et la course vers la finale toutes voiles dehors, toutes joues tricolores. « 

Tanguy Chapin :

Plaisirs éphémères, regrets éternels

« Au moment où je te livre mes impressions sur ce qui s’est passé hier, il y a encore un immense sentiment de vide. Certains – sûrement à juste titre – me diront que ce n’est « que du foot ». C’est peut-être un peu plus que ça. Les deux buts de Zizou en 98, Trezeguet en 2000, ce sont des moments exceptionnels. Trop jeune à l’époque, je n’en ai malheureusement gardé aucun souvenir. J’ai encore en mémoire 2006, le scénario homérique avec l’immense Gilardi et l’impérissable « Oh, Zinédine. Pas ça. Pas ça, Zinédine. Pas ça, Zinédine. Oh non, oh non pas ça. Pas aujourd’hui, pas maintenant, pas après tout ce que tu as fait. » qui me donne des frissons et des regrets à chaque fois.
Ce qui m’attriste le plus, c’est que notre génération n’a encore jamais connu cette communion nationale exceptionnelle, ce bonheur simple que peut provoquer ce type de victoire. J’essaie de me consoler avec des souvenirs : le but de Payet dans les derniers instants, le 4-0 à la mi-temps contre l’Islande, ce second coup de Grizou qui nous a tous fait chavirer de bonheur, la fraternité régnant dans Paris après la demi-finale… Nous pouvons vraiment être fiers d’eux.
Beaucoup sont encore jeunes, peut-être 2018 sera-t-elle (enfin) la bonne ? Aller enfin au bout de ce rêve, faire sien l’insaisissable. Malheureusement, il y a tellement d’incertitudes… Tous les éléments semblaient réunis avant le début du match. J’ai encore l’impression que je vais me réveiller de ce cauchemar. L’amertume s’estompera petit à petit. En revanche, la cicatrice sera toujours là, partagée avec des millions de supporters. Le football est cruel, trop parfois.

Mon pays,
D’habitude aigri,
Pendant un mois,
Il fut Bleu

Merci aux 23″

Adriana de Villers :

Une Suédoise à Paris

« Le foot et moi, ça fait trois. Pourtant, depuis cet Euro, je connais à peu près le nom des joueurs qui valent la peine d’être connus (mais non, pas seulement pour leur physique ! – coucou Grizou). J’ai fait l’effort de suivre un minimum ce qui faisait l’engouement de la France entière.

Après la déception de la défaite de mon équipe préférée, la Suède, j’ai quand même continué à regarder les matchs des Bleus. Et je dois avouer que j’ai pris plaisir à regarder les Français gagner et se hisser vers la finale. C’était donc avec un sincère intérêt et un enthousiasme rare pour le foot que j’ai regardé cette finale. « 2-0 » ou « 2-1 » prévoyaient les supporters dans le bar. En effet, j’ai suivi cette finale dans un bar bondé, j’étais mal assise, mais pas grave, j’avais ma bière, mes potes, et la certitude qu’une bonne soirée festive m’attendait. C’est donc avec déception que je suis rentrée chez moi, et que je me suis dit : de toutes façons je m’en fous du foot. « 

Joris Largeron : 

Détestez vous les uns les autres, mais pas trop quand même

« Le football est un miracle qui a permis à l’Europe de se détester sans se détruire. »
– Paul Auster

« Le football est un véhicule spatiotemporel qui fait remonter à la surface de manière cyclique de vieux démons. France-Allemagne en fut le parfait exemple. Bien heureusement les analogies aux pages sombres de l’histoire ne sont aujourd’hui que perceptibles au travers de jeux de mots et autres montages inondant la tweetosphère, d’autant que c’est davantage le souvenir de France-RFA 1982 qui occupait les esprits à l’approche de la demi-finale.
Ainsi, si notre finale Franco-Portugaise fut donc le théâtre d’une confrontation sportive entre deux sélections, en toile de fond d’autres oppositions n’avaient rien de sportives. L’instantanéité des réseaux sociaux permettant à chacun de réagir à chaud nous eûmes malheureusement droit à un florilège de tweets et autres post que l’on peut caricaturer en « Fuck la France, obrigado Portugal », Pauline, 13 ans, qui a passé 15 jours chez sa grand-mère portugaise en 2012 ou « Rentrez chez vous les maçons si vous kiffez tant que ça le Portugal », Etienne, 17 ans, qui like la page « Français de souche ». Ce genre de réactions est probablement lié à l’euphorie pour certains, au dégoût pour d’autre mais aussi et surtout à l’envie de se démarquer, de mettre en avant sa différence, d’affirmer son identité. Que ce soit en montrant son attachement farouche à la sélection de Didier Deschamps, in fine à la France, ou en y montrant son opposition, c’est avant tout le besoin vital de dire « Eh oh j’existe, regardez-moi, je défends mes valeurs, je suis des vôtres » qui crée un tel déferlement de réactions. Se rattacher à un groupe par opposition avec un autre tel était, est et restera surement la mécanique articulant notre société, les rencontres sportives au premier rang desquelles le Football (avec un grand F) en resteront un pivot régulier. L’idée est alors d’éviter les dérives afin que ces oppositions nécessaires ne basculent pas dans la haine, mais nous en sommes, le plus souvent, fort heureusement très loin. »

Corentin Jaouen :

Des fêtes mais défaite

« Ça aurait du être l’émancipation d’une génération entière de l’ombre envahissante des exploits de 1998 et 2000. La conclusion idéale d’une parenthèse festive hors des joutes boudeuses de la Ligue 1. L’apogée d’un mois de communion européenne rafraîchi par la ferveur de ses surprenants invités qu’ils soient celtes, vikings ou slaves.

On était même prêt à oublier sur l’autel de la victoire la financiarisation d’un jeu devenu vitrine marketing, les déboires du Brexit, le fiasco des pelouses, la violence symbolique, ou réelle, des manichéismes nationalistes et l’agaçante mécanique médiatique toujours prompte à s’embraser.

C’est fascinant de voir à quel point la défaite défait les faits et balaie en 90 minutes le sentiment grisant, ou grizou, de quatre semaines de liesse. La gueule de bois est naturellement à la hauteur de la désillusion et emporte dans toute son amertume les effluves d’un Euro pourtant joyeux. L’écho de lendemains qui chantent ? Pas assez de recul pour l’entendre. Puis le quotidien reprendra ses droits et effacera lentement les brûlures encore vives du traumatisme.

Mais au détour proustien d’une ligne d’un article, d’un débat au comptoir d’un café, d’une sonorité lusitanienne, d’une prolongation suffocante ou d’une victoire injuste, chacun se surprendra à ressentir l’éternel pincement au cœur qu’une nuit berlinoise de 2006 avait déjà engendré.

Il est des défaites qui peuplent nos souvenirs. Pour toujours. »

Charlotte François :

#balekduculdegriezmann

« Moi j’ai pas suivi, j’ai maté Orange Is The New Black »