Marche des fiertés 2017 : un anniversaire en demi-teinte

Par Pauline Deydier

Ce samedi 24 juin, l’Inter-LGBT* célébrait 40 ans de luttes, à l’occasion de l’édition 2017 de la Marche des fiertés, à Paris. Un anniversaire que les utilisateurs de Facebook n’ont pas pu oublier, puisque le réseau social proposait un like « arc-en-ciel » pour l’occasion. Si malgré tout vous êtes passé à côté de l’évènement, séance de rattrapages avec les reporters de Streams qui se sont rendus sur place.

16h05. Boulevard Sébastopol, un petit groupe d’amis attend le cortège. L’un porte un kimono et des paillettes sur le visage, l’autre un chapeau de sultan. « La pride c’est avant tout un message de tolérance. Et pour nous c’est une question de visibilité » nous explique Jean-Luc. « On vient revendiquer la reconnaissance de nos droits, mais on le fait dans la fête, parce que ça fait partie de notre culture. » Les rues se remplissent peu à peu de drapeaux arc-en-ciel. Militants ou simple curieux se retrouvent autour d’un verre ou d’un éclat de rire. Les selfies vont bon train et l’atmosphère est étonnamment bienveillante.

« On fête nos quarante ans ! » s’enthousiasme Jacques… avant d’ajouter : « Quarante ans qu’on revendique des droits qu’on n’a toujours pas. »

Affiche officielle de l’évènement. © Inter-LGBT.

L’heure du bilan

Comme tout anniversaire, la Gay Pride brasse ensemble le temps de la fête et celui du bilan : après quarante ans de luttes, où en est-on ?

Du point de vue juridique, les avancées ont été notables : en France, les personnes homosexuelles ont désormais les mêmes droits que le commun des citoyens, y compris, depuis 2013, celui de se marier et d’adopter des enfants. Pourtant, quelques anomalies subsistent. Ainsi, alors que l’homosexualité en a été retirée en 1992, les « troubles de l’identité de genre » figurent toujours dans la Classification internationale des maladies (CIM) de l’OMS. De même, tandis que de nombreux pays offrent à leurs citoyens la possibilité de changer d’état civil sur la base de l’autodétermination, la France conditionne ce changement à des preuves médicales.

Banderole d’ouverture du cortège. © Pauline Deydier.

Autre cheval de bataille de l’Inter-LGBT : étendre l’accès à la procréation médicalement assistée (PMA). Cette procédure, aujourd’hui exclusivement réservée aux couples hétérosexuels souffrant d’infertilité, pourrait permettre aux couples lesbiens ou aux femmes célibataires, quelle que soit leur orientation sexuelle, de recourir au don de sperme. Ce mardi 27 juin, soit trois jours après la pride, le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) s’est prononcé en faveur de cette législation – preuve que les revendications de l’Inter-LGBT ont été entendues.

En 2016, SOS Homophobie enregistrait
1 575 témoignages de victimes,
soit une augmentation de 19,5%
par rapport à 2015.

Mais on aurait tort de croire que l’action militante se limite au terrain législatif. En 2016, l’association SOS Homophobie enregistrait 1 575 témoignages de victimes, soit une augmentation de 19,5% par rapport à 2015. Le nombre de suicide chez les personnes LGBT est 4 fois supérieur à la moyenne nationale. C’est donc moins sur le plan juridique que du point de vue des mœurs qu’il faut aujourd’hui œuvrer.

Dans les rues de Paris, une minute de silence a été observée, en hommage aux victimes des persécutions homophobes en Tchétchénie. © Glup.

Une marche aux airs de kaléidoscope

Dans les rues de Paris ce samedi, nous avons rencontré toute une kyrielle de personnes animées par une même volonté : faire de l’homosexualité une fête et dénoncer l’homophobie. Maud, à la tête d’un collectif réunissant des Scouts et Guides de France et des Éclaireurs, nous a expliqué comment elle tentait de sensibiliser les équipes pédagogiques à la question de l’homophobie. Catherine, présidente de l’antenne Contact du Nord-Pas-deCalais, nous a raconté comment cette association les avait aidés, elle et son fils, à surmonter l’épreuve du coming out. Charlotte, membre de l’UNEF, nous a montré quel rôle pouvait jouer un syndicat étudiant dans la lutte contre l’homophobie, la lesbophobie, la biphobie ou la transphobie.

De nombreux adolescents étaient présents, arborant des messages plus triviaux, comme : « Deux hommes ont élevé Simba et tout s’est bien passé » (référence au célébrissime duo de Timon et Pumba dans Le Roi Lion) ou encore « #BringBackSense8 » (cette série dans laquelle les scènes d’amour gay ou lesbiennes sont nombreuses).

À bord du char des jeunes LGBT se trouvaient également six membres de l’association ESCAPE, créée il y a une quinzaine d’années dans ce qui s’appelait encore l’ESCP EAP. Federico et Timothée, co-présidents de l’association, nous expliquent : « Initialement l’asso avait été pensée comme un safe place, un endroit à l’abri des regards où les gens pouvaient venir se confier et trouver du soutien. Depuis cinq ans, on est devenu plus visible, auprès des étudiants comme des alumni. En mars dernier, on a même organisé « LGBT Talents », un évènement réunissant des étudiants, des activistes et des managers LGBT et alliés pour discuter des enjeux LGBT en entreprise. »

Timothée, co-président de l’association LGBT « ESCAPE », devant le char « L’Odyssée de nos droits ». © Pauline Deydier.

Aujourd’hui, Timothée et Federico se disent fiers de faire partie de la première école de commerce parisienne à avoir signé une charte pour le respect des droits des personnes LGBT. De leur côté, Catherine et Jacques reconnaissent avoir vu la situation évoluer dans un sens positif ces dernières décennies.

Mais les craintes et les crispations perdurent. Stéphane, affublé d’une robe et d’une perruque, nous confie : « C’est la première fois que je me travestis comme ça : je suis souvent venu voir la Gay Pride, sans vraiment y participer… Mais cette année j’ai décidé de la faire différemment, parce que j’ai l’impression que les gens se referment sur eux-mêmes, qu’on vit une montée de violence, de racisme… Pas uniquement envers les gays mais de manière générale. » Comme beaucoup, Stéphane reste marqué par la véhémence des débats de 2013 à propos du mariage pour tous. Une violence qui en rappelle une autre, plus lointaine : « J’avais 19 ans en 1983, quand la pandémie a commencé à frapper très fort toutes les communautés, et notamment la communauté gay, qui a été rejetée. » rappelle Jean-Luc. « Moi j’oublie pas. J’ai pas de haine mais j’oublie pas qu’on a dit de nous qu’on avait une maladie, qu’on avait le cancer gay… Ce sont des choses que je ne peux plus entendre et que je refuse. On a des lois maintenant, on peut porter plainte. On se laissera pas faire. »

Bilan : Un anniversaire en demi-teinte, qui nous rappelle que la marche est encore longue vers une égalité effective des droits.

Tout à fait à gauche : Stéphane. Tout à fait à droite : Jacques. © Pauline Deydier.

*Inter-LGBT : L’interassociative lesbienne, gay, bi et transgenre est une fédération d’une soixantaine d’associations militant pour les droits des personnes LGBT.

Laisser un commentaire