Pour un renouvellement du mythe de la Parisienne

Par Anne-Charlotte Peltier

Le guide How to be Parisian Wherever you Are de Caroline de Maigret s’est inscrit comme un best-seller outre-Atlantique, les influenceuses parisiennes ont la côte, qu’elles soient restées fidèles à la capitale comme Jeanne Damas ( 666K d’abonnés sur Instagram), ou qu’elles se soient exilées outre-manche, comme Camille Charrière (611K abonnés), les articles Vogue US « how to dress like a Parisian », « learn french with Camille Rowe », ne cessent de se multiplier…  La Parisienne est-elle toujours une réalité ou n’est-elle plus qu’un mythe poussiéreux au service du marketing ?

Baudelaire, dans le poème « A Une passante », faisait déjà l’éloge de cette icône de mode toujours pressée et un brin hautaine : aujourd’hui en jean APC et en trench, la Parisienne écarte la foule d’insupportables touristes en brandissant bien haut son passe Navigo histoire de ne pas passer une minute de trop dans l’enfer du métro.

« La rue assourdissante autour de moi hurlait.

Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,

Une femme passa, d’une main fastueuse,

Soulevant, balançant le feston et l’ourlet »

Et à Balzac de décrire les parisiennes dans Le Père Goriot comme : « Souvent fausses, ivres de vanité, personnelles, coquettes, froides ».

Dans l’après-guerre, René Gruau a contribué à façonner le mythe, notamment à travers les réclames pour le Rouge Baiser…. Impossible de tenir une liste exhaustives des exemples célébrant la femme de la Ville Lumière, ils sont légion, et tous ont contribué à l’ériger en figure mythique.  Aujourd’hui encore, la Parisienne reste un excellent argument marketing, essentiellement à destination des Américaines : Inès de la Fressange (228K abonnés) en a fait une Bible éponyme qui s’est vendue dans le monde entier à un million d’exemplaires. Quant au journalisme, il continue de la célébrer, tout en essayant de la décomplexer. Loïc Prigent, journaliste et auteur de J’adore la mode mais c’est tout ce que je déteste – hilarant recueil des perles glanées dans le milieu impitoyable de la mode- la définit ainsi :

« La Parisienne stylée ne se laisse pas définir par un talon ou une chaussure, une teinte de cheveux ou de rouge à lèvres. […] La Parisienne [est] un style, un état d’esprit […], portant son sac Chanel avec une telle négligence […] La Parisienne aime la mode, elle râle souvent sur sa ville […] En gros, la Parisienne a tout pour être pénible, mais la facilité de faire passer tout cela pour de la désinvolture, […] un air négligé mais étudié pour n’avoir rien de négligé»

Savant mélange donc, d’élégance naturelle et de sophistication qui ne se remarque pas,  comme le rappelle si bien Caroline de Maigret  ( 680K abonnés) qui préconise de ne pas trop se coiffer pour donner l’impression qu’on a passé une folle nuit,  la Parisienne « talks politics with her mouth and sex with her eyes » ( How to be Parisian wherever you are).

 

Le culte du pseudo effortless look qui la rend si désinvolte et admirable a défini le profil de la Parisienne … et pour y arriver sans avoir l’air d’y toucher, la Parisienne herself est là pour vos prodiguer tous ses conseils. Contradictoire, dites-vous ? En tout cas, le sujet fait vendre.

Mais peut-être atteignons nous aujourd’hui les limites de ce mythe : une Parisienne trop blanche, trop bourge, trop convenue, en laquelle plus personne ne se reconnaît vraiment, et qui surtout ne fait plus rêver grand monde… Son homologue britannique, la it-girl, est d’ailleurs beaucoup plus fun et délurée. De fait, n’est-ce pas la très british Kate Moss qui est mise en scène dans la publicité du parfum La Parisienne d’YSL?

Et Alexa Chung, qui vient de sortir une ligne de vêtements (parallèlement à la collection Rouje de Jeanne Damas), s’exprime ainsi dans une interview donnée à Madame Figaro : « Cette collection évoque le chaos, la fête et le côté amusant d’une soirée sympa qui finit de façon désastreuse. Elle célèbre l’imperfection ». L’audace de l’imperfection de la Britannique, contre la pseudo-nonchalance travaillée de la Parisienne..

Nous en avons soupé du mythe du coiffé décoiffé – I woke up like this-, des marinières, des petits jeans bruts et du rouge à lèvre bien rouge et des allongés au Flore que plus personne ne boit:  ne gagnerait-on pas à célébrer une autre image de la Parisienne, celle qui sort hors des beaux quartiers, celle qui chine chez Guerrisol, celle qui rentre en noctilien dans ses Stan usées, celle qui arpente la ville écouteurs dans les oreilles, celle qui ose vestimentairement et a parfois l’air fatigué, celle qui s’exprime, celle qui vote ? Comme l’écrivait Apollinaire (254K abonnés), « il est grand temps de rallumer les étoiles » ; alors oui aux erreurs, oui aux flops sur Instagram, oui aux fautes de goût et aux dérapages vestimentaires ! Et surtout, pourquoi ne pas célébrer le renouvellement de cette Parisienne en célébrant les parisien.ne.s ? Leila Slimani, écrivaine engagé, prix Goncourt 2016 et récemment nommée représentante pour la Francophonie, écrit dans sa réaction « Intégristes, je vous hais » le 18 novembre 2015 dans Le Un :

« C’est nous, enfants de la patrie, mécréants, infidèles, simples flâneurs, adorateurs d’idoles,  buveurs de bières, libertins, humanistes, qui écriront l’histoire ».

Un portrait somme toute bien plus enthousiasmant que l’image aseptisée d’une moue boudeuse en trench et marinière …

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