L’homosexualité est-elle vraiment un péché ? Exégèse d’un profane.

L’homosexualité est-elle un péché ? Voilà une question qui turlupine plus d’un chrétien, et au premier rang de tous, ceux qui sont LGBT+.

La réponse semble pourtant être simple puisqu’elle nous a été clairement réaffirmée le 15 mars dernier[1] par la Congrégation pour la doctrine de la Foi (NDLR : le Vatican). Limpide conclusion donc, mais construite sur des fondements bien flous. Quels sont-ils ? Les textes me direz-vous. Évidemment, ce n’est pas si simple…

Commençons par le commencement, ou plutôt comme l’appelle la Bible : la Genèse. C’est ce texte introductif qui va nous donner les premiers exemples du péché et notamment le péché originel dont l’histoire est bien connue. De là on peut tirer une définition simple et claire : le péché c’est un acte qui atteint Dieu parce qu’il va dans le sens contraire de la création ; il empêche celui qui le commet de parvenir à être l’image de Dieu[2]. Le péché n’est donc pas simplement un concept des hommes mais d’abord un obstacle dans la relation personnelle que le croyant entretient avec Dieu.

Cela étant dit, pour comprendre les fondements de la condamnation de l’homosexualité par l’Église, il nous faut reculer d’un pas et nous demander d’où viennent les croyances chrétiennes. En théorie (en théologie) la réponse diffère en fonction de quelle branche vous suivez. Il y a d’abord les orthodoxes qui réunissent savamment à la fois une interprétation spirituelle des textes – qui tend à être plus traditionnelle – et une interprétation plus « scientifique » qui tend à chercher un réalisme rationalisable. La religion orthodoxe entretient aussi une longue tradition de coexistence de ces deux modes d’interprétation. Dans la suite de cet article on ne parlera d’ailleurs plus d’interprétation mais d’exégèse ; c’est-à-dire de l’explication, l’herméneutique donnée d’un texte religieux. Passons chez les catholiques romains, où une place importante est également donnée à l’exégèse. Dans cette religion – et dans une moindre mesure chez les orthodoxes – ce sont les dogmes qui importent le plus. Le contact avec le texte est alors plus limité ; certains passages de la Bible étaient même interdits de lecture aux jeunes filles au XXème siècle, à l’instar de celui de la Sulamite, jugé dangereux (moralement, entendons-nous)[3]. Le texte sans intermédiaire peut donc être dévoyé au regard de l’Église. Elle produit dès lors une quantité importante de dogmes et de prières pour les transmettre aux fidèles, au premier rang desquelles le Credo, synthèse des dogmes catholiques. Enfin, à l’opposé de ces religions que l’on qualifiera de dogmatiques – en cela qu’elles produisent des dogmes – on trouve la religion réformée. Le protestantisme et les religions qui s’en réclament s’attachent au contact direct des croyants avec le texte. La Bible devient alors la « sola scriptura »[4], la seule parole digne de croyance et dont l’interprétation doit être littérale. On peut ainsi comparer cette relation des protestants avec le texte biblique, à celui de la religion musulmane avec le Coran ; la Bible est considérée comme la parole divine en soi. Paradoxalement, si c’est cette même religion réformée qui donna naissance aux mouvements chrétiens les plus fondamentalistes – le puritanisme entre autres – c’est aussi elle qui donne souvent lieu aux positions les plus libérales. C’est dans son identité.

En somme, le christianisme se fonde sur deux choses pour créer des croyances : le texte de référence, la Bible, avec un attachement plus ou moins fort aux dogmes qui s’ensuivent.

Après cet excursus, revenons donc à notre sujet en nous attelant méthodiquement à l’étude des textes puis des dogmes.

D’abord les textes, réunis dans la Bible, sont aujourd’hui traduits dans toutes les langues. Par conséquent, nous avons déjà un problème majeur : la traduction est une difficulté qui n’est pas étrangère à des étudiants de prépa qui ont souffert leur lot de thèmes et qui savent qu’un mot peut avoir une subtilité qu’il n’a pas dans une autre langue. Localisons donc les passages qui mentionnent l’homosexualité : 5 passages majeurs[5]. Parmi eux, la bien connue histoire de Sodome et Gomorrhe, le Lévitique et quelques lettres dont notamment celles de Paul aux Romains. Si cet article ne fera pas preuve d’exhaustivité (nous n’avons que quelques heures…) les liens nécessaires sont dans les notes pour satisfaire vos besoins de recherche[6]. Commençons cependant par Sodome et Gomorrhe (Genèse 18:20-21) : le raccourci est un peu facile vers l’homosexualité et si les exégèses diffèrent, la thèse la plus commune aujourd’hui est simplement que la ville commet des péchés d’injustice et d’idolâtrie. En effet, pris dans son ensemble le texte rapporte que la ville de Sodome possédait des richesses en abondance et refusait de subvenir aux besoins des pauvres : « Voici quel a été le crime de Sodome, ta soeur. Elle avait de l’orgueil, elle vivait dans l’abondance et dans une insouciante sécurité, elle et ses filles, et elle ne soutenait pas la main du malheureux et de l’indigent » (Ézéchiel, 18 :49). Voilà ce que le texte désigne, en français et en hébreux par « abomination » : les comportements qui se détournent de Dieu. Ainsi ce sont ces péchés qui suffisent à déclencher la colère divine. Rien à voir avec l’homosexualité ici. Ensuite, le Lévitique (Lévitique 18, 22 et 20, 13) semble plutôt clair : « Tu ne coucheras pas avec un homme comme on couche avec une femme, cela serait une abomination ». Ici nous nous heurtons à un problème autre qu’une simple interprétation. Revenons sur le mot « abomination », en hébreu « toevah », qui est communément associé, non à des relations sexuelles, mais au concept d’idolâtrie[7]. Prenons l’une des premières occurrences du terme dans la Bible : Genèse 46:34, « De cette manière, vous habiterez dans le pays de Gosen, car tous les bergers sont en abomination aux Égyptiens. » Les frères de Moïse sont envoyés par Pharaon dans le pays de Gosen, sorte de ghetto égyptien. La raison ? Ils sont « en abomination », le terme est bien toevah. L’explication réside dans le fait que les Juifs – la famille de Moïse – sont considérés comme des idolâtres par les Égyptiens et sont donc persona non grata sur les terres de Pharaon[8]. Conclusion, on est toujours l’hérétique d’un autre… Dès lors, c’est l’homosexualité dans le contexte de l’idolâtrie qui est condamnée par le texte et non la pratique en général. Enfin, terminons cette étude sur une lettre très connue de Paul (Romains 1, 24-27) dans laquelle il qualifie l’homosexualité de contre nature (-annnn). En grec para-phusin (παράφυσις ; pour les puristes qui me lisent). Le constat est-il pour autant sans appel ? Vous vous doutez que ce n’est pas si simple. Et pour cause ! Dieu lui-même agit de manière para-phusin dans Romains 1, 24 en acceptant des croyants non-juifs. Agir contre nature ce n’est donc pas aller contre un ordre supposé de la nature mais se faire violence à soi-même. C’est se dépasser.

Je pourrais ainsi continuer longuement cette liste à la Prévert, d’exemples et de correction de textes dont on suppose qu’ils condamnent l’homosexualité. Mais vous l’aurez compris c’est bien souvent l’époque et l’influence de la langue qui guident notre lecture. C’est d’ailleurs le plus grand reproche que feront les catholiques aux réformés. A trop lire et sur- interpréter les textes on leur fait dire ce que l’on veut : d’où l’intérêt des dogmes.

Intéressons-nous donc à ces dogmes – catholiques, j’essaie autant que faire se peut de parler en connaissance de cause. Mais alors, quel est le dogme ? Depuis Vatican II (1962) l’Église catholique romaine ne condamne plus les homosexuels en tant que personnes mais la relation homosexuelle, l’acte désigné comme péché. Qui décide de ces dogmes ? deux possibilités : soit un concile, c’est-à-dire une réunion où les dignitaires de l’Église débattent et proposent de nouveaux dogmes, à l’instar de Vatican II. Soit une encyclique (autrefois, une « bulle », c’est mignon) une lettre du Pape himself. Cette dernière est la conséquence directe du seul super pouvoir du Pape. Il dispose de l’infaillibilité pontificale, en d’autres termes, les décisions doctrinales du Pape prononcées ex cathera (en tant que chef de l’Église) sont sans appel, absolues et définitives. Cependant, en matière d’homosexualité le dogme de l’Église est ancien, bien plus ancien : il remonte aux Pères et docteurs de l’Église – le premier ayant vécu au IIème siècle après Jésus-Christ. Pourtant une brèche s’est ouverte avec le livre Amours (2015) du père Oliva, un érudit de St. Thomas d’Aquin, qui cherche à montrer que St. Thomas ne condamne pas l’homosexualité, au contraire ! Même si son ouvrage a fait l’objet des critiques les plus vives et méthodiques, il n’en est pas moins intéressant. À en croire le père Oliva[9], « le plaisir de l’union sexuelle entre personnes de même sexe » n’est pas contre-nature, si tant est que cette expression ait un sens. Dès lors, il en conclut que l’Église doit accompagner les couples homosexuels et leur permettre de vivre pleinement leur « inclination » (sic). Une véritable révolution pour l’Église qui s’en est défendue, peut-être à raison, mais qui montre que les fondements et l’immuabilité des dogmes sont aussi discutables que notre propre lecture des textes.

Avant de conclure, il nous nous faut faire un dernier pas en arrière : considérer la condamnation de l’homosexualité dans un contexte plus large, celui de la doctrine sociale de l’Église (catholique donc). Il s’agit, en somme, de proposer une doctrine qui permet de guider les croyants dans une vie en accord avec la vision de l’Église pour la société. Deux obstacles nouveaux s’érigent alors devant nous : d’abord l’Église considère les relations hors-mariages et/ou non procréatrices[10] comme caractérisant le péché et ensuite elle interdit aux couples de même sexe l’accès au sacrement du mariage. On comprend donc aisément la difficulté ici : les couples de même sexe ne peuvent pas, en l’état, entretenir des relations sexuelles procréatrices et ces relations sont nécessairement exclues du cadre du mariage par le refus de l’Église d’accorder ce sacrement à ces couples. Ici on a donc affaire à la concrétisation des dogmes et de la Tradition dans le présent. Ainsi, pour ce qui concerne la condamnation des relations sexuelles hors-mariage et non-procréatrices, revenons sur un texte évoqué plus haut : le Cantique des cantiques[11] qui narre le mythe de la Sulamite. Ici, le texte est explicite, sensuel, il décrit les amours charnelles de deux amants. Sont-ils mariés ? Non, le texte est plus que clair : l’amant appelle sa bien-aimée « ma fiancée ». Deux choses importantes sont à retirer de ce texte : d’abord la sexualité n’est pas condamnée dans la Bible, au contraire. Ce texte est la preuve que la sexualité peut rechercher le plaisir uniquement. Il n’y a donc pas de fin exclusive de la procréation dans la sexualité selon le Texte[12]. Ensuite, les relations sexuelles peuvent se dérouler hors du mariage sans pour autant caractériser le péché. Pourtant, par honnêteté intellectuelle, rappelons que ce passage est souvent lu par les exégètes juifs[13] comme le récit de l’amour d’un couple marié et parallèlement de Dieu pour son peuple, ce que les chrétiens appellent l’agapé[14]. Cependant, les exégètes chrétiens sont plus prudents à ce sujet[15]. Aussi, condamner les relations homosexuelles parce qu’elles se déroulent en dehors du sacrement du mariage ou parce qu’elles ne peuvent pas donner la vie semble être un écueil, la marque d’une vision de la société et des textes vieille de trois décennies.

De là, que dire ? Si les textes comme les dogmes peuvent être indéfiniment discutés, il faut souligner que le spectre des exégèses est de plus en plus large : des plus libérales aux plus traditionnelles. Ensuite, que c’est au croyant qu’il revient de choisir à quel dogme il croit. Sans tomber dans le cherry-picking des religions, c’est bien le propre de la profession de Foi : on choisit et affirme croire à un package de dogmes en âme et conscience. Pourtant la religion ne peut pas venir justifier les comportements de haine. Aucune Église chrétienne ne prêche la haine, et certainement pas à l’égard des homosexuels. La Foi ne doit pas interdire la réflexion sur ses propres croyances ; j’espère l’avoir montré ici. Une croyance est le produit de l’histoire de la société et des hommes.

Ainsi me revient-il de répondre que non, je ne CROIS pas que la Bible condamne l’homosexualité. Non seulement au regard des textes mais aussi de l’éclairage que nous en donnent les auteurs, les philosophes et les exégètes. Aujourd’hui, j’écris ces mots car je préfère croire plutôt que douter. Loin de chercher à imposer cette conviction, je vous invite maintenant à vous (re)poser notre question liminaire. Quant à moi, je continuerai à m’interroger avec espérance : In te, Domine, speravi : non confundar in æternum.

Cette article vous est proposé par Foucauld Monteux, membre d’Escape.

[1] https://www.vaticannews.va/fr/vatican/news/2021-03/vatican-congregation-doctrine-foi-union-couples-homosexuels.html

[2] Le péché originel. Approche paulinienne, Jean-Noël Aletti.

[3] Le Cantique des cantiques, Julia Kristeva.

[4] https://museeprotestant.org/notice/la-reforme-et-la-bible-la-sola-scriptura/

[5] https://www.davidetjonathan.com/spiritualites-chretiennes/ce-que-la-bible-dit-et-ne-dit-pas/

[6] « Ce que la Bible dit et ne dit pas », par le Rev. Elder Don Eastman (1990).

[7] « Ce que la Bible dit et ne dit pas », par le Rev. Elder Don Eastman (1990).

[8] Toevah: What Is Abomination? Rabbi Patrick Beaulier.

[9] Amours, Adriano Oliva.

[10] Catéchisme de l’Église Catholique (2338-2345).

[11] Le Cantique des cantiques, Julia Kristeva.

[12] Le Cantique des cantiques, Julia Kristeva.

[13] Le Cantique des cantiques dans l’exégèse traditionnelle juive, Robert Ifrah.

[14] L’amour et l’Occident, Denis De Rougemont, 1938

[15] Problèmes herméneutiques dans l’interprétation du Cantique des cantiques, Jean-Marie Auwers & André Wénin.