ApoCaloupse Now

Par Quentin Predignac

17 novembre 2016, au fin fond de la jungle (urbaine) de Clamart, le petit détachement de l’ESCP Europe avance, groupé. Dans la grande guerre des écoles parisiennes, ceci n’était censé être qu’une mission de reconnaissance, un déploiement tactique en quelque sorte. Le ventre noué, la plupart, roses et imberbes encore, n’ont jamais vu le feu. Pendant près de 80 minutes, ils tiendront tête à l’ennemi en surnombre (ou plutôt en surpoids), se sacrifiant héroïquement les uns après les autres ; sortes de spartiates des temps modernes, les muscles en moins (#escprotfaillite). Du carnage, pas un n’en réchappa : cet article raconte leur histoire.

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Par lassitude plutôt que par manque d’intérêt, je ne reviendrai pas une fois de plus sur les habituelles deux heures de transport en commun pour jouer « à la maison ». De l’avant match, je ne dirai que peu de choses finalement : l’excitation de jouer notre premier match (à la fin du S1 soulignons le) nous rendait fébriles, malgré un adversaire que nous savions de taille. Une fois sur les lieux, qu’elle ne fut pas notre surprise de trouver l’adversaire bien plus petit et malingre que dans nos fiévreux souvenirs (cas classique de syndrome post traumatique). Une année d’engagement physique nous aurait elle transformé à ce point ? Et puis… l’équipe 5 de sciences po dégagea les lieux pour laisser place à la vraie équipe de l’ESTP, dont les joueurs trentenaires venaient probablement de poser les enfants à l’école…

                  C’est sous un ciel menaçant, fouettés par un vent froid, que nous attendions ce qui devait être notre seule réception sur coup d’envoi du match. Les 5 premières minutes donnèrent le ton : l’équipe en face n’était pas des génies, mais gros ils l’étaient, et ils connaissaient leur rugby. Grattage systématique dans les rucks, passes impeccables souvent pimentées de croisées en tous genres, leur jeu, sans briller par son inspiration, était sans imprécisions, telles les chenilles parfaitement huilées d’un panzer modèle 1939 roulant froidement sur la valeureuse cavalerie polonaise.

                  Parfois, il est dur de jeter le blâme, mais le plus souvent, c’est plutôt rigolo. C’est donc avec la plus grande pudeur et le plus grand professionnalisme que je tairai les plaquages approximatifs de nos ailes qui nous coutèrent le premier essai. Je ne dénoncerai pas non plus le soutien mou des avants dans les rucks qui était pain béni pour notre adversaire, ni l’inexistence des réceptions sur coup de pied qui laissa le hasard du rebond décider de l’issue du match, et encore moi les 50 en avants des trois quarts qui nous privèrent de toute chance de contre attaque. N’insistez pas, ce n’est pas mon genre. Il est intéressant de noter cependant que je serai bien en peine de mettre au pilori un joueur en particulier, tant la solidarité du jeu adverse rendait également solidaires nos imprécisions et nos échecs. Las, ma gigue féconde et prolifique ne saurait cacher la triste situation : à la mi temps, nous étions menés 4 essais à 0.

                  Après avoir fêté le 50ème anniversaire du discours de mi-temps de Calou sur les débuts de match, c’est avec un petit quelque chose de plus dans le regard que nous pouvions entamer cette deuxième période. Ce regain de fierté porta rapidement ses fruits, puisqu’à défaut de marquer, nous parvînmes à paralyser leur jeu. Comment expliquer ce second souffle (présupposant que le premier souffle ait existé) ? Il est d’abord flagrant que les plaquages furent bien plus agressifs sur la deuxième période. Nous avons ainsi l’exemple, pour en citer un, de notre chétif #9, le catalan Olivier Brousse, qui mis un cul d’anthologie à leur #3, archétype du golgote grand, chauve, bedonnant et un peu mou qu’on retrouve si souvent dans ses années rugby. Un soutien globalement plus propre également poussa plus d’une fois à la faute les gratteurs des travaux publics. Véritable symbole, pour ne pas dire allégorie, de la vaillance aveugle du rugbyman, El Baduel fit également son passage par le poste de talon, dans une tentative à peine déguisée de déstabiliser l’adversaire par cette décision incongrue.

En définitive, cette seconde mi-temps brilla plus par son intensité que par des résultats tangibles que je pourrais vous décrire. Je me trouve donc réduit à l’anecdotique et au bouffon, comme le sacrifice répété de Simon Chiffoleau qui accepta tous les plaquages à retardements sur sa personne à condition que la passe soit correctement faite, ou la frustration impuissante de Foulon qui par deux fois fut coupé dans un début de contre attaque par un arbitre étranger à la notion d’avantage. In fine, nous nous bâtîmes presque à armes égales cette fois ci, malgré un essai de dernière minute sur un rebond malencontreux.

                  Ce match incarne de manière précise toutes les subtilités de l’expression si usitée de par nos contrées, « sévère mais juste ». Oui, l’ennemi était plus fort. Certes, nombreux furent les blessés. Mais comment expliquer le sourire absurde sur nos visages pendant le match autrement que par la joie simple de jouer, ensemble, à ce sport que nous chérissons tous ? Si le sacrifice est la mesure de l’amour, c’est sans aucune hésitation que nous avons été heureux de nous casser quelques dents aujourd’hui, pour l’honneur d’entrer une fois de plus dans l’arène en portant haut nos couleurs.

Ps : je me permets ici de partager mon étonnement de longue date sur un point. Je viens moi-même d’un pays lointain où chaque match est un derby, où chaque club dispose d’un budget carton rouge pour les bagarres, qui ont d’ailleurs leur nom comme toutes les combinaisons. Depuis un an que je joue à l’ESCP, pas une seule bagarre, le moindre petit coup vicieux dans les rucks quand l’arbitre a le dos tourné… Non, en ces terres brumeuses, et comme j’en ai eu encore l’exemple aujourd’hui, on s’inquiète pour l’adversaire si par hasard on l’a plaqué trop fort, on l’aide à se relever. Bon dieu, sans son vice atavique, le rugby gagne en classe, mais perd un peu de sa saveur.