L’Italie et le Football : des histoires de couleurs

 

 

Le 12 janvier dernier le Bologne FC accueillait la Juventus de Turin pour les huitièmes de finale de la coupe d’Italie. Outre la victoire des Bianconeri deux buts à zéro, on pourra retenir les cris racistes scandés en début de match par une partie du public bolonais à l’encontre du jeune attaquant turinois italo-ivoirien Moise Keane. Plus tôt dans la journée, à quelques 300 kilomètres de là, c’est dans l’antre du Stade Olympique de Rome qu’ont été entonnés des chants racistes et antisémites par certains supporters de la Lazio Rome. Cette fois-ci ce n’était pas un joueur en particulier qui était visé mais l’équipe rivale de l’AS Rome qui a pu apprécier être comparée à l’Afrique ou encore de revêtir les couleurs « Jaune, rouge et juif ». Ces incidents sont survenues moins de trois semaines après les injures racistes à l’égard du défenseur franco-sénégalais Kalidou Koulibaly lors du choc Inter Milan – Napoli pour le compte du championnat italien. Pendant 80 minutes le joueur napolitain avait dû supporter les cris de singe lancés par une partie du public milanais avant de perdre son sang froid et d’être exclu du match.

 

 

Des supporters napolitains rendent hommage à Koulibaly après son calvaire à Milan

Photo issue du compte twitter « Senegal Football »

Si le racisme dans le milieu du football n’a rien de nouveau et ne concerne malheureusement pas uniquement l’Italie, il faut cependant admettre que la péninsule est particulièrement talentueuse pour régulièrement se faire remarquer pour ses dérapages xénophobes. A une heure où les instances de football mettent de plus en plus de moyen pour combattre le racisme au sein du sport, l’Italie apparaît plus que jamais rongée par ce fléau. Pourquoi le pays ne parvient-il pas à endiguer ce phénomène ?

 

Des rivalités territoriales exacerbées

Les railleries scandées à l’encontre des supporters ou des joueurs adverses ont toujours et feront toujours partie du spectacle qu’offre un match de foot, n’en déplaisent à ceux qui veulent nous offrir un sport totalement lisse et aseptisé. Dès lors que le principe même du foot repose sur l’affrontement de deux équipes dans un cadre compétitif, cela ne peut qu’aboutir à l’expression d’émotions traduisant une impression de « nous » contre « les autres ». Un match a certes lieu sur le terrain mais un deuxième se déroule également dans les travées du stade où chacun y va de sa voix pour galvaniser son équipe et inférioriser l’adversaire. Les propos injurieux normalement bannis deviennent même un pilier de la construction de la solidarité et de la cohésion de l’équipe. Cependant, force est de constater qu’en Italie ces techniques de rabaissement et d’exclusion symbolique se fondent trop souvent sur des critères ethniques et religieux et dépassent dès lors le cadre sportif.

Les propos injurieux normalement bannis deviennent même un pilier de la construction de la solidarité et de la cohésion de l’équipe.

Aux origines de ces agissements se trouve une rivalité territoriale extrêmement forte. Rappelons que l’Italie est un pays relativement récent, ce n’est qu’avec la proclamation du Royaume d’Italie en 1861 que la myriade d’Etats indépendants qui composaient le pays est unifiée. « L’Italie est faite, il faut maintenant faire les Italiens » disait Massimo d’Azeglio, l’un des unificateurs du pays. Effectivement, la conscience nationale eut du mal à se faire une place. Les dialectes, coutumes et mentalités propres aux régions survécurent, la langue italienne était peu enseignée à l’école. L’échec du fascisme qui voulut imposer par la force une identité nationale aux italiens ne put que renforcer ce sentiment de méfiance envers l’Etat-nation, une majorité d’italiens étant convaincue que le sentiment d’appartenance à une nation est un principe néfaste. Tous ces facteurs favorisèrent l’émergence, ou plutôt le maintien, de nombreuses identités régionales au détriment d’une identité nationale. Rajoutons à cela une disparité grandissante entre un Nord riche et industriel et un Sud bloqué dans la pauvreté, l’avènement de ligues séparatistes dans les années 1980 en Italie du nord et nous avons là tous les ingrédients pour assister à des matchs de football explosifs.

Car les discriminations dans les stades italiens sont au départ le symptôme d’une rivalité inter-italienne, cristallisée notamment dans la fracture territoriale entre le Nord et Sud. Alors que le Nord s’enrichit grâce à son industrie et s’intègre toujours plus à l’Europe rhénane, le Sud est gangréné par la mafia et se vide de ses habitants. Dès lors, les stades de foot offrent aux italiens un merveilleux écran de projection pour leurs ressentiments. Naples qui vit une période sportive faste à la fin des années 1980 devient la cible privilégiée des italiens septentrionaux et la ville en prend pour son grade à chaque déplacement : « La drogue et les culs-terreux sont les plaies de l’Italie », « Sentez cette odeur, les Napolitains arrivent », « Allez le Vésuve ! » et autres tendresses sont visibles sur de nombreuses banderoles dans les stades pour accueillir l’équipe napolitaine. La ville incarne alors ce Sud si diffamé qui fait honte à l’Italie du Nord. En 1989 la Ligue du Nord naît sur une volonté de défense des intérêts des régions padanes (i.e. les régions septentrionales de l’Italie qui recouvrent la Plaine du Pô), fustige l’Etat central et un Sud « pauvre, assisté et mafieux » (petit fun fact : son fondateur Umberto Bossi sera condamné en 2017 à deux ans et trois mois de prison pour détournement de fonds publics). Il n’en fallait pas plus pour les ultras (les supporters les plus fanatiques) septentrionaux pour reprendre ce discours. C’est ainsi que le 22 septembre 1991, lors du match entre Naples et le Torino, certains ultras turinois ont décidé d’inspirer un homme politique américain en déployant une banderole sur laquelle on pouvait lire « La race des infâmes est née avec les Napolitains ! La Ligue ne suffit plus, il faut un mur ».

« La race des infâmes est née avec les Napolitains ! La Ligue ne suffit plus, il faut un mur »

Parallèlement à cela l’Italie vécut un véritable bouleversement migratoire. Au début des années soixante-dix le pays connaît une première vague d’immigration. Alors que l’Italie représentait jusqu’ici un des principaux fournisseurs de main-d’œuvre dans le monde, voilà que des migrants majoritairement africains viennent s’installer dans la péninsule. L’Italie, dont l’identité nationale est récente et demeure fragile, ne s’est pas préparée à cet afflux soudain. L’image d’ « Italiani, brave gente » (« Italiens, braves gens ») qu’aiment se donner les italiens est mise à mal et à partir du milieu des années 1980 les actes racistes et antisémites se multiplient dans le pays. En mars 1990, des membres d’un collectif ultra de la Fiorentina organisent une « chasse aux Marocains » lors du carnaval de Florence. Le visage peint en blanc et armés de barres de fer, les ultras s’improvisent pourfendeurs de l’envahisseur et protecteurs du territoire. Très rapidement les stades italiens sont également touchés par ce rejet de l’étranger. Des banderoles s’attaquant aux joueurs noirs fleurissent dans les tribunes. Le 28 avril 1996, des ultras de Vérone protestent contre la volonté du club de recruter Maickel Ferrier, un joueur néerlandais d’origine surinamienne, en pendant un mannequin noir dans les gradins du stade. En 1998, des ultras de la Lazio Rome, club réputé pour sa proximité avec l’extrême droite, arborent une banderole lors d’un derby contre le club rival de l’AS Rome sur laquelle est marquée « Auschwitz est votre patrie, les fours vos maisons. »

 

Photo issue de « Tribune de Genève »

Des sanctions trop peu coercitives

Face à ces actes l’Italie s’est dotée d’armes juridiques. Naturellement, comme toute démocratie qui se respecte, l’Italie a un panel de lois interdisant toute forme de discrimination. La Constitution interdit la reconstitution du parti fasciste tandis que tout organisme visant à l’incitation à la discrimination ou à la violence pour motif racial, ethnique, national ou religieux est contraire à la loi Mancino de 1993, loi qui interdit aussi d’exhiber les symboles de groupes discriminatoires lors de manifestations sportives.

Depuis 1989 les interdictions de stade peuvent être prononcées et leur champ d’application a été élargi en 2014. Désormais une personne peut se voir interdite d’accès aux stades de façon préventive si dans les cinq années précédentes elle a été accusée ou condamnée pour certains délits, qu’ils soient commis dans ou en dehors des stades.

Dans le cadre du football, les sanctions les plus répandues en Italie sont l’amende et les matchs à huis clos. A la suite des débordements lors du match entre l’Inter Milan et Naples le 26 décembre dernier, l’instance disciplinaire de la ligue de football italien a condamné le club lombard à deux matchs à huis clos. En janvier 2018, le club du Hellas Vérone avait été condamné à une amende de 20 000 € pour des insultes racistes contre notre Matuidi Charo national. Inutile de faire une longue énumération des différentes sanctions car elles se ressemblent toutes : les amendes se limitent toujours à quelques dizaines de milliers d’euros, une somme dérisoire pour un club professionnel, et à quelques matchs à huis clos. Non seulement ces sanctions sont incontestablement trop clémentes, mais de plus nous pouvons nous interroger sur la légitimité des matchs à huis clos. Faut-il vraiment pénaliser les milliers de supporters d’une équipe et l’équipe elle-même pour les agissements d’une minorité ? En termes de lutte contre les discriminations leurs résultats sont plus que discutables. En revanche, en termes de découragement des supporters antiracistes, elles semblent bien performantes comme le montre la lettre ouverte de 100 000 supporters adressée à l’UEFA, instance qui a l’habitude de dégainer les matchs à huis clos à tout va pour punir les clubs mauvais élèves, pour l’inviter à repenser sa politique de lutte contre la discrimination.

Les amendes se limitent toujours à quelques dizaines de milliers d’euros, une somme dérisoire pour un club professionnel

Mais l’Italie est également confrontée à un autre obstacle de taille dans son combat contre le racisme au sein des stades. Cet obstacle est plus propre au pays et concerne la mentalité italienne directement. A l’occasion du rapport de l’UNESCO « Couleur ? Quelle couleur ? » qui aborde la lutte contre la discrimination et le racisme dans le football, des entretiens ont été menées dans divers pays, dont l’Italie. Pour la péninsule il en ressort logiquement, pour les raisons citées ci-dessus, que la rivalité territoriale est considérée comme faisant partie de l’ADN du foot italien. Petits extraits de réponses : « La discrimination territoriale est l’alpha et l’oméga de notre mode de vie. » ; « « La discrimination territoriale existe. Elle fait partie de la culture footballistique et repose sur des rivalités historiques qui n’ont en principe rien à voir avec le football. Elle est inscrite dans les gènes des villes et des régions. » ; « Mettre la discrimination territoriale sur le même plan que le racisme est une idiotie. Provoquer les gens d’une autre région n’a rien d’anormal ; c’est juste un jeu, parce qu’on a besoin de cette confrontation. Tandis que le racisme est un problème important qu’il faut combattre. ». La dernière citation est particulièrement intéressante. Il est effectivement plus que plausible que le racisme ne soit souvent que le reflet de cette rivalité territoriale, et qu’un moyen comme un autre pour déstabiliser psychologiquement l’équipe adverse. C’est ce qui amène certains journalistes à parler d’un « racisme décomplexé » en Italie. En août 2014, Carlo Tavecchio était élu président de l’Association italienne de football alors même qu’il s’était déjà fait remarquer plusieurs fois pour ses frasques. « Opti Poba [Mais qui est ce joueur ?] est arrivé ici et avant il mangeait des bananes. Aujourd’hui il joue titulaire à la Lazio de Rome » déclarait-il juste avant son élection. Lorsque ce racisme décomplexé atteint les plus hautes sphères des instances de football italiennes il devient difficile de concevoir la possibilité de changements radicaux.

Pouvons-nous être optimistes quant à l’avenir ? Gardons à l’esprit que ce qui passe aujourd’hui dans les stades italiens est également le reflet d’une société qui traverse une crise de réfugiés sans précédent. La gestion catastrophique de la crise, la recrudescence de crimes racistes (multipliés par onze en quatre ans) et la nomination en tant que ministre de l’Intérieur de Salvini semblent plutôt révéler une société qui fait marche arrière sur les questions de discrimination. La nouvelle génération de dirigeants du foot italien doit redoubler d’effort pour faire rempart à ce phénomène.

 

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