Summers time

par Louis Vendel

Lawrence "Larry" Summers, director of the U.S. National Economic Council, speaks during a television interview in Washington, D.C., U.S., on Thursday, Feb. 4, 2010. Summers said last week the dollar will play a central role in the international financial system for a long time to come. Photographer: Andrew Harrer/Bloomberg via Getty Images

A partir du début des années 1990, la dérégulation et les nouvelles technologies de l’information donnent naissance aux produits dérivés sur les marchés financiers. Des « armes de destruction massive » selon la formule de Warren Buffet, qui participeront à accroître l’instabilité des marchés et sans doute possible à générer la crise financière de 2008.

Larry Summers, économiste, conseiller économique de Ronald Reagan, professeur à l’université de Harvard de 1983 à 1991, Chief Economist à la Banque mondiale entre 1991 et 1993, secrétaire au Trésor américain sous Clinton entre 1999 et 2001, président de Harvard entre 2001 et 2006, chef du Conseil économique national sous Barack Obama (sacré palmarès), n’y est pas pour rien.

Un politique protecteur des lobbyistes

« Les acteurs des marchés financiers, les politiciens et le monde des affaires n’avaient pas mesuré les risques de l’innovation financière » déclare Andrew Lo, professeur au MIT et directeur du MIT Laboratory for Financial Engineering, dans Inside Job, film sur la crise des subprimes de Charles Ferguson. Pourtant la CFTC (Commodity Futures Trading Commission), chargée de superviser les marchés de dérivés et dirigée par Brooksley Born de 1996 à 1999, tire la sonette d’alarme dès 1998. L’équipe de Born, qui avait anticipé les effets néfastes des produits dérivés sur la stabilité des marchés financiers, propose de réguler le marché des dérivés. Larry Summers alors secrétaire adjoint au trésor américain entre en scène. Sous la pression des banquiers américains qui craignent une baisse de leur profit, Summers somme Brooksley Born d’abandonner son projet de régulation. Suite à cette intervention du trésor américain, un communiqué co-signé par Rubin, secrétaire au trésor, Greenspan, président de la FED, et Levitt, président de la SEC (Securities and Exchange Comission), désapprouve l’action de Born et déclare « inutiles » les mesures de régulation proposées par Born. Après avoir enrayé la tentative de Brooksley Born, Summers se prononce en faveur d’un « système juridique adapté » aux dérivés (c’est-à-dire selon lui dépourvu de toute régulation) et reçoit le soutien de Greenspan. C’est sous l’influence des deux hommes et des lobbyistes que le Congrès américain vote en 2000 la loi de modernisation des marchés à terme qui interdit la réglementation des dérivés. Un immense boulevard s’ouvre alors sur les marchés financiers, un boulevard sans code de la route, dans lequel les banques d’affaires (Goldman Sachs, Morgan Stanley, Lehman Brothers, Merril Lynch, Bear Stearns), conglomérats financiers (Citigroup, JP Morgan), géants de l’assurance (AIG) et agences de notations (Moody’s, Standard & Poor’s, Fitch), tous liés dans le mécanisme de titrisation, vont s’engouffrer sans téma dans le rétro et contribuer à provoquer le carambolage de 2007-2008.

Du bif, du, du, du bif, et conflits d’intérêt

Si Alan Greenspan semblait porté par la conviction que la dérégulation complète des marchés financiers était plus efficace, il semble que Larry Summers était animé par une autre flamme que celle de servir l’économie de son pays. En fait, Larry Summers a toujours eu des liens très forts avec les marchés financiers et ses acteurs, et son intérêt personnel n’était pas étranger à l’intérêt des financiers – ce qui explique son action lorsqu’il était au trésor américain. A la fin des années 1990, Summers annonçait vouloir « progresser vers une loi qui de façon appropriée contribuerait à sécuriser juridiquement les dérivés de gré à gré » – sous-entendu un système juridique laissant une parfaite liberté aux acteurs sur les marchés de dérivés. Or, par la suite, Summers – dont le patrimoine est estimé entre 17 et 39 millions de dollars d’après un article de Charles Ferguson paru dans le Guardian et intitulé « Heist of the century : university corruption and the financial crisis » – va empocher environ 20 millions de dollars en conseillant des fonds spéculatifs en parallèle de ses activités au trésor américain, à Harvard ou comme Chief Economic Advisor d’Obama. Vous avez dit conflit d’intérêts ?

Mais le plus dérangeant, ce n’est pas tellement le fait que Summers ait contribué à créer un système financier dépourvu de règles et voué à s’effondrer, tout en déclarant en connaissance de cause qu’il générait au contraire plus de stabilité et en profitant de ses largesses pour remplir les poches de son 501 de billets de 500. Le plus dérangeant, ce n’est pas non plus que Summers ait été contraint de quitter Harvard en 2006 notamment parce qu’il avait émis l’hypothèse que les femmes étaient par nature moins douées que les hommes pour les sciences (quoique c’est tout de même bien gênant). Non, le plus dérangeant c’est que Summers ait enseigné à Harvard, et en ait été le président, alors qu’il œuvrait par ailleurs pour les financiers du système instable qu’il avait co-créé. C’est ce que note Ferguson dans ce même article du Guardian. Comment enseigner en étant objectif tout en conseillant Citigroup, Goldman Sachs ou d’autres sociétés auxquelles la dérégulation a bénéficié ? Comment délivrer l’information impartiale qu’est supposé délivrer un professeur, quand ses conférences sont payées 135 000$ par…Goldman Sachs ? Summers, comme d’autres économistes (parmi lesquels on pourrait citer Martin Feldstein, professeur d’économie à Harvard et membre du conseil d’administration d’AIG et de sa filiale financière), a participé à ce que Ferguson nomme « la corruption » (comprendre « corruption intellectuelle ») des grandes universités américaines. Ecoutez plutôt George Soros : « La dérégulation a bénéficié d’un immense soutien financier et intellectuel car les gens l’ont défendue dans leur propre intérêt. Le corps des économistes a été le principal moteur de cette illusion ». Tout est là. Vous avez re-dit conflit d’intérêts ?