Interview Andreas Kaplan, nouveau dean de Paris

Bonjour, vous allez devenir le dean du campus de Paris, avant toute chose, pour ceux qui ne vous connaîtraient pas, pourriez-vous nous parler de votre parcours ? Comment – et pourquoi – en arrive-t-on à faire l’ENA pour ensuite devenir professeur et avoir des responsabilités administratives dans une école de commerce ?

J’ai fait moi-même l’ESCP, à l’époque, c’était un programme en 3 ans, comme vous en post prépa. Pour les internationaux aussi c’était en 3 ans. J’ai fait une année à Paris, une année à Oxford (le campus n’était pas encore à Londres) et une à Berlin. Après ces 3 années je ne savais pas quoi faire et on m’a dit d’aller faire du conseil. Mais ça ne m’intéressait pas. J’ai fait un an de petits jobs à Rome et à Madrid après l’ESCP pour réfléchir à ce que je voulais faire. Alors j’ai fait un doctorat à l’université de Cologne pour prolonger mes études. Plus j’arrivais à la fin de ma thèse, plus il devenait urgent pour moi de savoir ce que j’allais faire de ma vie. J’ai toujours été très intéressé par l’Europe, donc j’ai candidaté pour travailler à la commission européenne, ils m’ont refusé.
J’ai appris qu’il y avait une bourse pour les Allemands qui préparaient l’ÉNA. J’étais parti avec peu de confiance mais j’ai été admis à l’ÉNA. J’ai appris beaucoup de choses sur la France la bas. J’ai fait un stage à la préfecture de Tours, et j’ai compris que l’administration n’était pas parfaitement ce qui me convenait. En parallèle de l’ÉNA je donnais des cours à Sciences po, et j’ai beaucoup aimé ça. J’ai donc décidé de devenir professeur, d’abord à l’ESSEC puis à l’ESCP. Par un certain hasard, j’ai commencé à prendre des responsabilités à l’ESCP. Depuis 4 ans je dirige le campus de Berlin et maintenant depuis quelques mois je suis directeur de l’ESCP à Paris.

Vous êtes dean du campus de Paris, quelle légitimité aurez-vous ? Cette fonction sera-t-elle un remplacement des deans des deux campus ?

Non, ce n’est pas un remplacement stricto sensu. Les directeurs du campus de Paris, avant moi, avaient surtout des responsabilités administratives. Frank Bournois a souhaité, avec ma nomination, rajouter des dossiers académiques à la fonction. Je ne remplace pas Frank Bournois qui est notre directeur général et qui est mon patron. Je m’occupe simplement des dossiers plutôt Parisiens à sa place, ceux qu’il gérait auparavant en direct en plus de la coordination de tous les autres campus. Depuis quelques années, l’école vit une croissance importante; les autres campus que Paris, notamment, ont une croissance exponentielle. Une coordination et une harmonisation plus poussée des différents campus est devenue nécessaire. Avec ma nomination Frank Bournois ainsi que son management board auront plus de temps pour s’occuper de cela.

Quelle relation aurez vous avec Frank Bournois ? On dit qu’il s’est longtemps opposé à la nomination d’un dean de Paris.

Effectivement c’est une question qui date de plusieurs années : le dean doit-il, ou non, être un professeur. C’est quand même un dossier qui demande du travail car il y a plein d’équipes qui travaillent pour le campus de Paris et simultanément au niveau groupe, c’est- à-dire pour la coordination des différents campus. De décortiquer qui fait quoi, demande pas mal de réflexions. C’est une des raisons pour lesquelles ce dossier a été retardé. C’est peut être aussi mon égo qui parle mais pour faire ces changements il fallait peut-être avoir quelqu’un qui a déjà eu cette double expérience à la fois au niveau du groupe ainsi qu’au niveau campus. J’étais avant directeur académique et directeur de communication, les deux postes au niveau du groupe. Depuis quatre ans j’ai cette expérience de diriger un autre campus que Paris (Berlin). Mais Frank Bournois reste et demeure mon patron, je fais ce qu’il me dit de faire.

Quelle est votre vision pour l’ESCP ? Quels projets avez-vous pour le futur ?

Écoutez, je vais vous expliquer ce que j’ai fait à Berlin parce que je pense que c’est à peu près là où je pourrais être utile. On s’est concentré sur 3 domaines spécifiques car on peut pas tout faire. Le premier c’est la digitialisation. Quatre ans plus tard, on se rend compte en effet, à quel point il était important de travailler sur la numérisation des cours et penser la relation entre les cours en présentiel et les cours à distance etc.
Le second c’est le développement durable. Plein de dossiers à faire côté Développement Durable on avance et on a encore pas mal de progrès à faire. Après si on veut être cohérent il faudrait au moins se poser la question sur la nourriture qui est proposé dans la restauration à l’escp. Parce que je peux vous dire qu’à Berlin j’ai quand même commencé par l’angle des évents payés /organisés par l’école que le buffet était complètement végétarien. Si vous voulez me tuer, écrivez “plus de viande à l’ESCP”, ça marchera très bien.
Le 3ème, c’est favoriser l’entreprenariat. Ce sont les trois domaines où je pense avoir une valeur ajoutée aussi à Paris même si chaque campus a sa spécificité. On a eu pas mal de succès à Berlin sur ces 3 domaines car on a su travailler en équipe et c’est aussi ce que je compte développer en ici en faisant adhérer les gens à ce projet.
Autre chose : pour moi la Business School du futur s’intéresse beaucoup au “community building” car il y a de plus en plus de concurrence au niveau mondial. Avant la digitalisation, Harvard n’était pas un concurrent car on ne visait pas le même marché, maintenant ça l’est. La concurrence est devenue plus importante, les exigences des accréditeurs et des classements est devenue plus exigeante. La notion de communauté, elle, est plus difficile à digitaliser, je crois qu’il faut se concentrer là-dessus et bcp plus travailler cet esprit de communauté avec les parties intéressées. J’aurais pu parler de réseau, mais je préfère le terme communauté car il y a “commun”, c’est moins individuel.

Y a-t-il des projets qui vous tiennent à cœur par rapport à la diversité sociale à l’ESCP ?

Oui, le programme « Talent Spring » (auparavant appelé Double Ascension) notamment, qui a déjà été mise en place dans le master in management; il y a justement un concours un peu atypique pour les admis directs qui ont eu des difficultés dans leurs vies et n’ont pas les résultats suffisants par rapport aux autres mais ont montré une résilience, ont montré qu’il ont fait des jobs pour financer leurs familles et ont un fort potentiel. C’est un concours qui est complètement différent qui consiste plutôt en des mises en situation.
De surcroît,c’est une chance pour les autres de découvrir ce que peut être la vraie vie, car plein d’étudiants de l’escp n’étaient pas au contact de ces problématiques-là. Les mettre en contact avec ce monde fait écho à ce que je disais avec l’ouverture d’esprit. Je pense que ça ne peut être que bénéfique si on pouvait améliorer ça.

Quelle place tiennent les élèves issus de classe prépa dans votre vision de l’ESCP ? Bien des gens parlent d’une mise en commun des cours des bachelors et des post prépa, cette rumeur est-elle fondée ?

Je commence en disant que ce n’est pas ma décision à moi, donc vous êtes en sécurité. J’ai effectivement eu cette idée de fusionner quelques cours (quelques !) de prémaster avec le bachelor quand j’étais le directeur académique, car je trouve ça dommage qu’on promette aux étudiants post-prépa d’aller dans une école européenne et internationale alors qu’on arrive en prémaster et on se retrouve à 90-95% entre classes prépas/ entre français. Je pensais qu’en mélangeant bachelor et prémaster sur 1 ou 2 cours ça donne un peu plus d’international dès le départ. C’était le but. J’entends parfois aussi que le bachelor doit intégrer le mim et là je suis complètement contre, car le MiM et le bachelor sont selon moi 2 programmes généralistes A mon avis les enchainer l’un après l’autre n’est pas le chemin idéal. Ca peut exceptionnellement faire du sens si un bachelor est tombé amoureux à l’école et veut faire le MiM pour un double diplôme avec centrale mais franchement c’est exceptionnel. Pour moi un bachelor doit faire un Master Spécialisé après ou travailler ou le faire dans une autre école que l’ESCP car on veut quad même que chaque étudiant de chez nous ait le meilleur cv possible. C’est peut-être mieux d’avoir deux marques sur le CV plutôt qu’une.

Ne craignez-vous pas que ce mélange des genres sur certains cours pourrait faire peur à certains prépas qui voudraient moins aller à l’ESCP ?

Personnellement, je n’avais pas cette crainte, d’autres beaucoup plus apparemment. Ensuite comme d’habitude il y a une peur du changement mais je suis convaincu que s’il y avait ce mélange, les post prépas auraient vu que ça allait ensemble. Je trouve ça dommage qu’on ait maintenant 7000 étudiants dans l’école mais que la communauté se fasse qu’entre certains groupes et pas entre les 7000. Je pense aussi que plus d’autres populations d’étudiants pourront profiter de la vie associative, le plus ça renforcera la communauté et le mieux ce sera.

En un mot : quid du couloir des assos ?

Actuellement, le couloir des assos est fermé pour des raisons de covid-19. C’est normal c’est comme ça. C’est un cas de force majeur. Après moi j’aime bien le couloir des assos parce que justement ça donne aussi un peu plus d’intérêt à la vie associative. Après je suis aussi convaincu que quelques associations auraient aussi intérêt à ne pas être du couloir des assos pour être plus visibles dans le bâtiment. Je pense notamment à la JE qui gagnerait à être proche de l’endroit des relations entreprises de l’école. Car il y a souvent des malentendus qui pourraient peut-être être évités de la sorte. Je n’en sais rien. Il y a peut-être d’autres exemples. Je pense que d’autres pourraient être dans le couloir plutôt qu’ailleurs comme Shuffle. Après je comprends que les étudiants internationaux n’ oseraient peut-être pas aller dans le couloir des assos mais en même temps je trouve ça dommage que l’asso qui a comme objectif de mélanger les populations françaises et non françaises soit la seule association qui n’ait pas un local dans le couloir.

Question que nous posons à tous les intervenants : quel est votre idéal ?

Mon idéal est de ne pas s’enfermer dans ce qu’on a vécu auparavant. Je ne veux pas que ça donne l’impression que je parle uniquement aux prépas, que je leur demande uniquement à eux d’élargir leur vision car ça compte pour tout le monde, il y a plein de bachelors qui ont vécu dans différents pays car ils ont des parents diplomates ou autres et à eux aussi je dis que peut-être il faut regarder ailleurs. Moi j’ai toujours bénéficié du fait de regarder dans différents monde, d’apprendre de différents mondes.

Cette interview vous est proposée par Samuel Vrignon et Florian Werlé, membres de Streams.

Interview Pierre-Henri Tavoillot, maître de conférences en philosophie

 

Bonjour Monsieur Tavoillot, pour ceux qui ne vous connaîtraient pas, pourriez-vous s’il vous plaît nous parler de votre parcours ? 

J’ai commencé par faire des études d’histoire, puis de sciences politiques avant de basculer sur la philosophie. Je considère que la philosophie est plus performante que les autres disciplines pour comprendre le réel. Elle part de plus haut et elle englobe plus d’éléments : mais ce langage philosophique impose de prendre connaissance des autres disciplines pour prendre conscience des autres manières de réfléchir. C’est important de prendre de la hauteur pourvu qu’on ne reste pas tout le temps en haut. 

La philosophie est plus performante que les autres disciplines pour comprendre le réel.

Quand vous dites qu’il faut s’intéresser aux autres domaines qu’à la philosophie cela appelle une question :  pourquoi s’intéresser à autre chose qu’à l’absolu ? 

C’était la prétention de Hegel : il est un peu excessif. Il avait la prétention de penser le réel sans reste à partir du concept. Croire qu’on va pouvoir le faire est totalement irréaliste; mais se priver de s’engager dans le chemin me paraît également nocif. 

La philosophie doit nous aider à comprendre le présent. Il ne faut pas appliquer une sorte de narcissisme – étudier les grands auteurs du passé. Il faut comprendre pourquoi les grands auteurs du passé ont réussi à penser le passé. 

Une question d’abord sur l’histoire de la Pensée avant de passer à des considérations plus pratiques. Ma question portera sur Kant et Spinoza : leurs philosophies semblent de prime abord n’avoir rien de commun et souvent ils sont opposés : l’un croit en la libre volonté, l’autre dans le déterminisme ; Kant nous dit que nos actions doivent être porteuses d’universalité, Spinoza que le bien et le mal sont des choses relatives à notre Conatus. Pourtant, leurs pensées sont toutes les deux centrées sur le primat de la raison (je me fonde ici sur le chapitre XX du Traité théologico-politique de Spinoza  et sur Qu’est-ce que les lumières ? de Kant qui délivrent le même message : discutez autant que vous voulez mais obéissez) mais également sur l’utilisation de l’entendement dans le champ politique. Spinoza est-il le précurseur des Lumières ?

Spinoza fait partie de la démarche. La modernité vient de la négation du péché originel – l’homme est considéré comme un manque par rapport à un absolu. Spinoza comme Kant s’inscrivent dans un mouvement moderne. Spinoza critique les miracles, l’idée de création même. Ce sont deux voies possibles de la modernité. Gibson définissait la philosophie médiévale comme la servante de la théologie. La modernité vient quand la philosophie cesse de n’être que ça pour prendre une certaine autonomie. 

Kant dit que la philosophie des Lumières repose tout entière sur cette seule maxime : “Sapere Aude”, aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Quelle place possède le libre arbitre dans la philosophie des Lumières ? Est-il dissociable de celle-ci ?

Le principe de base – ce pourquoi je me sens plus kantien que spinoziste – ce qui révèle l’idée de modernité est l’idée d’autonomie et donc de liberté, d’une certaine forme de liberté. Il y a deux types de société : les sociétés hétéronomes (on se soumet à des lois que nous estimons être créées ailleurs qu’en nous-mêmes) et autonomes (lois qui ne viennent que de nous-mêmes). L’autonomie c’est considérer que nous obéissons à des lois qui ne viennent que de nous-mêmes. C’est la démocratie : le peuple choisit lui-même ses lois.  Ce sont des notions compliquées à concevoir ; souvent je donne cette image du Baron de Munchausen, ce baron légendaire germanique qui tombe dans un marais et qui veut s’en sortir en se tirant lui-même par les cheveux : comment l’humain peut s’en sortir seul ?

On peut détruire les lois à la fois parce qu’on les a faites et parce qu’on ne les a pas faites. L’idée qui caractérise le mieux la modernité est pour moi l’idée d’autonomie : la liberté fait partie de ce dispositif. Non pas que Spinoza n’y ait pas pensé mais sa critique me paraît contredire ce qu’il est en train de faire. Spinoza a une contradiction performative, il pense tout sauf ce qu’il fait lui-même – c’est-à-dire s’émanciper d’un certain nombre de carcans. Il utilise sa liberté pour dire qu’il n’en a pas. 

 

Et maintenant nous souhaitons orienter nos questions vers le monde contemporain, et ses liens avec la philosophie des Lumières. Complotisme, relents anti-démocratiques, haine de la contradiction et refus du débat, mépris des faits avérés : que reste-t-il du siècle des Lumières en France ?

On reste malgré tout dans le siècle des Lumières : nous sommes convaincus que la polémique, l’échange, l’argumentation sont des choses indispensables à la vie de la Cité. Là où les Lumières sont en situation problématique, c’est qu’elles pariaient sur une équation qui consiste à dire que plus de raison équivaut à plus de liberté qui signifie plus de bonheur. Or cette équation n’est pas évidente. La raison n’amène pas toujours plus de liberté : plus on sait, plus on est inquiet, plus on a peur. La peur est quelque chose qui nous prive de liberté et qui nous rend potentiellement malheureux. La lucidité n’est pas forcément la condition du bonheur. À certains égards, il vaut mieux ne rien savoir et ne pas être libre car c’est fatiguant et angoissant. Peut-être vaut-il mieux éviter et la liberté et la raison…

La lucidité n’est pas forcément la condition du bonheur.

Cette hypothèse d’une amélioration continue de la liberté, de la raison et du bonheur a donc du plomb dans l’aile. 

Alors que faire ? 

La première solution est d’arrêter tout ça, de revenir à la censure pour éviter les problèmes liés à la liberté. 

La deuxième solution que je privilégie consiste en encore plus de Lumières : plus de raison, plus de liberté, quitte à faire une croix sur un bonheur qui viendrait mécaniquement que je crois excessif.

La République et la démocratie sont fondées sur deux axiomes fondamentaux que sont la liberté humaine et le primat de la raison. Comment la République et la démocratie peuvent-elles faire face à l’idée d’inconscient du citoyen – pourtant considéré libre ? L’accepter pleinement – quitte à nier la réalité – ne reviendrait-il pas à signer le testament d’une société républicaine ? Le plein refus de cette idée d’inconscient individuel éloignerait-il trop les fondements théoriques de notre société de la réalité à laquelle ils sont rattachés ? 

Il faut partir de la situation des inventeurs de la Démocratie, comme les pères fondateurs aux États-Unis : force est de constater que pour eux, à l’époque, le peuple est analphabète, réactionnaire et plutôt adepte de l’Ancien Régime. Le peuple, la plèbe n’est pas conforme à l’image du peuple rêvé.

Le grand défi de la démocratie c’est au fond de créer le peuple – en France c’est d’ailleurs l’État qui a créé la Nation. La Nation est une création royale. De la même manière, le peuple doit être une création démocratique. C’est pour cela que la question de l’éducation est centrale en France : il faut fabriquer le peuple en l’éduquant, le former. Pour cela, il y a deux solutions : la version “totalitariste”, qui consiste à dire qu’il faut changer les mentalités grâce à l’école, avec l’idée de régénérer le peuple, le changer du tout au tout. Et puis il y a la version de Condorcet qui consiste à dire qu’il faut donner aux individus de quoi exercer leur métier de citoyen. C’est un projet libéral : il faut leur donner les moyens d’exercer leur libre arbitre, leur autonomie. Cela suppose d’abord l’instruction et ensuite une forme d’éducation à la vie collective. Le conflit persiste entre ces deux éducations.

C’est une question très politique que je vais vous poser maintenant M. Tavoillot. Dans Qu’est-ce que les lumières, Kant écrit : “Après avoir rendu stupide le bétail domestique et soigneusement pris garde que ces paisibles créatures ne puissent faire un pas hors du parc où ils les ont enfermées, ils leur montrent ensuite le danger qu’il y aurait à marcher seuls. Or le danger n’est sans doute pas si grand, car après quelques chutes ils finiraient bien par apprendre à marcher.” Est-il pertinent de faire un parallèle avec la situation actuelle dans laquelle les gens sont littéralement confinés dans un parc qui serait leur maison ? Que penser de l’infantilisation du citoyen ?

Je pense qu’il faut sur ce point, sur les questions d’infantilisation du citoyen, être très vigilant. Je pense que nous ne sommes pas du tout dans cette situation. Il ne faut pas oublier que la mort est un problème pour la liberté et qu’une épidémie représente un vrai défi pour des sociétés démocratiques car il faut revenir à l’idée de collectif. Je trouve que cette épidémie est intéressante à vivre car elle remet du commun dans le monde et dans la vie démocratique moderne, devenue hyper individualiste. Elle montre qu’on a besoin d’obéir, qui ne signifie pas étymologiquement se soumettre, devenir esclave. Obéir, au sens ob-audiere signifie “prêter l’oreille”, en prêtant l’oreille je m’aperçois que je ne suis pas seul au monde. Souvent on a tendance à dire que la citoyenneté est la désobéissance, mais je pense plutôt que la citoyenneté est essentiellement obéissance. Il peut arriver qu’on soit poussés à la désobéissance dans des situations où tout autre recours démocratique habituel est impossible. Dans ce cas là on a le devoir de la désobéissance. La situation actuelle ne justifie pas à mon sens le droit de désobéissance civile : l’utiliser la transformerait en petit véto personnel. Dans les moments de crise, il faut jouer le collectif, ce qui implique d’obéir à des règles. Je pense qu’il y aura un moment où il faudra rendre des comptes : les décisions prises passeront au crible de l’examen, et on virera les responsables. Les Français dans cette crise sont en réalité très solidaires, aussi parce que les aides de l’Etat jouent un rôle très important et sauvent des vies : il y a une solidarité nationale qui va dans les deux sens. Ce système fonctionne pour l’instant.

La situation actuelle ne justifie pas à mon sens le droit de désobéissance civile : l’utiliser la transformerait en petit véto personnel.

Le système républicain est donc fondé sur l’individualité de chacun. Si la République est un système universaliste, est-ce qu’il est concevable d’avoir une république mondiale ?

Je suis très kantien dans ma réponse : je pense qu’une république mondiale serait le meilleur signe d’un système totalitaire. Kant disait qu’il ne faut pas une république mondiale, mais pour faire la paix dans le monde, il faudrait que tous les Etats deviennent des républiques. Car ce qui caractérise une république, c’est que ceux qui font la guerre sont également ceux qui la décident, ce qui calme beaucoup les choses. Pour assurer une forme de paix perpétuelle, il ne faut pas une république mais le plus de républiques possible. La loi de l’Histoire veut que deux démocraties modernes ne se sont jamais fait la guerre. Les démocraties trouvent toujours d’autres méthodes pour régler leurs différends. L’idée d’une république mondiale serait donc très périlleuse, mais l’idée de plusieurs républiques serait déjà un très bon signe.

Pour nos lecteurs qui n’auraient pas lu votre livre, paru en 2019 aux éditions Odile Jacob, qui traite de cette question : comment gouverner un peuple roi ?

La conclusion du livre est que c’est très difficile et qu’il faut en prendre conscience. Nous, citoyens, sommes très difficiles à gouverner. L’art de gouverner est un art d’être gouverné. Il n’a jamais été aussi difficile de gouverner qu’aujourd’hui. Le gouvernement au “feeling” de jadis fait face à un gouvernement d’une difficulté considérable. Il faut en prendre conscience, au risque de toujours être déçu : la démocratie est un régime déceptif – on y croit, elle fait des promesses (la liberté, l’égalité, la fraternité, le bonheur) mais le compte n’y est pas. Donc on reporte la faute sur les élus, les gouvernants. Mais il faut bien savoir qu’on ne sera jamais totalement libres, totalement égaux. En prendre conscience, cela s’appelle devenir adulte. Si on se focalise sur l’espoir de toute puissance d’arriver à cet objectif, on va détruire ce régime qui nous permet d’être un peu libres, un peu égaux, un peu fraternels. Dans la partie la plus théorique du livre, on répond à la question bête de la définition du peuple : on propose alors la théorie des 5 peuples, selon laquelle rien ne serait pire que d’envisager un peuple qui aurait un seul visage. Ce serait un pouvoir sans limite, très dangereux. Il vaut mieux l’envisager comme un peuple à plusieurs visages, car cela permet de comprendre l’art politique. 

La démocratie est un régime déceptif.

L’art politique démocratique se constitue en quatre éléments d’une méthode : élections, délibérations, décisions et reddition des comptes. Si on manque une seule de ces étapes, le peuple et la démocratie disparaissent. Si on tient ces quatre moments, on est sûrs d’être en démocratie. Les citoyens et les dirigeants doivent comprendre la nature profonde de ces quatre moments. Chaque moment signifie quelque chose de très précis. Par exemple, le fait de rendre des comptes souligne un aspect extraordinaire de la démocratie : elle est le seul régime qui prévoit sa propre fin. Ces quatre moments sont potentiellement contradictoires, difficiles à concevoir, et il faut que collectivement nous grandissions pour comprendre ces piliers de la démocratie et essayer de les exercer au mieux.

Quel est pour vous le sujet politique de la décennie en France ?

J’aurai plusieurs réponses à cette question, puisqu’il y a deux éléments qui m’inquiètent pour la France aujourd’hui : le séparatisme, pas simplement des communautés musulmanes, mais la volonté dans les identités (néoféminisme, communautés radicales) de se sortir de la République et leur tendance à considérer que nous vivons une guerre (islamophobie, patriarcat intolérable, crime contre la planète) et qu’il faut exterminer nos ennemis. Cette lecture guerrière, m’inquiète. Je peux comprendre cette tentation, car le monde est difficile à comprendre et le simplifier permet de l’apprivoiser. C’est tentant mais très dangereux. Il est d’autant plus dangereux que ce type de scénario est utilisé par les élites, par les universitaires : c’est en cela que le débat sur l’islamo-gauchisme m’interpelle, car les universitaires mettent selon moi de l’huile sur le feu en donnant l’apparence de science à cette lecture conflictuelle de la société française. C’est ce que Jérôme Fourquet appelle l’archipel français : la res publica se fragmente dans des entités antagonistes.

Le deuxième point c’est l’anticipation de la prochaine crise : la prochaine crise sera à mon sens une crise qui concernera le monde cyber. Nous sommes devenus très dépendants au numérique et je pense qu’il y a une très grosse faiblesse de l’Europe sur la question du hacking, des attaques de plus en plus sophistiquées qui peuvent bloquer cette vie numérique devenue indispensable. On peut encore se préparer pour que cette crise-là soit maîtrisée dans l’avenir. Mais nous sommes dans une position de très grande faiblesse par rapport à la Chine, il faut lutter très vite sur ces sujets-là. 

Une dernière question que nous posons à tous nos invités : quel serait pour vous l’idéal à défendre ?

Aujourd’hui c’est l’idéal démocratique dont il faut retrouver la vertu enchanteresse. Quand on regarde l’Europe, on entend une musique un peu assourdissante qui dit que nous sommes la civilisation la plus abominable de l’Histoire de l’humanité, dans cette civilisation occidentale se condenseraient tous les maux – elle serait la plus patriarcale, raciste, colonialiste. Je propose face à cela une autre musique : toutes les grandes civilisations connues ont été patriarcales, colonialistes, racistes, violentes, etc. Or, parmi toutes ces civilisations il n’y en a qu’une seule qui a inventé l’antipatriarcat, l’anticolonialisme, qui a déployé une attention aux plus pauvres et a fait disparaître la misère en France (au sens de misère de Victor Hugo), qui a aboli l’esclavage. Cette civilisation, c’est quelque chose de grand. Donc nous devons réaffirmer cette civilisation qui est une civilisation de l’émancipation, de l’égalité, de l’attention aux défavorisés. Au lieu de nous accabler de honte, elle devrait nous remplir de fierté. C’est cette prise de conscience-là qui devrait être la priorité aujourd’hui.

Cette interview vous est proposée par Samuel Vrignon et Eugénie Viriot, membres de Streams.

Interview Nathalie Arthaud, porte-parole de Lutte Ouvrière

Madame Arthaud, vous avez été candidate à la présidentielle et Lutte Ouvrière n’est pas un parti nouveau. Pour ceux qui malgré tout ne vous connaîtraient pas, qu’est-ce que Lutte Ouvrière : 

Lutte Ouvrière est une organisation politique communiste révolutionnaire. Un de nos mots d’ordre c’est que – à la suite de Marx d’ailleurs – nous prolétaires, sauvons nous nous-mêmes.  Nous sommes convaincus que les opprimés ne pourront s’en sortir qu’à travers de leur propre lutte collective. Ça ne viendra pas d’en haut et ça nécessite un bouleversement complet de la société, une révolution. Nous revendiquons l’héritage de Marx, de Lénine, et bien sûr de Trotsky.

Vous vous dites révolutionnaire mais pourtant vous vous présentez à des élections : un engagement politique est-il plus rapide qu’une révolution ouvrière ?

Sans aucun doute puisque l’engagement est à l’échelle individuelle, la révolution est à l’échelle de la société. La société ne fonctionne que parce que les gens croient que la société ne peut pas fonctionner autrement et qu’on ne peut pas la changer, ils ont intégré leur exploitation. On cherche à faire que des millions de consciences comprennent qu’une autre société est possible ; c’est un processus rare dans l’histoire qui survient lorsque la colère se transforme en révolution. C’est assez peu prévisible, aucun révolutionnaire ne les avait prévues. La révolution française, la révolution russe, la commune de Paris : tout ce qu’on peut constater c’est qu’à un moment, la colère était suffisamment profonde pour mener à un soulèvement général.

L’engagement politique est à un autre niveau, c’est un processus individuel qui part d’une révolte personnelle contre la société.

Aujourd’hui, les opprimés sont-ils les mêmes qu’au temps de Marx et d’Engels ? 

Le monde du travail a changé mais les mécanismes de l’exploitation n’ont pas changé. Les classes sociales et leurs dépendances mutuelles n’ont pas changé. La société reste divisée en 2 grandes classes sociales ; l’une qui rassemble ceux qui n’ont pas d’autres choix que de vendre leur force de travail ; l’autre qui s’arroge le fruit du travail. Aujourd’hui, on travaille pour le compte de capitalistes qui prélèvent la plus-value et qui n’ont pas à travailler.

Si le problème est sur ceux qui ne produisent pas de valeur, considérez-vous que nous, étudiants en école de commerce, notre travail a de la valeur ? Considérez-vous que les managers et les cadres supérieurs fassent partie du prolétariat ?

Bien sûr ! Le travail a besoin d’organisateurs, même ceux qui ne sont pas directement productifs ont un rôle dans la production de richesse. Dans cette société capitaliste, on peut quand même se dire qu’il y a pas mal de gâchis. Quand je vois l’énergie qui est mise dans les campagnes marketing je ne peux pas m’empêcher de me dire que c’est un peu dommage.

Mais ce n’est pas ça qui définit les classes sociales : ce qui les définit c’est de dépendre de ceux qui possèdent le capital et qui vont décider de notre avenir.

Ceux qui possèdent et qui placent le capital pour qu’ils soient le plus productif, qu’en penser ? Ce travail est-il inutile ? 

Moi je suis pour l’expropriation du capital. Je pense que ce capital est contrôlé par une minorité de capitalistes et de grandes familles bourgeoises. Mais c’est contraire à l’intérêt collectif. Il faudrait qu’on puisse collectivement choisir où investir ces capitaux, où ils seront le plus productif. Aujourd’hui, on a sous-investi dans la santé. Je pense que collectivement on aurait décidé d’investir plus dans les médicaments et les laboratoires pharmaceutiques.

Ce capital est le fruit du travail de générations de salariés, nous contestons le fait qu’il soit dans les mains de cette minorité qui puissent choisir où l’investir.

Le 8 mars s’est déroulée la journée de la femme qui nous rappelle les inégalités de genre qui continuent à ronger notre société. Quel rôle auront les femmes dans la révolution communiste ? 

Le capitalisme est une société d’oppression, il est tout entier rapports de dominations. L’écrasante majorité des travailleurs dépendent des capitalistes pour vivre. C’est le rapport fondamental de domination. À côté de ça se greffent tout un tas de rapports de dominations, à côté de ça il y a des discriminations envers les femmes, envers les gens qui ont la peau noire etc.

Nous pensons qu’on ne pourra pas se débarasser de ces discriminations, il faut d’abord se débarrasser de la discrimination principale qui est celle de la possession par une minorité des moyens de production. Mais oui, la lutte ouvrière a toujours été solidaire des autres combats contre l’oppression.

Pourquoi alors que la classe ouvrière est de plus en plus touchée par la désindustrialisation et la mondialisation, les résultats électoraux sont bas depuis 10 ans ?

Il n’y a pas de rapport mécanique entre l’aggravation de la misère et les révoltes. Et ce n’est pas parce que l’on est dans une crise profonde, qui condamne de plus en plus de femmes et d’hommes à la galère, que les opprimés trouvent l’énergie de se battre.

Cela ne se passe pas comme ça et on l’a vu dans la crise de 1929, par exemple, qui a frappé le monde entier. Il y a eu pas mal d’années d’abattement, de consternation, des années d’assommoir en quelque sorte, où on accuse le coup, on essaye de survivre, de se débrouiller et se battre pour le quotidien prend toute l’entièreté de l’énergie. Ce n’est qu’un peu plus tard, y compris aux EU, dans les années 34-35, qu’il y a eu des révoltes ouvrières d’envergure. En France il faut attendre 36 pour voir ces révoltes. Il n’y a rien de mécanique. Mes convictions et la conviction qu’il y aura des révoltes, c’est que la force révolutionnaire des travailleurs, des opprimés, existe toujours et n’est pas du tout indexée sur nos résultats électoraux. Ce sont des choses très différentes et des mécanismes qui n’ont rien avoir.  Ce n’est pas parce que Lutte Ouvrière va faire 0,5% des voix qu’il n’y aura pas de grandes révoltes dans l’année.

Une union de la gauche est-elle envisageable ? Quelle place pourrait y avoir Lutte Ouvrière ?

Notre perspective n’a rien à voir avec celle de la France Insoumise ou avec celle de la gauche ou du Parti Communiste Français parce que nous ne voulons pas gérer cette société dans le cadre du capitalisme. Nous pensons qu’il n’est pas réformable, pas amendable, ne peut pas être adouci. C’est un système qui est en crise, qui a des contradictions. L’avenir qu’il nous promet est d’aller de crises en crises. Crises économiques mais pas seulement : crises sociales, écologiques, migratoires.  Nous nous revendiquons de l’héritage de Marx, de Lénine et de Trotsky dont les partis avaient pour objectifs de supprimer le capitalisme et ne pas en prendre la tête, ne disant pas qu’eux, à sa tête, parviendraient à faire tourner le capitalisme rond et à le rendre moins injuste et inégalitaire. Notre perspective reste bel et bien le communisme révolutionnaire. Tant que les travailleurs, les opprimés, les exploités ne pèsent pas sur la société, ne se battent pas pour imposer leurs intérêts, qui correspondent à ceux du plus grand nombre et qui vont dans le sens de l’intérêt général, il n’y aura pas d’amélioration. Mon engagement et mes participations électorales consistent en cette prise de conscience que ça ne tombera pas d’en haut.

Demain vous êtes élue, que faites-vous ?

Je ne peux pas être élue demain. C’est de la politique fiction. Je mets en avant des idées qui sont à contre-courant et qui sont aujourd’hui minoritaires. Et j’espère bien qu’un jour elles deviendront majoritaires. Et quand elles le deviendront, les femmes et les hommes, convaincus qu’il faut renverser ce système, n’attendront pas les élections, ils se mettront en grève, occuperont leurs usines et les rues, et construiront par le bas une nouvelle société.

Quand je participe dans ces élections, je défends mes idées. Simplement, nos idées sont communistes révolutionnaires. Mon objectif c’est que les travailleurs, qui font tourner toute la société, se battent de façon à prendre le contrôle de cette dernière et de ce qu’il s’y passe.

Quel sera le point de bascule qui mènera la France et le monde vers la grande Révolution Prolétarienne ? 

Je ne peux répondre que sur l’histoire et sur ce qu’il s’est passé. Des révoltes il y en a plein, je suis convaincue qu’il y en aura d’autres bien plus massives et déterminées qu’y compris ce que l’on a connu avec les gilets jaunes.

Il ne dépend de personne de déclencher cela. Il n’y a pas de slogans, de formules magiques. Ce n’est pas tellement mon problème parce que je suis convaincue que tout dans la société pousse à cela. Parce qu’il y a plein d’aspects barbares dans la société actuelle. Aujourd’hui, dans des pays riches comme la France, il y a des gens qui peuvent claquer des dizaines ou des centaines de milliers d’euros alors que sur le reste de la planète des gens vivent avec 20 centimes. Je suis révoltée mais je suis convaincue que ce que je ressens prendra les tripes de millions d’autres.

Mon combat, c’est de dire que cette société capitaliste est injuste, folle, absurde, un gâchis sans nom, qui ne peut que nous amener dans une impasse barbare. Il faut viser une société supérieure qui est la société collective sans classes sociales, sans la domination bourgeoise, sans ces capitaux qui fondent la richesse d’une minorité et leur donnent ce pouvoir d’organiser la société.  Ce qui est dingue c’est que quelques-uns, avec leurs milliards de capitaux, peuvent décider d’orienter la société sur un chemin qui ne correspond qu’à leurs intérêts. On fait de la propagande en fait pour le communisme révolutionnaire et cela même quand je me présente dans des élections.

Le communisme a été essayé et a eu des conséquences partout dans le monde, on pense à l’Union Soviétique, à la Chine ou encore à Cuba et au Cambodge. Qu’est-ce qui va changer si vous installez le communisme par rapport aux crimes passés des régimes communistes ? 

Le communisme a été essayé, j’aime bien cette expression *rires* ce n’est pas tout à fait comme ça mais il y a quelque chose de vrai. Le communisme n’a été tenté que dans seul pays à mon avis, en Russie, ça ne s’est pas bien passé, je suis tout à fait d’accord  je ne le nie pas. Je suis Trotskyste, Trotsky a dénoncé dès 1923 le stalinisme, en expliquant que la révolution dégénérait et que la bureaucratie confisquait le pouvoir aux travailleurs, il expliquait aussi qu’il fallait renverser cette bureaucratie, renverser le stalinisme et les trotskystes en sont morts, ça a été une guerre à mort contre les staliniens. Le communisme a été tenté dans un pays, un grand pays, il y a une dégénérescence du pouvoir ayant donné naissance à une dictature infâme qui a caricaturé et dénaturé le communisme. Mais le capitalisme, on ne l’a pas essayé, on y est dedans depuis plus de 200 ans, à l’échelle du monde, mais c’est quoi son bilan ? Parce que moi je veux bien qu’on fasse le bilan des morts, le bilan des dictatures mais de toute façon on n’arrivera pas à la cheville des méfaits et des malheurs engendrés par cette société capitaliste, et pourtant, personne ne se pose la question de faire le bilan du capitalisme. Moi, le bilan, je le fais tous les jours ! C’est un échec sans nom !

On peut dire que le capitalisme a engendré une hausse de l’espérance de vie, du PIB par habitant, etc, pour tous, évidemment moins pour les plus pauvres mais on a toujours une constante d’augmentation des revenus.

L’augmentation des revenus ne veut pas forcément dire l’augmentation du progrès. Par rapport aux potentialités de la société, ce qu’elle est capable de faire, ce qu’on en fait est un gâchis effroyable. Toute notre société est basée sur des femmes et des hommes qui sont traités comme des bêtes ! Pour moi, c’est un échec absolu. Bien sûr, nous on peut se détacher de tout ça, on est dans un pays riche, on fait partie de ceux qui ont la chance de vivre dans des pays impérialistes qui ont bâti leur prospérité en colonisant une partie de la planète et qui ont pris de l’avance dans la course folle à la compétition internationale. Je suis désolée mais on peut discuter de l’union soviétique, y compris de l’union soviétique stalinienne : l’espérance de vie a énormément augmenté, le degré d’alphabétisation aussi, la culture aussi, la science aussi, tous ces critères dont vous me parlez ont progressé mais il n’empêche que ça n’avait rien à voir avec la société à laquelle j’aspire car c’était une dictature qui gâchait un tas de possibilités mais il y avait beaucoup de développement, il faut réfléchir à ça. On ne peut pas nier que même avec le stalinisme, il n’y ait pas eu d’usines, de routes, d’expériences spatiales, etc. Ce n’est pas le fait que la science progresse ou le PIB/habitant qui est important, c’est vrai pour toutes les sociétés. Le capitalisme est marqué par le sous-développement, par des inégalités, par un gâchis sans nom, par les crises, par les guerres ! Si on fait le bilan des morts, désolée de vous le dire, mais le capitalisme a bien plus de morts sur la conscience.

En cas de révolution prolétarienne, peut-être des gens s’opposeront à l’instauration du nouveau régime, que ferez-vous des opposants ? Auront-ils la liberté de leur refus ?

Cela peut être une super idée de les mettre sur une petite île avec tout ce dont ils ont besoin pour être heureux.

Bien sûr qu’il y aura des oppositions, y compris celle de l’Etat, comme cela s’est passé avec les gilets jaunes. Une révolution c’est le choc des intérêts contradictoires. Mais j’espère que le massacre des communards à Paris en 1871 ne se reproduira pas, j’espère qu’ils gagneront cette révolution qui supprimera la liberté d’exploiter les autres. Car c’est la seule liberté que nous voulons.

A-t-on manqué d’armes dans le passé ? Est-ce que vous conseillez aux opprimés de s’inscrire dans un stand de tir, de s’armer en attendant la révolution ?

Non. En 1917 les armes avaient été mises dans les bras des ouvriers et paysans, en 1871 aussi les révolutionnaires avaient des armes. Et puis dans d’autres révolutions, comme les œillets au Portugal, c’est l’armée qui a basculé avec les armes. Une révolution c’est aussi le basculement de la violence légitime de l’Etat et la société bourgeoise vers les révolutionnaires.

Mais la violence aujourd’hui dans la société c’est d’être pauvre. Et si cette situation persiste c’est qu’il y en a qui en tirent profit, et qui donc ne lâcheront pas leurs privilèges. Il n’y aura pas seulement des manifestations dans la rue, il y aura des combats. La violence est déjà là, mais comme les opprimés ne ripostent pas, la paix semble régner, personne ne semble souffrir.

La violence c’est aussi celle qu’on produit avec les guerres aux quatre coins du monde.

En guise de comparaison des vertus du capitalisme et du communisme, que penser de la différence de situation entre la Corée du Sud et la Corée du Nord ?

Je ne me réclame sûrement pas de la Corée du Nord, ni de la Chine d’ailleurs. Nous avons toujours combattu le stalinisme, c’est le fondement de notre existence séparée avec le PCF.

Cependant la Corée du Sud a profité des capitaux des puissances impérialistes. La Corée du Nord a fait le choix de se couper du monde, Cuba y avait été contraint. Nous pensons que le communisme n’est envisageable qu’à l’échelle planétaire. Je ne suis pas contre la mondialisation, je suis contre le capitalisme dans la mondialisation. La productivité qu’elle permet est un facteur de développement. Donc je ne suis pas du tout pour qu’on défasse les FMN. Les travailleurs doivent prendre le pouvoir de ces FMN.

La convergence des luttes avec la théorie de l’intersectionnalité ne serait-elle pas une dispersion, ne dessert -elle pas la cause de la lutte des classes concentrée sur la réalité matérielle du rapport de production ?

Bien sûr il y a des oppressions supplémentaires qui peuvent s’ajouter ici et là. Mais entre exploités nous devons les dépasser et reconnaître le fond commun de la domination dans le rapport de production.

Il faut être capable de se rassembler malgré la mise en concurrence les divisions que le gouvernement crée pour nous séparer.

Qu’est-ce que la France doit faire face à la crise du COVID ?

La faiblesse des investissements s’explique par la saturation des marchés à travers le monde. Ce n’est pas le Covid qui a déclenché la crise du capitalisme. La crise ne peut se régler qu’en supprimant le capitalisme.

C’est ce que dit Marx : le capitalisme est rongé. Il n’y a pas même pas besoin d’avancer vers la révolution puisque le capitalisme va mourir de lui-même. Comment est-ce que vous expliquez que depuis Marx le capitalisme n’est pas mort de lui-même ?

Le Manifeste est vraiment d’actualité. Marx explique comment le capitalisme qui est basé sur la propriété privée des moyens de production socialise dans le même temps les moyens de production, c’est-à-dire organise le système productif de façon de plus en plus collective. En effet, nous sommes de plus en plus nombreux à participer au processus de production à travers le monde. Le paradoxe c’est qu’en même temps que le capitalisme nous a mis en situation de travailler collectivement, il a entraîné une concentration des décisions.

Après la première guerre mondiale, la révolution russe s’est transformée en une vague révolutionnaire : Hongrie, Allemagne, Italie, France. Le capitalisme a failli être renversé.

Les premiers à avoir joué un rôle contre-révolutionnaire ont été les Sozialdemokrates. Donc oui jusqu’à maintenant la bourgeoisie a été plus forte. Les partis qui se prétendaient révolutionnaires mais qui se sont finalement vendus au capitalisme portent aussi une grande responsabilité.

Toutes les contradictions pointées par Marx sont aujourd’hui plus grandes que jamais.

Le socialisme doit-il passer comme le dit Marx par la dictature du prolétariat ?

Oui. Aujourd’hui c’est la dictature du capital. Nous revendiquons que demain ce soit celle des travailleurs.

Si vous deviez conseiller à un étudiant de l’ESCP un idéal à poursuivre, quel serait-il ?

Pour moi, l’idéal est une société sans exploitation. Une société vraiment libre. Même vous les étudiants en école de commerce, allez passer par là. Vous allez devoir vous vendre. C’est quelque chose que je n’ai jamais pu accepter. Et pourtant, j’avais des arguments pour me vendre. Mais ce sentiment a fondé ma révolte : comment ma vie peut dépendre d’un quidam ? C’est pour ça que j’ai fait l’agrégation.

Cette interview vous est proposée par Samuel Vrignon et Antonin Carbiener, membres de Streams.

Interview Romain Noguet, président du BDE de l’ESCP

Avec la révélation du nouveau mandat du BDE qui approche, l’équipe Streams est allée poser les questions les plus brûlantes à son nouveau président.

 

Cette année, du fait des circonstances sanitaires, la constitution du BDE n’a pas suivi la procédure habituelle (listes, campagnes, élection, etc.).

Vous n’avez pas eu l’occasion d’organiser tous les évènements qui ont lieu dans un contexte habituel de listes, pensez-vous que vous serez assez formé pour organiser les prochains évènements ?

La période étant compliquée, nous n’avons pas eu le plaisir de lister. C’est quelque chose qui a manqué mais ce n’est pas pour autant que le BDE ne sera pas préparé pour cette année. En effet, nous avons eu des formations pendant la période de recrutement qui nous ont permis d’en apprendre plus sur la fonction et la façon de gérer le BDE (préparation de planning de communication, formation au démarchage, à l’organisation d’un SMAQ, etc). De plus, nous travaillons beaucoup avec le mandat précédent pour que la transition se passe au mieux.

 

Pensez-vous que sans élections, le BDE aura la même légitimité que les autres années ? De nombreuses personnes ne connaissent pas la composition du BDE 2020-2021, ni même le nom de la liste. Qu’allez-vous faire pour changer ça, la SCEP va-t-elle bientôt connaître votre BDE ?

Je pense que nous avons la même légitimité que les mandats précédents. Nous avons été sélectionnés à l’issue de « formations », donc nous avons été sélectionnés à partir de nos compétences et non pas au hasard. Pour ce qui est de la composition du BDE de cette année, nous avons dû commencer par « teambuilder » car beaucoup de personnes ne s’étaient jamais vues depuis notre sélection. Une fois cette période passée, nous avons pu nous consacrer à la communication sur notre mandat et notre thème.

 

Cela se ressent-il sur la cohésion du BDE actuel ? Les autres années, les membres d’une liste se connaissaient, et étaient avant tout une bande de potes. Cette année, la procédure de recrutement a réuni des gens qui se connaissaient à peine. 

Le contexte particulier et la nouvelle forme de recrutement a nécessité quelques adaptations. Nous avons dû faire en sorte de créer les conditions pour faire émerger cet esprit de cohésion que l’on peut retrouver dans les listes. C’est pour ça que certains projets ont pris du retard. Nous devions d’abord nous consacrer à la cohésion de notre mandat pour pouvoir travailler de manière efficace sur nos projets. Il y a tout de même un avantage pour la cohésion cette année : sans liste, nous retrouvons moins cet effet de cassure entre les deux listes (liste gagnante et cooptés) au sein du BDE.

 

L’objet du BDE est d’organiser des évènements, mission qui est compromise par les circonstances sanitaires. En ces temps difficiles, marqués par le décrochage croissant des étudiants, des solutions en accord avec le protocole sanitaire sont-elles envisagées pour renforcer la cohésion de la promo ?

En effet, nous travaillons beaucoup pour essayer de créer des liens parmi les étudiants de notre promo. Ce n’est pas une tâche facile, tous les évènements s’annulent petit à petit, mais nous gardons espoir : par exemple, une nouvelle semaine des assos aura lieu les semaines du 15 et du 26 mars, avec pour objectif de faire revivre un peu l’ESCP avec des évènements en présentiel et en distanciel. Nous sommes également en discussion avec plusieurs entreprises pour organiser de nouveaux projets, des évènements destinés à la promo. Enfin, nous serons prêts pour la reprise dès que les mesures sanitaires seront levées. Cette période est difficile pour toutes les associations et le BDE n’est pas une exception.

 

Question à laquelle vous vous attendiez sûrement… Alors que la fin de l’année approche, de nombreux étudiants ont le sentiment que leur cotisation BDE n’aura été rien d’autre qu’une perte d’argent. Le BDE compte-t-il organiser des évènements en présentiel avant la fin de l’année ? Une compensation est-elle envisagée pour l’année prochaine ?

La question des cotisations est une question brûlante à l’ESCP et c’est compréhensible. Il faut néanmoins savoir que nous ne jouons pas avec cet argent. L’argent des cotisations a toujours servi à l’organisation d’évènements pour toute la promo. La décision d’un éventuel remboursement sera prise à la fin de l’année en fonction des évènements qui auront pu être organisés dans l’année. Mais nous ferons toujours en sorte que le fait d’avoir cotisé cette année soit plus avantageux que de cotiser en M1.

 

Être président du BDE, c’est d’une certaine manière être le président de toute la scep. Est-ce que tu as le sentiment de représenter les étudiants de l’ESCP ?

Je ne me sens pas « président de la SCEP ». En effet, je suis président du BDE, mais cette fonction ne me place pas comme supérieur aux autres étudiants ou aux autres associations. Cependant je me sens représentant des étudiants et des intérêts des étudiants par rapport à l’administration. Et cela fait partie de mon rôle de faire le lien entre les étudiants, les associations et l’administration.

 

Les montants des cotisations pour le BDE sont élevés, et les soirées sont chères pour les non-cotisants. Les étudiants boursiers sont exclus de la vie étudiante en école de commerce, du fait des cotisations élevées. Existe-t-il des cotisations adaptées aux boursiers ? Sinon, cela pourrait-il se mettre en place ?

Non, il n’y a pas de cotisations adaptées aux boursiers actuellement. Mais nous sommes sensibles aux coûts liés à la vie étudiante : nous sommes d’ailleurs en partenariat avec la BRED qui est la seule banque offrant des prêts sans garant, clause à laquelle nous tenons tout particulièrement. De plus, nous sommes toujours ouverts à la discussion avec les étudiants en difficulté financière. Il est par exemple possible de payer sa cotisation en plusieurs mensualités pour éviter des dépenses trop lourdes.

 

Les soirées BDE sont souvent prises pour cible par certains journaux, qui y dénoncent des dérapages, notamment en matière d’alcool. S’il s’agit parfois de pur sensationnel, certains faits sont indéniables. Le mail envoyé par Franck Bournois la semaine dernière nous a rappelé que l’ESCP n’est pas à l’abri de tels dérapages. Si le BDE 2020-2021 n’a pas encore eu l’occasion d’organiser des soirées, quelles mesures comptez-vous prendre pour éviter de telles situations ? Quelles étaient les mesures prises par vos prédécesseurs ?

Ces actes sont évidemment à condamner et le BDE reste dans cette ligne de pensée. Nous augmenterons notre vigilance à chaque évènement et nous sommes ouverts à toutes les suggestions par rapport à ce sujet. J’aimerais préciser que le BDE n’a jamais eu à faire face à des scandales similaires à ceux qui sont arrivés récemment. Nous travaillons d’arrache-pied avec l’administration pour mettre en place des ateliers de sensibilisation à l’alcool et aux premiers secours notamment pour les présidents d’associations. Lors des soirées, un Dispositif Prévisionnel de Secours de la Croix-Rouge est toujours présent pour venir en aide si besoin.

 

Cet article vous est proposé par un membre de Streams.

Interview Stéphane Distinguin, président des alumni de ESCP

Stéphan Distinguin, est créateur de nombreuses start-ups et dirigeant de FaberNovel, entreprise en conseil en stratégie numérique et de plus en transition énergétique. Elève de l’ESCP de la promotion 1997, il est élu alumni de l’année en 2014 et élu président de l’association des Alumni en 2018.

Vous qui êtes passionné par l’éducation, qu’avez-vous pensé de votre scolarité à l’ESCP ? Quel souvenir en avez-vous ?

L’Ecole vous choisit et vous finissez par la choisir aussi. Votre question me ramène vers de bons souvenirs mais aussi à une responsabilité du fait de la crise sanitaire, les frais sont beaucoup plus élevés que ce que j’ai pu avoir.

Certains souvenirs d’éducation m’ont beaucoup marqués. Les cours de Patrice Stern sur la négociation me servent encore. La finance, la compta servent vraiment à avoir des bases pour débuter une carrière. L’Ecole apporte une capacité à apprendre, le principal est de toujours continuer à se former.

Vous avez été élu alumni de l’année en 2014, président de l’association des Alumni en 2018, quel est l’objectif de cette association ? Quelle est l’utilité du site pour les étudiants qui sont encore dans leur cursus master ?

Le réseau alumni est une composante importante dans une Ecole. L’enjeu est de se rencontrer et de maintenir le lien. Je le dis fermement, ce n’est pas un réseau fermé, nous avons aussi un devoir de solidarité avec des personnes hors ESCP.

Je le dis fermement, ce n’est pas un réseau fermé, nous avons aussi un devoir de solidarité avec des personnes hors ESCP.

Les promos ont énormément évolué. A mon époque c’était les tout débuts de l’alternance. Avec les multicampus, les durées d’études variables, les stages, cela devient moins évident de créer un sentiment d’appartenance. C’est le premier des enjeux de l’association : nourrir et utiliser pour le bien de chacun, par le réseau, ce sentiment d’appartenance. C’est un peu un SAV.

Les alumni sont ceux qui sont dans la vie active, ils sont dans les entreprises et doivent créer le lien entre les étudiants et l’Ecole de façon à permettre l’insertion dans la vie active. Permettre à l’Ecole d’être la plus pertinente dans la formation dans l’optique d’être familier avec le monde de l’entreprise. Les étudiants d’écoles de commerce sont intéressés par des structures de plus en plus diverses. A mon époque il y avait les premiers à décider de s’investir dans des ONG, à décider d’entreprendre. La carrière en très grande entreprise est moins une évidence qu’avant. Ce qui renforce la nécessité d’avoir un réseau d’alumni impliqués, qui représente cette diversité pour que les étudiants puissent trouver les débouchés qui les intéressent le plus. Quel que soit le métier qui vous intéresse, vous trouverez probablement quelqu’un qui peut vous apporter quelque chose dans le réseau des anciens. Fabien Nury, scénariste de la série Paris Police, le plus gros budget jamais vu en France vient de l’ESCP. Frédéric Salat-Baroux, secrétaire général de l’Elysée, vient de l’ESCP. Je ne dis pas qu’ils vous répondront mais on peut toujours essayer.

L’association pèse aussi sur la gouvernance de l’Ecole. Je siège au CA. Je participe à toutes les instances pour s’assurer que les mesures prises sont respectées.

Vous venez d’une famille d’enseignants, vous n’avez pas forcément eu accès directement à un réseau avantageux pour se faire une place dans le monde des affaires. Quel conseil donneriez-vous aux étudiants dans la même situation que vous aviez eue, LinkedIn ? Le site alumni ?

D’abord je vais vous dire un truc un peu vieux jeu : il faut être curieux et poli, inspirer confiance. Les personnes qui s’adressent à moi poliment qui me demandent quelque chose, quand il y a de la curiosité et un projet, je considère qu’il faut répondre, que la personne vienne ou non de l’ESCP. La confiance c’est des choses simples : répondre aux emails, être là à l’heure. Le deuxième point, c’est les convictions. Qu’est-ce qui vous donne envie de vous lever le matin tous les jours ? Le réseau ça vient en troisième point. Les gens nous aident seulement si on est convaincu et qu’on inspire confiance.

Pour former un réseau il faut sortir, aujourd’hui ça n’est pas possible. Donc il faut identifier les têtes de réseaux qui permettent d’identifier les contacts dont vous avez besoin, d’étendre votre réseau.

Donc il faut identifier les têtes de réseaux qui permettent d’identifier les contacts dont vous avez besoin, d’étendre votre réseau.

Comment un étudiant de l’ESCP peut-il utiliser le réseau des alumni pour trouver un stage, et plus généralement pour avoir une communauté sur laquelle s’appuyer ?

On a prévu une campagne d’appels des anciens vers les étudiants, particulièrement ceux en dernière année dont on considère qu’ils ont eu une expérience particulièrement dégradée. Ils s’apprêtent à être diplômés, il faut voir comment ils vont, et avoir d’autant plus ce sentiment d’appartenance et de solidarité. Plus de 1000 anciens élèves ont répondu volontaires pour appeler les étudiants actuels de l’ESCP. Les gens ont envie de vous aider, ne soyez pas timides et ça se passera bien.

Plus de 1000 anciens élèves ont répondu volontaires pour appeler les étudiants actuels de l’ESCP.

A propos de votre carrière :

En 1997 vous êtes diplômé de l’ESCP et vous rejoignez Deloitte. Pourquoi un cabinet d’audit ? Pourquoi avez-vous arrêté ?

C’étaient les stages les mieux payés. Ceux dont les parents étaient déjà dans le business se sont tournés souvent plus vers les banques d’affaires, le conseil stratégique qui permet plus rapidement d’accéder aux plus hauts postes. Mais peut-être que si j’avais fait ce choix je n’aurais pas eu ensuite l’opportunité de faire de l’entrepreneuriat. Internet est arrivé et il est devenu possible de créer des choses.

Vous êtes le fondateur de FaberNovel, une entreprise de conseil et d’investissement dans le numérique. Je trouve que vous vous êtes lancé très tôt dans ce projet, en 2003 ? On vous a aidé financièrement, on vous a conseillé ? 

J’avais une vocation, celle de créer, plutôt créer une entreprise qu’être artiste. J’ai investi très tôt dans des start-ups, j’en ai créées. Une entreprise c’est assez simple, pendant longtemps ça ressemble beaucoup à des finances personnelles . Il faut comprendre que la facturation est clé : gagner de l’argent et recouvrir ses créances le plus vite possible. C’est aussi important d’avoir des clients fiables. J’ai toujours cherché à avoir des très gros clients très solvables.

Il faut être clair sur le fait qu’entreprendre est un acte très solitaire, surtout dans les années 2000. Aujourd’hui les réseaux sont constitués, des start-ups sont spécialisées, tout ce qu’on appelle l’écosystème s’est très bien développé et organisé. Mais ça demeure un acte solitaire.

Entreprendre est un acte solitaire.

Quand on demande à Elon Musk ce qu’il dirait à quelqu’un qui a besoin d’être motivé, il répond “rien”, ceux qui entreprennent n’ont pas besoin des autres pour être encouragés.

Que diriez-vous à un étudiant qui a une idée innovante, qui voudrait monter un projet ? L’ESCP peut-elle lui être utile ? La Blue-factory ?

Entreprendre c’est une forme d’obsession, c’est un peu comme l’amour. C’est plus que d’avoir une idée. C’est plus que se dire “je veux être chef d’entreprise”. C’est un chemin intérieur, c’est des choses qu’on finit par sentir.

Alors une fois qu’on en est là, il y a les enseignants, l’idée de Google a été initialement pitchée dans un amphi devant quatre enseignants.

Il y a des outils à l’ESCP, notamment la Blue-factory, qui a tout un réseau autour de lui qui permet d’accompagner les idées des projets.

Dans le réseau des anciens il y a forcément quelqu’un qui a entrepris, qui est dans votre région, qui parle votre langue. Je trouve que les étudiants ne se servent pas beaucoup du réseau alumni. Je passe mes journées en tant que chef d’entreprise à recevoir des emails de personnes qui veulent me rencontrer, me vendre des trucs. J’ai plus d’autres choix que de ne plus répondre. Un étudiant qui me demanderait je répondrais oui comme je l’ai fait avec vous.

En 2018 vous avez été chargé avec d’autres de la mission « aide à l’innovation » par Bruno le Maire. Vous avez été membre du conseil national du numérique. Comment répartissez-vous votre quotidien entre vos activités publiques et vos activités privées ? Envisagez-vous de vous investir plus encore dans des activités d’intérêt public comme cela ?

Ce qui m’a porté dans ma carrière c’est le rythme et le sens de l’information. J’ai été préparé au télétravail et à ce nouveau monde. J’ai pas l’impression de travailler parce que j’adore ce que je fais.

Je pense que ma responsabilité est beaucoup dans le rythme des choses. Il faut que je sois en capacité de tenir le rythme et parfois d’accélérer le rythme.

Tu vois les gymnastes chinois qui font tourner des assiettes sur leurs doigts ? Ma journée ça ressemble à ça, je les vois tourner, quand j’en vois une qui a l’air de moins bien tourner je la relance. Parfois je casse des assiettes parfois je les remplace. C’est un muscle qu’il faut développer. C’est plus ça que quelque chose de très linéaire.

Dans une interview du journal de l’ESCP vous vous dites “militant dans le domaine de l’industrie numérique”, que voulez-vous dire par là ?

Il y a des causes où le bien commun est bien plus impacté que d’autres. J’ai commencé ma carrière d’entrepreneur dans les années 2000. On n’existait pas en France, tout se passait en Californie, en Israël. On n’était pas sur cette carte-là. Comment expliquer que Paris n’est pas seulement un bon endroit pour visiter de beaux musées et faire un week-end romantique ?

Je pense qu’en France il faut qu’on réussisse à créer des catégories d’entreprises et de sujets d’entrepreneuriat liées à la culture et au patrimoine. Vivendi et Canal+ s’en sortent plutôt bien mais on a peut-être perdu la possibilité de faire un Netflix français. Ça serait vertueux parce qu’on a de la demande dans ces domaines et les amener dans le domaine de l’innovation serait une façon puissante de produire une nouvelle catégorie d’entreprises. Cela produirait de l’émulation, il faut qu’on trouve notre compétition.

En France, il faut qu’on réussisse à créer des catégories d’entreprises et de sujets d’entrepreneuriat liées à la culture et au patrimoine.

Il faut faire attention avec les start-ups telles qu’on les pratique aujourd’hui. Les meilleures sont à 90% des cas produits par la Silicon Valley. Et je pense que ça sera encore le cas longtemps. C’est important qu’on trouve notre catégorie. Par exemple Spotify est suédois.

 

Cette interview vous est proposée par Antonin Carbiener, membre de Streams.

Interview Maxime Sbaihi, économiste et directeur de Génération Libre

Diplômé de l’ESCP Europe, de la City University et de l’université Paris-Dauphine, il travaille près de deux ans comme économiste dans la banque Oddo BHF à Paris. En 2014, il rejoint le siège de Bloomberg à Londres en tant qu’économiste en charge de la zone euro.

 

Bonjour Monsieur Sbaihi, merci beaucoup d’être ici et d’accorder cette interview à Streams. Vous êtes le directeur de Génération Libre, un think tank qui se dit libéral, pour ceux qui ne vous connaîtraient pas : qu’est-ce que Génération Libre ?

Génération Libre, un think tank. L’idée qu’on se fait d’un think-tank chez Génération Libre est celle d’une structure complètement indépendante qui n’est ni un parti politique ni une entreprise, et qui a vocation à réfléchir sur les grands sujets de société et à apporter des propositions. Le fonctionnement de Génération Libreest très particulier : nous sommes une association d’intérêt général qui ne vend rien et qui doit néanmoins se financer. On ne vend rien car tous nos travaux sont en accès libre, et sont envoyés aux médias, aux décideurs politiques, aux associations politiques etc. C’est totalement ouvert sur la production pour que ça vienne alimenter le débat public. Et pour ça, il faut que ce soit accessible pour tout le monde. Sur le financement, on refuse – contrairement à beaucoup d’autres think tank – tout ce qui est subventions publiques et aides d’entreprises. On refuse des entreprises qui parfois viennent nous voir en nous proposant beaucoup d’argent pour faire des rapports, car on estime que l’on est indépendants, que notre recherche est uniquement guidée par la défense de la philosophie libérale. Surtout, en termes d’intérêt général, on estime que l’on ne doit pas être des porte-parole, c’est-à-dire des perroquets, d’intérêts privés cachés.

On est totalement transparents sur la manière dont on fonctionne, l’idée étant d’avoir quelque chose qui ne soit pas là pour être élu où faire de l’argent. Ce ne sont pas les partis politiques qui réfléchissent aujourd’hui. Je suis passé par certains partis politiques : ce ne sont pas des boîtes à idées, ce sont des machines à gagner des élections. Ce n’est pas pareil. La réflexion en soi a besoin d’une structure totalement indépendante de tout ça – à la fois du monde financier et du monde politique.

 

Une des propositions phares que vous portez depuis 2016 est celle du revenu universel. Comment pourriez-vous définir les constats qui vous ont amené à porter ce projet ? Quels en sont les fondements axiomatiques ?

Le revenu universel est une idée que l’on porte depuis 2015-2016. Il y a beaucoup de présupposés sur le revenu universel. Déjà, c’est une idée qui est libérale au départ. On a tendance à l’oublier parce qu’en France, dans le débat public, le revenu universel a principalement été porté par Benoît Hamon, donc par ce qu’on appelait à l’époque le Parti socialiste. Il y a plusieurs visions du revenu universel. Il y a la vision qui est celle portée par Benoît Hamon : il s’agit de la fin du travail et de la capacité de fournir un revenu aux gens qui seraient en perte d’autonomie, en perte de travail, et qui auraient besoin d’argent pour compenser les évolutions technologiques de la société.

Nous, c’est une vision très différente : il s’agit d’un outil d’autonomie de l’individu, d’émancipation. Dans le libéralisme, vous avez plusieurs courants. Le courant que l’on représente s’attache à regarder non pas la liberté formelle (ce qu’il est possible de faire), mais les moyens d’atteindre cette liberté. Un des moyens de cette liberté est de permettre à chacun d’avoir un filet de sécurité sur lequel vous pouvez compter quoiqu’il arrive, et qui couvre vos besoins de base. Nous, on a calculé ce revenu en prenant le panier moyen (de la consommation alimentaire, des frais téléphoniques, d’électricité) – des choses vraiment très basiques qui vous permettent de vous retirer du marché si c’est votre choix. Le but est de pouvoir avoir un matelas de sécurité garanti sans conditions. Aujourd’hui, vous avez beaucoup d’aides publiques qui sont distribuées avec énormément de formulaires à remplir, de cases à cocher… Je pense par exemple au RSA qui est demandé par très peu de gens si on compare par rapport aux gens qui en auraient le droit. Un rapport sorti il y a peu montre que deux tiers des gens qui ont droit au RSA ne le demandent pas à cause de sa complexité. Ce qui nous intéresse dans le revenu universel, c’est ce côté émancipateur mais aussi ce côté automatique. Le revenu universel, tout le monde le touche de 18 ans à sa mort, et quoiqu’il arrive, ce sera versé à la fin du mois sur votre compte bancaire, et vous pourrez compter dessus quoiqu’il arrive. Cela donne aussi une espèce de pouvoir qui vous permet de dire « non ». Si vous ne voulez pas prendre un boulot qui ne vous correspond pas, qui n’est pas pour vous, auquel vous n’êtes pas formé, vous avez le choix de dire « non », et donc de prendre par la suite un métier qui vous intéresse beaucoup plus.

« Un outil d’autonomie de l’individu, d’émancipation. »

On a aussi beaucoup travaillé sur le financement du revenu universel, puisque c’est souvent l’objection qu’on nous fait. C’est très beau, tout le monde a de l’argent, mais comment on fait ? On estime qu’un revenu universel doit être mis en place avec une réforme fiscale derrière. On ne peut pas faire l’un sans l’autre. La réforme fiscale consiste à revoir toute l’imposition sur le revenu, en faisant une flat-tax et en faisant correspondre le taux de cet impôt-là au montant qui serait versé à tout le monde sur le revenu universel. Vous avez une simplification fiscale qui fait que chacun va payer un taux fixe à partir du premier euro gagné. À l’inverse, que vous gagnez 10 000 000 € ou 1 €, vous touchez 500 € de revenu universel à la fin du mois. Ces grandeurs s’ajustent, c’est-à-dire que le taux d’imposition correspond au budget nécessaire pour financer le montant du revenu universel. Il s’agit de deux leviers : le levier du revenu universel et le levier du taux d’imposition pour le financer. À partir du moment où vous voulez élever le montant du revenu universel, vous devez ajuster le paramètre d’imposition par ailleurs.

C’est très important de comprendre que notre modèle est vraiment celui d’une réforme fiscale qui va avec le revenu universel puisqu’on veut simplifier et automatiser tout ça. Et surtout, si on veut universaliser le revenu universel, on veut aussi universaliser l’impôt sur le revenu. Par exemple, aujourd’hui, 50 % des contribuables ne paient pas l’impôt sur le revenu puisqu’ils ne sont pas dans la première tranche. Maintenant, vous touchez 500 € si vous ne touchez rien à côté du revenu universel, et à partir du moment où vous touchez plus de 2000 € à côté, vous payez 27 % d’impôts, vous touchez 500 € de revenu universel et vous en payez plus de 500 en impôt. Vous êtes donc contributeur net, c’est-à-dire que vous payez plus que vous ne recevez. Tout ce qui est au-dessus de 2000 € vous payez, tout ce qui est en-dessous de 2000 € vous êtes bénéficiaire net du revenu universel. C’est un filet de sécurité qui est plutôt simple à comprendre et qui est surtout facile à mettre œuvre en France.

On est dans une complexité administrative où toute la tuyauterie qui est faite d’aides sociales, tout ce maquis d’aides sociales avec tous ces acronymes, est quelque chose qui est devenu complètement incompréhensible et qui du coup rate sa cible. Le revenu universel efface aussi tous les effets de seuil autour du SMIC ou des trappes à inactivité : parfois, quand vous reprenez le travail, vous gagnez moins car c’est plus rentable pour vous de rester inactif plutôt que de revenir sur le monde du travail.

 

Vous avez anticipé une de nos prochaines questions qui était la mise en place, en pratique, du revenu universel. Vous avez quand même dit : « Ce n’est pas pour favoriser l’oisiveté ou pour que les gens arrêtent de travailler ». Mais, en dernière instance quand même, est-ce que ça ne risque pas de favoriser le fait que certaines personnes avec un salaire avoisinant le SMIC préfèrent ne pas travailler, quitte à perdre quelques dizaines d’euros de revenu ?

C’est toujours la question sur la valeur travail. Le revenu universel ne s’oppose pas à la valeur travail, mais doit être vu comme un complément. L’idée n’est pas qu’on le mette à 2000 ou 3000 €. Ce serait déjà très difficile à financer, et ce n’est pas le but. Le but n’est pas de remplacer les revenus du travail, mais de lutter contre la pauvreté en assurant les besoins basiques. Quand vous appartenez à une société, vous avez des devoirs envers elle, mais elle a aussi des devoirs envers vous, et ces devoirs sont de ne pas vous laisser dans la pauvreté. Aujourd’hui, on voit en France que malgré toutes les aides d’État, malgré toute la dépense publique qui est utilisée pour aider les plus démunis, on a encore des taux de pauvreté qui sont extrêmement élevés. Il y a là un effet patent. Le constat est clair : beaucoup de pauvreté chez les plus jeunes, et très peu chez les retraités. L’idée est de résoudre la pauvreté puis, avec ce fonctionnement qui est très linéaire, qui fait que lorsque vous travaillez et gagnez de l’argent, vous serez toujours gagnant, vous ne serez pas compensé par autre chose. Aujourd’hui, ça n’est pas le cas. Aujourd’hui, vous perdez des minima sociaux, vous perdez des aides à l’emploi.

« Le but n’est pas de remplacer les revenus du travail, mais de lutter contre la pauvreté en assurant les besoins basiques. »

L’argument qui consiste à dire « le revenu universel, ça va désinciter au travail » est faux ; en fait, c’est le système actuel qui est déjà désincitatif au travail par tout ce maquis d’aides dont on ne comprend plus rien, et qui souvent font des gros effets de seuil qui désincitent au travail. Nous, à partir du moment où vous gagnez de l’argent par le travail, vous payez votre impôt sur le revenu au mode flat-tax, mais vous gagnez plus que ce que vous allez payer en impôt, et vous n’allez rien perdre par ailleurs. Le revenu universel, vous n’allez pas le perdre. Et du coup, cette progression linéaire fait que vous serez toujours plus gagnant si vous travaillez. En éliminant toutes ces trappes à inactivité, je pense que ça ne fait que renforcer la valeur travail. Encore une fois, le but n’est pas de mettre le revenu universel à un niveau équivalent au SMIC, mais de le mettre à un niveau qui couvre les besoins de base.

 

L’un des grands objectifs du revenu universel est de simplifier le système actuel en supprimant les aides sociales et en les remplaçant par le revenu universel. Mais est-ce qu’on pourrait imaginer que le remplacement du système des aides sociales par le revenu universel ne crée pas des perdants ? C’est-à-dire que les gens gagneraient finalement moins avec le revenu universel qu’avec les aides sociales.

Alors là on rentre un peu dans le côté technique de la chose. C’est une question qui est très importante. Déjà, je veux juste préciser que l’on n’enlève pas toutes les aides sociales. Par exemple, quelque chose comme l’allocation « adulte handicapé » est préservée. Il y a des choses très spécifiques pour des publics très démunis ou très défavorisés par la vie qui restent comme minima sociaux. Nous, ce qu’on veut supprimer pour le remplacer par le revenu universel, ce sont par exemple les exonérations fiscales, les taux différenciés qui sont appliqués au revenu du patrimoine, le RSA, la prime pour l’emploi, l’ASS, l’ASPA, les allocations familiales, le compte familial, l’allocation de base PAJE. Plutôt que de les avoir comme éparpillés avec encore une fois des conditions d’obtention, on fusionne tout ça dans une aide unique. Ce n’est pas quelque chose que l’on crée à partir de rien, cela remplace quelque chose qui existe déjà. Il s’agit d’une fusion de minima sociaux déjà existants en un seul.

« Ce n’est pas quelque chose que l’on crée à partir de rien, cela remplace quelque chose qui existe déjà. Il s’agit d’une fusion de minima sociaux déjà existants en un seul. »

J’ajoute aussi que l’on n’enlève pas tout ce qui relève des cotisations contributives. Tout ce qui est chômage, vieillesse, assurance maladie, ce sont des choses pour lesquelles vous cotisez à la Sécurité sociale et donc pour lesquelles vous ouvrez des droits par vos cotisations. Ça, ça ne rentre pas du tout dans le cadre du revenu universel. C’est quelque chose que vous allez utiliser par ailleurs dans le cadre de la protection sociale. L’idée est vraiment de fusionner les minima sociaux, de les simplifier, de garder les plus spécifiques qui sont ciblés sur des publics très précis, de garder le contributif, mais de simplifier tous ces minima pour enlever le côté paternaliste et même intrusif de l’État. Lorsque vous demandez le RSA en France, on va vous demander si vous êtes en couple, il y a des inspecteurs qui viennent carrément dans les logements pour aller voir s’il y deux brosses à dents, si vous vivez en ménage ou pas. C’est quelque chose qui, dans notre conception, n’a pas lieu d’être. Vous n’avez pas à prouver que vous êtes en couple ou pas en couple, actif ou pas actif. C’est quelque chose qui rentre dans l’intimité des ménages et qui en soi est à éviter. L’idée est vraiment de garder le plus important, le contributif, mais en même temps de simplifier et d’éviter l’intrusion de l’État dans les vies de ses citoyens.

 

Une question plus macro-économique maintenant. Si l’ensemble des Français voyaient leurs revenus augmenter linéairement, n’y a-t-il pas un risque d’inflation ? Une augmentation générale des revenus ne risquerait-elle pas de créer une augmentation générale des prix ?

C’est une très bonne question. Je dois vous avouer en toute modestie que c’est un sujet sur lequel nous sommes encore en train de faire des recherches. Le mécanisme, on a beaucoup travaillé dessus – pour savoir comment il pourrait marcher, comment le mettre en place, comment faire une réforme fiscale derrière… Mais il est difficile de prévoir les effets macro-économiques derrière. Tout simplement parce que c’est un système qui n’a jamais été mis en place à grande échelle. Il y a eu des tentatives à petite échelle, mais on ne peut savoir clairement ce que donnerait l’application du revenu universel sur des millions de personnes. On continue cette recherche-là avec des économistes. Mais il faut bien comprendre qu’on ne va pas créer quelque chose de nouveau, on va simplement réorganiser les maquis d’aide sociaux qui existent déjà, et dont les ordres de grandeur sont déjà là au niveau de l’État. Mais je ne peux pas vous dire : « Mettons en place le revenu universel, la croissance va exploser, l’inflation va rester basse, et tout ça n’aura aucun effet collatéral ». Notre objectif est aussi de pousser la recherche autour de ça, que des chercheurs chevronnés se mettent à réfléchir à l’application de cette question. J’en appelle d’ailleurs dans cette interview des chercheurs à venir nous aider, à réfléchir sur cette question.

« Si vous avez cette sécurité basique sur vos besoins primaires de vie, vous gagnez un pouvoir de négociation sur des jobs qui ne sont pas faits pour vous, que vous ne voulez pas. Vous pouvez les refuser. »

 

Des métiers aliénants, à basse valeur ajoutée, connaitront probablement un fort turnover avec l’application du revenu universel. Est-il possible d’éviter cela ? Comment y pallier et qui en payera le prix ? Une caissière ou un ouvrier dans le Nord de la France quittera peut-être son travail avec ce nouveau revenu, comment les remplacer ? Augmenter les salaires, mécaniser, quelle sera la solution ?

Un turnover est en effet, envisageable. Et même souhaitable. On peut penser que ça va améliorer l’allocation du facteur travail. Si vous avez cette sécurité basique sur vos besoins primaires de vie, vous gagnez un pouvoir de négociation sur des jobs qui ne sont pas faits pour vous, que vous ne voulez pas. Vous pouvez les refuser. Mais ça a des effets positifs, les gens iront vers des travails où ils seront plus productifs, et notamment vers des secteurs d’avenir. Ils pourront aussi se former à de nouveaux métiers s’ils le veulent, qui seront plus intéressants ou plus motivants pour eux. Je pense que ça pourrait améliorer l’efficience du marché du travail.

 

Génération Libre, le think tank que vous dirigez, a eu l’initiative de l’Observatoire des Libertés Confinées, qui recense les libertés qui ont été perdues après le premier confinement. Pensez-vous vraiment que la liberté individuelle aurait pu être aussi efficace que les mesures – liberticides, certes – qui ont été prises ?

Alors c’est une bonne question. Ce n’est pas une tradition française de jouer la carte de la responsabilité individuelle. En tant que libéral, je préfère toujours la responsabilisation à la coercition. Il est toujours plus intéressant, et plus humanisant de considérer les gens comme des individus responsables plutôt que comme des moutons à qui on doit montrer le bâton pour gérer des crises [référence à Kant, Qu’est-ce que les Lumières ?, §1/2/3, ndlr].  La tradition française, c’est de considérer qu’un pays doit être gouverné par le haut, et que les individus ne devraient pas avoir le choix de leur décision. Ensuite, est-ce que la crise sanitaire aurait été mieux gérée par la responsabilité individuelle ? Je crois surtout qu’il y a eu un problème de communication. Mais il y a un problème plus grand : à force de déresponsabiliser le citoyen, on en fait un citoyen frustré par les normes et les réglementations. Surtout, on en fait un citoyen qui dès qu’il y a un problème va se tourner vers l’État. Cette vision d’un pays où le peuple est un troupeau dans lequel tout le monde pense pareil, ça ne correspond pas à la réalité. Pendant le confinement des gens se sont mis à coudre des masques, à en fournir à d’autres. Quand l’État essaye d’imposer une solidarité, il tue cette énergie qui était pourtant déjà présente. Mais l’État gère très mal, il est très défaillant, on l’a tout particulièrement vu avec la vaccination. Moi je suis beaucoup ce qui se passe en Allemagne – sans pour autant que ça se passe mieux là-bas. Merkel ne leur dit pas qu’on est « en guerre ». Elle ne parle pas de manière infantilisante. Elle leur explique le problème. En suivant la logique française, on peut finir dans quelque chose de très autoritaire. On n’y est pas, bien sûr, mais la pente est glissante. On a beaucoup de libertés qui ont été confinées. Il ne faut pas s’habituer à ce que l’État gère tout, parce que quand l’État prend des responsabilités, il ne s’en dessaisit que rarement. On l’a vu avec l’état d’urgence sécuritaire de 2015-2017 dont certaines mesures sont rentrées dans le droit commun. Le pouvoir ne rend jamais le pouvoir volontairement, certaines mesures sont justifiées mais il va falloir rendre les libertés à un moment. Une pandémie ne doit pas être une excuse pour asservir les gens.

« Je pense que les jeunes devraient prendre une place plus importante dans le pays. Aujourd’hui des choix collectifs sont faits, on retire à la jeunesse des années de vie étudiante, la possibilité de fêter, de se mélanger. »

 

Une dernière question pour clore l’interview, que l’on pose à tous nos intervenants. Pour vous, quel est l’idéal à défendre ?

Je vais peut-être vous surprendre, mais je ne dirai pas la liberté. Je pense qu’il faut faire très attention à quelque chose : la justice. Notamment la justice entre les générations. Aujourd’hui, on a une jeunesse qui n’a pas sa place et qui n’est pas considérée à la hauteur de ce qu’elle devrait être. Je pense que les jeunes devraient prendre une place plus importante dans le pays. Aujourd’hui des choix collectifs sont faits, on retire à la jeunesse des années de vie étudiante, la possibilité de fêter, de se mélanger. Alors que cette jeunesse n’est pas touchée par la crise sanitaire, ou très moindrement. Elle n’en meurt pas, les chiffres sont très clairs là-dessus. Il faut faire attention à ne pas considérer la jeunesse comme une variable d’ajustement. Je pense au marché du travail, au marché du logement. Je pense qu’aujourd’hui on ne fait pas assez de place à la jeunesse. Sans tomber dans la lutte des âges, je pense qu’il est important de faire une place plus grande à la jeunesse, notamment par exemple qu’il y en ait des représentants. Elle n’est pas structurée politiquement donc elle est presque absente du débat politique. N’hypothéquons pas la jeunesse avant qu’elle n’ait eu le temps d’éclore.

 

Cette interview vous est proposée par Clémence Biergeon et Samuel Vrignon, membres de Streams.

Interview Cécile Kharoubi, à coeur ouvert

Depuis le début de la crise Covid, l’enseignement à l’ESCP a été bouleversé, et l’avenir paraît, pour beaucoup, incertain. Aujourd’hui, Cécile Kharoubi répond à toutes les questions que vous vous posez sur l’ESCP.

Comptabilité, contrôle de gestion, management des opérations, toutes ces matières enseignées semblent très éloignées – pour ne pas dire triviales – de nos matières passées au concours : pourquoi alors s’embêter à faire une classe préparatoire avant d’entrer en école de commerce ?

Très bonne question mais qui vous allez voir a tout son sens. En classe préparatoire, on vous prépare à réussir un concours. Certaines des matières que vous avez eues en classe préparatoire, même si on ne vous les enseigne plus en école, sont importantes pour votre future vie professionnelle. La synthèse par exemple : savoir synthétiser des documents de manière efficace et rapide est une compétence professionnelle recherchée dans un grand nombre de métiers. En recrutant des étudiants de classe préparatoire, on sait qu’ils ont déjà cette compétence.

Idem pour les mathématiques, on sait que les étudiants ont déjà fait des mathématiques et qu’ils ont déjà le niveau.

On propose donc des matières différentes mais complémentaires : les classes préparatoires vous préparent à un concours, l’ESCP à entrer dans la vie professionnelle.

Beaucoup de gens semblent se poser la question que nous vous avons posée car les écoles de commerce – ESCP comprise – recrutent de plus en plus de BBA et d’AST, d’après vous, quel avenir pour la classe prépa ?

 Même si nous avons notre propre Bachelor à l’ESCP, ces étudiants ne peuvent pas intégrer le Programme Grande École, et on est très vigilants là-dessus, justement pour préserver notre recrutement classe prépa.

C’est un peu une légende urbaine : on entend régulièrement qu’on arriverait à la fin du modèle des classes préparatoires. C’est un modèle – il est vrai – unique au monde. pour autant, dans le cas de l’ESCP, nous augmentons régulièrement le nombre d’étudiants issus de classes préparatoires. À l’ESCP, on aime les étudiants de classe prépa. On sait pourquoi on les recrute et on sait qu’il sera facile de les placer sur le marché de l’emploi car ils sont très recherchés par les entreprises. C’est une réalité. On peut critiquer la classe prépa mais c’est notre ADN historique. L’ESCP ne prévoit pas du tout d’arrêter le recrutement en classe prépa.

D’ailleurs, même si nous avons notre propre bachelor à ESCP, les étudiants qui en sont issus ne peuvent pas intégrer le Programme Grande École. L’équipe pédagogique est très vigilante là-dessus, justement pour préserver notre recrutement classe prépa.

Sur la seconde partie : pourquoi recrute-t-on tant d’étudiants internationaux et d’AST ? Parce que toutes les écoles de management ont aujourd’hui la problématique de la taille critique. Nos écoles ne sont plus financées par les chambres de commerce donc il nous faut une taille suffisante pour être autofinancés. Mais attention, recruter des IS, ce n’est pas recruter de mauvais profils. Ce n’est pas parce qu’on adore les profils prépa qu’il faut dénigrer les très bons profils internationaux. On recrute beaucoup d’internationaux :  des étudiants indiens par exemple sont ultra sélectionnés, très bien formés [5000 sélectionnés sur 1 million, ndlr]. Pourquoi on s’interdirait les meilleurs talents sous prétexte qu’ils n’ont pas fait de classe prépa ? C’est une question purement économique de taille critique, on doit avoir assez d’étudiants au sein de l’école pour survivre.

L’objectif de l’école de commerce semble parfois être de sortir des élèves aux profils similaires. Leaders, managers, citoyens, quel est le profil attendu ?

La spécificité de l’ESCP – et notamment dans le Programme Grande École – c’est qu’on a des critères de recrutement en Admission Directe qui sont très variés. On va chercher des profils qui n’ont pas nécessairement fait du management. On cherche de la diversité. Vous ne vous en rendez pas compte parce que vous sortez tous de prépa, vous avez un mode de pensée qui est assez similaire, académique. On sait que c’est confortable d’être avec des gens qui nous ressemblent, mais il faut aussi sortir de sa zone de confort, et ça passe par échanger et savoir travailler avec des gens qui n’ont pas le même mode de pensée que nous.

L’ESCP valorise cette variété parce que dans la vraie vie on ne choisit pas avec qui on va travailler, ce sont des apprentissages implicites. Quand on parle avec quelqu’un qui n’a pas la même formation, ça nous sort de notre zone de confort mais à la fin les décisions sont plus rationnelles et plus nuancées.

On sait que c’est confortable d’être avec des gens qui nous ressemblent, mais il faut aussi sortir de sa zone de confort.

Merci beaucoup pour vos réponses sur l’École de commerce et la classe préparatoire en général, comme prévu nous allons passer à des questions qui concernent directement les étudiants de l’ESCP et l’ESCP en général.

Mathématiques, sciences humaines, économie, droit privé, théologie, philosophie, anthropologie, les noms que je viens de vous citer sont les doubles diplômes que propose HEC à ses étudiants en première année, comment expliquez-vous que l’ESCP ne propose que droit et mathématiques, et en effectif réduit, alors même que depuis des années les élèves – de l’ESCP et d’ailleurs – réclament plus de stimulation intellectuelle ? Comptez-vous changer ça dans les prochaines années et faciliter pour les élèves de l’ESCP une ouverture à de nouveaux domaines dès la première année ?

Tout à fait. Il y a plusieurs manières d’offrir cette ouverture : soit par une réforme en interne des enseignements, soit par des doubles diplômes proposés dès la première année. On a conscience que pour le moment c’est très limité mais cela va changer avec Sorbonne Alliance qui va permettre de développer les doubles diplômes pour les étudiants issus de classe préparatoire. Il n’y a pas encore de date précise. On ne sait pas encore si ce sera pour les étudiants qui intégreront en septembre 2021 ou en 2022. En tout cas, on en a pleinement conscience. L’idée est de développer en interne ces partenariats pour que les emplois du temps soient compatibles avec ceux de l’ESCP et que ce soit facile pour les étudiants.

L’ESCP semble, dans le classement des écoles, condamnée à rester l’éternel 3ème : avons-nous une stratégie pour dépasser l’ESSEC et HEC ou la place de troisième nous satisfait-elle ?

Je ne suis peut-être pas la mieux placée pour vous répondre, mais il y a 16 ans quand j’ai intégré l’ESCP en tant que prof – et pourtant j’ai fait mon doctorat à l’ESSEC – ça me semblait évident que la place de 3ème n’était pas la place à laquelle nous devrions être. Pour moi on est déjà devant l’ESSEC, a minima on devrait être ex-aequo avec HEC. Ça, c’est ma vision.

On s’est beaucoup éloignés de nos concurrents historiques mais on nous applique toujours les vieux critères.

Ensuite on parle de classements qui ne sont pas nos classements, ils sont faits par des institutions qui se dotent d’un certain nombre de critères arbitraires. Je vais vous donner un exemple – spécificité de l’ESCP – on peut avoir jusqu’à 5 diplômes d’autres universités en y passant seulement un semestre, et sans payer de nouveaux frais de scolarité. C’est notre spécificité, et ce critère n’est pas pris en compte. Quand on demande aux classeurs pourquoi ce n’est pas pris en compte, ils nous répondent que si on le comptait, comme on est les seuls à le faire, on serait premiers ! La difficulté dans tous ces classements c’est qu’ils ont une grille d’analyse dans laquelle on ne rentre pas, on s’est beaucoup éloignés de nos concurrents historiques mais on nous applique toujours les vieux critères.

Un des critères de classement du Financial Time : le nombre d’étudiants internationaux. On nous dit qu’on a beaucoup de Français, mais à l’ESCP, j’aime à dire qu’on a 100% d’étudiants internationaux. À un moment ou à un autre, tous nos étudiants vont dans un pays étranger.

Un autre problème dans le Financial Time est que plus de 50% de la note provient des avis des étudiants 3 ans après. Problème : le sentiment d’appartenance à une institution est très faible. Il est moins présent que dans d’autres écoles car vous n’avez pas passé 3 ans tous ensemble dans des dortoirs en grande banlieue parisienne. Dès l’année prochaine vous allez vous retrouver dans des campus, mélangés à plein d’étudiants internationaux. Pour régler ça, on a une équipe dédiée qui réfléchit aux manières de créer un sentiment d’appartenance fort à l’ESCP.

Autre spécificité de l’ESCP qui n’est jamais valorisée non plus c’est qu’il y a autant de parcours que d’étudiants. C’est là une richesse incroyable. Mais c’est par beaucoup perçu comme une contrainte parce que, c’est vrai, on vous demande vite de faire des choix. Et choisir c’est renoncer.

En tout cas, non, on ne se complaît pas dans la place de 3ème et on compte bien gagner des places.

Il est cependant, Madame Kharoubi, un classement dont nous sommes premiers. Ce classement, c’est celui des frais de scolarité : qu’est-ce qui justifie le prix de l’ESCP ?  

Ma réponse va vous fâcher. Vous savez, vous n’êtes pas le premier à nous la poser. Allez sur le site de l’éducation nationale pour voir le coût d’un étudiant en classe préparatoire. Pour l’étudiant, bien sûr, ça ne coûte rien, mais il coûte, lui, 16000€ par an à l’État. Le prix d’une année à l’ESCP est à peu près similaire, sauf que l’ESCP ne touche pas d’aide de l’État. L’ESCP est en plein Paris, avec des professeurs compétents – qui sont des Docteurs que l’on doit payer correctement sinon ils vont travailler dans l’industrie –  l’un dans l’autre, on n’est pas si cher que ça, même si j’ai conscience que ce sont des sommes importantes.

Autre chose. Quand on discute avec des internationaux, on comprend à quel point la scolarité en France est peu chère : en Angleterre, aux États-Unis, les écoles sont beaucoup plus chères. Par ailleurs, on fait tout pour augmenter les bourses. Sur le Programme Grande École, on a 18% d’étudiants boursiers dont la scolarité est financée par l’école.

Cette question, vous savez, je la comprends parfaitement car je n’ai pas fait de classe préparatoire parce que je ne voulais pas imposer le coût d’une école de commerce à mes parents. À l’époque, HEC coûtait 50 000 francs l’année, déjà à l’époque j’ai pris cette décision pour des raisons économiques, je comprends donc très bien pourquoi cette question revient régulièrement.

Est-ce que le budget est le même avec la pandémie ?

Ah non ! On a payé beaucoup plus cher à cause de dépenses imprévues. Le prof est payé de la même manière, mais on a eu en plus des dépenses nouvelles pour que l’enseignement en distanciel soit le plus « confortable » possible. C’est grâce à ces investissements qu’on n’a pas eu d’interruption de cours. On était la seule école en France. En plus, tous les services qui n’ont pas été consommés ont quand même dû être payés. Mais les frais de scolarité n’ont pas augmenté pour autant. Alors évidemment, les élèves nous disent : « oui mais on a pas eu l’expérience étudiante prévue ». C’est vrai, mais nous en tant qu’école on s’engage à vous délivrer de la connaissance et un diplôme. On est les premiers à s’en désoler : la vie associative est réduite à peau de chagrin. Ensuite, l’école ne fait pas d’ingérence dans la vie associative, les associations c’est par les élèves pour les élèves et c’est très bien comme ça. On ne peut pas nous reprocher qu’il n’y ait pas de vie associative et nous demander une réduction des frais de scolarité pour cette raison.

La vie associative de l’école est une source de fierté pour l’ESCP, mais sans couloir des assos, sans rencontres et émulation collective, comment l’ESCP compte-t-elle aider ses étudiants à faire survivre cette vie associative ?

L’ESCP est très fière de sa vie associative. Il y a une légende urbaine selon laquelle l’ESCP ne voudrait pas rouvrir le couloir des assos. Cette rumeur est fausse. Elle est fausse. Nous avons fait des propositions à des associations étudiantes, beaucoup, avant même le confinement d’octobre. Quand je dis beaucoup de propositions, c’est qu’on a une personne qui s’y consacre à temps plein. Par exemple, on a proposé au Quatter de lui aménager un lounge dans la cour ou dans le forum, il a refusé. On est force de proposition, mais on nous a toujours opposé une fin de non-recevoir en disant qu’il fallait rouvrir le local. Ce n’est pas qu’on ne veut pas, c’est qu’on ne peut pas. On ne peut pas accepter que les étudiants se réunissent dans un endroit souterrain insalubre sans aération en pleine période de pandémie mondiale. Dès qu’on pourra rouvrir le couloir des assos, on le rouvrira.

Nous on veut une vie associative dans laquelle les étudiants soient épanouis parce qu’on sait que c’est important pour vous, et si c’est important pour vous ça l’est pour nous.

Dès qu’on pourra rouvrir le couloir des assos, on le rouvrira.

Pour vous, quels sont les trois grands chantiers que l’ESCP doit mener dans les prochaines années ? Pas tant sur un plan théorique que sur un plan purement pratique.

Le premier, c’est le chantier immobilier. C’est monstrueux, on cherche encore des financements, on sait pas trop encore où seront les gens pendant le temps des travaux. Il faudra d’ailleurs qu’on soit très vigilant sur l’esprit de promo.

On a un énorme projet de réforme de Prémaster, quelque chose de très ambitieux. C’est pas gagné mais si on arrive à le faire, vous ne pourrez plus dire que vous vous ennuyez. Des projets de doubles diplômes également sont en réflexion. [Elle ne peut pas en dire plus pour ne pas donner d’idées aux autres institutions, ndlr].

On pourrait également envisager un projet de financement de résidence étudiante près de l’ESCP pour des étudiants pour lesquels il est difficile de se loger dans Paris.

On est dans une optique de développement permanent, on ne veut pas s’ankyloser.

Nous, élèves, avons finalement peu de recours ou de pouvoir sur le déroulement de la scolarité. Nous remplissons, certes, des questionnaires de satisfaction – ou plutôt d’insatisfaction – à la fin de chaque semestre, mais cela demeure une action d’ajustement relativement superficielle. Est-il envisageable d’avoir des élèves au conseil d’administration ? Comment faire pour que les élèves aient plus de pouvoir concernant la scolarité ?

C’est déjà le cas avec l’AGORA, qui a été créée dans ce but ! L’AGORA est une association étudiante trans-programmes et trans-campus. Le président de l’AGORA siège régulièrement à l’ETLC (Comité de Validation et de suivi des Programmes) et il est régulièrement interrogé sur le ressenti des étudiants. Malheureusement, pour le moment, l’AGORA n’est que peu connue des étudiants de Prémaster.

Propos recueillis par Samuel Vrignon et Eugénie Viriot, membres de Streams.

Interview Nicolas Bouzou, économiste

Bonjour Monsieur Bouzou, avant tout merci beaucoup d’accorder cette interview à Streams, le journal de l’ESCP. Économiste, auteur, entrepreneur, essayiste, vous n’êtes plus à présenter : vous qui avez de multiples casquettes, dans quel domaine pensez-vous que le Covid aura les conséquences les plus importantes ?

Alors le Covid aura des conséquences dans tous les domaines, c’est une facilité intellectuelle d’isoler les domaines. C’est comme ça que notre enseignement supérieur est construit  par exemple, avec des enseignements par matière. C’est aussi ainsi que l’État est construit, avec des silos de compétence entre les ministères. Pourtant les choses ne fonctionnent pas de cette manière, tout est inter-relié. Mais le domaine dans lequel il y a le plus de changement avec cette crise sanitaire c’est le domaine de l’innovation dans la santé. Un an après le début de l’épidémie, qu’on ait des vaccins, efficaces, sûrs, et qu’on soit capable de les déployer aussi vite est une prouesse. Ces technologies [sur lesquelles on a fait de fortes avancées] vont pouvoir être utilisées dans d’autres domaines. Le premier domaine qui change beaucoup avec cette crise c’est le domaine sanitaire, mais les implications sont évidemment dans tous les domaines.

Lire la suiteInterview Nicolas Bouzou, économiste

Interview Olivier Babeau, président de l’Institut Sapiens

Bonjour Monsieur Babeau, avant tout merci beaucoup d’accorder cette interview à Streams. Pour ceux qui ne vous connaitraient pas, qu’est-ce que l’institut Sapiens ?

Institut sapiens est un think-tank, il n’y a pas de traduction française réelle sauf laboratoire d’idée. On fait en sorte de faire dialoguer et travailler des intellectuels, des élus, des scientifiques. On cherche à produire de la réflexion. Cette réflexion, on la veut également être une traduction : on explicite des travaux de recherche pour qu’ils puissent être compris par le grand public. Notre premier objectif est de produire et diffuser du savoir. On veut être le poil à gratter du monde intellectuel : on est apolitique, non partisans et indépendants. C’est notre liberté qui fait notre force. Évidemment, on repose sur des valeurs : libéralisme, progrès technique, foi dans la technologie ; mais on ne fait pas de politique partisane. On est aussi content de servir de tribune à des experts et de leur permettre d’être audible par le grand public.

Notre premier objectif est de produire et de diffuser du savoir.

Lire la suiteInterview Olivier Babeau, président de l’Institut Sapiens

Interview Amine El-Khatmi

Amine El-Khatmi, président du printemps Républicain. Interview assurément politique 

Bonjour Monsieur El-Khatmi, avant tout merci infiniment de donner cette interview à Streams en qualité de président du Printemps Républicain. Pour les lecteurs qui ne vous connaitraient pas, qu’est-ce que le Printemps Républicain ?

Le Printemps Républicain est un mouvement fondé en 2016 par un certain nombre de personnalités issues de la gauche, principalement du PS. Initialement, le Printemps Républicain avait une forme associative, il a publié à ses débuts un manifeste – signé par des personnalités comme Élisabeth Badinter ou Marcel Gauchet – qui avait pour objectif de porter une parole républicaine forte entre autres sur la laïcité, la défense du commun ou la lutte pour la liberté d’expression, des combats que l’on considérait comme insuffisamment menés au sein de la gauche, ou souvent teintés de relativisme. 

Par exemple, après Charlie, Médiapart a publié un article intitulé « l’enfance misérable des frères Kouachis » [Article sorti 9 jours après les attentats de Charlie Hebdo visant à relativiser leur responsabilité dans les crimes commis, ndlr], c’était une des illustrations qu’une partie de la gauche était en train de dériver. 

Quand on sait d’où vient la gauche au départ, et où elle en est arrivée aujourd’hui, on ne peut que parler d’une gauche à la dérive.

On a alors fait la bellevilloise [réunion de fondation du mouvement, ndlr], qui a réuni plus de 700 personnes, et face au succès on a décidé de continuer. On est alors devenu une association, et nous nous dirigeons vers un mouvement plus politique. 

Lire la suiteInterview Amine El-Khatmi