The hateful seven, retour sur une primaire qui avait pourtant tout d’un bon Tarantino

Par Pauline Deydier

Dans un excellent western sorti en 2015, Quentin Tarantino mettait en scène huit cow boys égarés, forcés par une tempête de neige de trouver refuge dans une mystérieuse mercerie et de ronger leur frein, le temps d’une nuit, en attendant de pouvoir reprendre la route et leurs affaires. Un huis clos palpitant aux personnages bien campés, dont on sentait bien, dès le départ, que leurs divergences de points de vue, de desseins et de morales ne pourraient conduire qu’à un carnage. D’autant qu’on connait la fascination du réalisateur pour l’hémoglobine : enfermer huit cow boys (et au moins autant de guns) sous le même toit, alors même que les plaies de la guerre de Sécession sont encore béantes… Bad idea.

À la veille de l’ultime duel politique qui aura lieu dimanche, retour sur une primaire de la droite et du centre qui combinait elle aussi tous les éléments d’un bon Tarantino.

Dans le film, les huit salopards poursuivent tous le même but : gagner Red Rock. Dans la vie, ils étaient sept à rêver de l’Elysée.

Dans le film, la guerre de Sécession vient tout juste de s’achever, et le clivage Nord/Sud est encore puissamment palpable. Dans la vie, tous sont du même bord, mais les querelles intestines du parti ont dessiné une ligne claire entre Confédérés conservateurs et Unionistes progressistes.

Dans le film, les motifs avancés sont divers : l’un prétend vouloir passer Noël avec sa mère, l’autre prendre ses fonctions de nouveau shérif de Red Rock, un troisième bouillonne à l’idée de livrer sa prisonnière et de toucher sa prime… Mais à mesure que l’intrigue se démêle, on voit se dessiner de tout autres desseins : la plupart des protagonistes ne sont en fait que les membres du gang de Jody Domergue, bien décidés à mettre leur plan de contre-kidnapping à exécution. Et dans la vie, on sait combien les divergences sont grandes entre buts affichés et intentions cachées, entre promesses de campagne et réalisations concrètes.

Mais enfin et surtout, The hateful eight, c’est l’histoire d’un conflit d’égos. Et sur ce point, les candidats de la primaire de la droite et du centre ne nous en voudrons pas de la comparaison avec les cow boys de Tarantino.

Portraits.

Le major marquis Juppé Warren, dit « le cavalier solitaire »

Combattant de la première heure, il est un homme du temps d’avant. Et s’il garde précieusement la lettre que lui avait écrite le président Lincoln, du temps où il servait la cause de l’Union, c’est pour rappeler que son engagement politique n’a rien perdu de son actualité. Bien sûr, le major a connu quelques déboires ; c’est notamment la mort de son cheval qui le contraint à monter dans la diligence menant à la mercerie de Minnie, une maison qu’il connait bien. Mais on ne peut s’empêcher de voir en lui – du moins au début – le héros de l’histoire. De nature calme et posée, il se distingue de ses camarades par son vécu : fort d’une longue expérience et d’une grande indépendance d’esprit, le major Juppé Warren a tracé sa route seul, à l’écart des gangs et de leurs querelles. Du reste, il est le seul à porter fièrement la tunique bleue, alors que ses camarades sont tous d’anciens redcoats sécessionnistes.

Chris Sarkozy Mannix, dit « le shérif »

Dernier personnage à rejoindre le cortège, il a dû faire des pieds et des mains – et des épaules d’ailleurs – pour pouvoir intégrer la diligence. Son plaidoyer sonne faux et on peine à le croire lorsqu’il se présente comme le nouveau shérif de la ville… Convaincu qu’une grande destinée s’offre à lui, il est un agité du bocal dont les autres vont très vite se lasser. C’est un Con-fédéré.

Daisy Kosciusko Morizet Domergue, alias « la prisonnière »

Seul personnage féminin de l’intrigue, elle passe pour une illuminée. Il faut dire qu’elle a des idées bien saugrenues, employant même des termes empruntés au vocable mystique : « ubérisation », « révolution numérique », « transition écologique »… Qu’est-ce donc que ce charabia de Pythie ? Dans le film, elle est une criminelle dont la tête est mise à prix et la langue bien pendue. Chacune de ses interventions lui vaut les brimades de ses camarades masculins, ce à quoi elle répond invariablement par les crachats et les malédictions. Menottée, impunément violentée, elle n’en démord pas et clamera son insoumission jusqu’à la mort.

Oswaldo le Maire Mobray, dit « l’intello »

Ayant fait ses armes dans les grandes universités anglaises, Oswaldo incarne le parfait gentleman. Élégant et très bavard, il explique être le bourreau de Red Rock et se lance, pour se justifier de cette fonction, dans des considérations philosophiques sur la justice. Car qui mieux qu’un natif du pays du Common Law et des pères de la pensée utilitariste pour parler de justice ? Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il connait son latin ; il a d’ailleurs choisi de consacrer 1 000 pages à ses élucubrations métaphysiques (mais a-t-il jamais été lu ?).

Joe-Frédéric Poisson Gage, alias « mon nom est Personne »

À l’inverse d’Oswaldo, il est un personnage très peu bavard, dont on ne remarque pas la présence tant il est discret. Il faut attendre la 80ème minute du film pour le voir s’exprimer, sans entrain, sur les raisons de sa présence dans la mercerie. Joe-Frédéric dit vouloir passer Noël à Red Rock avec sa mère, mais ne vous y trompez pas : derrière ses airs inoffensifs se cache un dangereux brigand. Il est membre, comme Oswaldo d’ailleurs, du terrible gang de Jody Domergue.

Bob Coppé, dit « Jeff l’embrouille »

Officiellement chargé de tenir l’auberge en l’absence du maître des lieux, il aura du mal à rester crédible très longtemps. D’ailleurs, le major Warren n’a aucun doute sur son ignorance des usages de la maison. Incapable de mentir, enchaînant les bourdes et les gaffes, Bob reste un personnage attachant, bien qu’il ait, comme Oswaldo et Joe-Fred, une identité secrète de gangster.

Le général Stanford Fillon Smithers, alias « Big Eyebrows »

En retrait pendant la majeure partie du film, ce vieil homme silencieux se contente d’observer sans sourciller (LOL) ses camarades qui s’agitent. Enfoncé dans son fauteuil, un plaid sur les genoux, les mains croisées sur son ventre, il n’a certes pas la stature que l’on attend d’un chef d’armées… Pourtant, par le passé – et Chris Mannix le sait bien –, il s’est illustré par des années de bons et loyaux services dans l’appareil de la Confédération. S’il garde le silence, c’est moins parce qu’il pleure la mort de son fils que parce qu’il tente encore de digérer la défaite. Haut gradé de l’État-major, il est le seul personnage à n’avoir jamais été ni condamné ni cité dans des affaires judiciaires. Si le général est un homme vénérable inspirant le respect, il n’en reste pas moins un farouche défenseur des valeurs conservatrices du Sud, ce qui le conduira à une violente joute verbale avec le major marquis Juppé.

Sur le long chemin menant à l’Elysée, la primaire de la droite et du centre était un arrêt imposé à tous les candidats, dans le contexte d’un temps politique à l’orage. Comme l’étape à la mercerie, elle permit de loger tout le monde à la même enseigne, le temps d’une campagne. Et, comme dans le film, on avait toutes les raisons de croire que cette longue nuit aurait un dénouement explosif. Pourtant, il n’en fut rien. On nous promettait du vacarme et du sang ; on n’eût droit qu’à un débat strictement minuté. On attendait les tirs et les vendettas ; on eût la surprise de découvrir des candidats fair play. On croyait à la loi du plus fort ; les résultats prouvent son inanité. On imaginait une guerre des dieux ; voilà que se dessine un conflit de programmes. Bref, si ce dénouement a de quoi décevoir le spectateur, le citoyen, quant à lui, peut éventuellement se rassurer : il a encore quelques mois de répit avant la véritable hécatombe.